Qui a peur des bibliothécaires en grève ? Le désamour des étudiants pour les BU des deux côtés de l’Atlantique

Sûrement pas les étudiants qui désertent de plus en plus les bibliothèques des campus d’Amérique du Nord … et de France !
C’est ce qu’explique « Annnoyed Librarian » dans le billet « If Striking Librarians Fell in the Forest … » sur le site du « Journal of Library.com ». En faisant référence à la grève menée la semaine précédente à la bibliothèque de l’University of Western Ontario (Canada), ce professionnel se pose la question de la gêne que cette manifestation pourrait occasionner, à part celle de la circulation au milieu du campus, en raison du piquet de grève …
En effet, le fait que certains services de référence ne soient pas assurés ne devrait pas perturber outre mesure les rares utilisateurs des « Reference Desk », déjà en voie de disparition dans certaines grandes BU américaines (cf le post consacré à ce sujet en juin dernier). D’autant que l’on assigne de plus en plus aux bibliothécaires des sujets sur lesquels ils/elles ne sont pas spécialisés … Aujourd’hui, on voit de plus en plus de scientifiques avoir la responsabilité d’un secteur des « Humanités » (lettres et sciences humaines), alors qu’auparavant c’était plutôt le contraire !

Mais en fait, cela n’a aucune importance, car comme l’affirme l’article « What Students don’t Know » de Steve Kolowich sur « Inside Higher Ed », les étudiants n’ont aucune idée de ce que les bibliothécaires peuvent leur apporter dans leur recherche documentaire … L’idée que les bibliothécaires sont experts sur des sujets universitaires ne leur vient même pas à l’esprit. Pour la plupart des étudiants, le personnel des bibliothèques ne sert qu’à orienter dans les différentes salles (en accès direct).

Pour analyser ces pratiques, les professionnels de cinq BU de l’Illinois, ne se sont pas contentés des enquêtes habituelles, ils ont embauché deux anthropologues sur le projet ERIAL (Ethnographic Research in Illinois Academic Libraries). Les résultats, qui seront publiés par l’ »American Library Association », dépassent les plus mauvaises prédictions. Seuls 30% des étudiants interrogés sont capables de mener une recherche documentaire correcte …;-( Et le mythe des « digital natives » en prend un coup ! Ces enfants de l’internet ne savent pas plus rechercher dans Google de façon pertinente … Mais les enseignants et les bibliothécaires sont aussi responsables de cet état de fait, car ils se mettent rarement au niveau de l’étudiant pour lui enseigner les bases de la recherche documentaire.

Cette ignorance et cette méconnaissance se retrouvent de ce côté-ci de l’Atlantique. C’est ce que révèle le mémoire de l’ENSSIB de Laurence Jung « Je ne travaille jamais en bibliothèque ». Enquête auprès d’étudiants non fréquentants ou faibles fréquentants. Michèle Battisti le cite dans son compte-rendu de l’Université d’été du GFII dans Paralipomènes pour évoquer l’importance de la médiation en bibliothèque.
Cette enquête sociologique analyse les représentations de la bibliothèque de ce « non public » qui représente plus de 13%% des étudiants (2006). La plupart de ceux qui fréquentent les bibliothèques les utilisent de plus en plus comme des « lieux de travail », calmes et silencieux. C’est d’ailleurs cet aspect ‘quasi religieux’ qui rebutent certains …

A l’autre bout du cursus universitaire, les chercheurs ont aussi déserté la bibliothèque physique, depuis qu’ils ont découvert la bibliothèque numérique ! L’un d’eux ignore même que c’est la BU qui gère ses abonnements en ligne !

Il est encore temps de récupérer cette désaffection, notamment en travaillant en amont avec les enseignants sur les disciplines. L’étude montre, en effet, que les variations d’utilisation des BU dépendent des sujets étudiés. Alors que les étudiants en sciences n’ont besoin de consulter aucun document jusqu’au master, les étudiants en lettres – qui sont souvent des étudiantes – sont « obligées » d’aller à la bibliothèque consulter ou emprunter des documents. Mais ceci est encore une exception française, car dans les pays anglo-saxons, les étudiants en sciences sont très tôt formés à la recherche documentaire.

EBooks : avenir du livre, fin de l’œuvre, système clos ou univers ouvert … (2e partie)

Une des questions de recherche qui est sortie du Forum du 28 juin des Ateliers de Réflexion prospective de L’ANR (Atelier Culture et médias de Digital 3.0 PRISE), s’intitulait précisément « la fin de l’œuvre » avec tout ce que cette expression implique. Car ce n’est pas l’œuvre en tant que telle qui est destinée à disparaître, mais la notion d’auteur, qui la sous-tend, et bien entendu, l’idée de droit d’auteur. Le droit d’auteur, qui ne compte qu’un peu plus de deux siècles de légitimité, repose essentiellement sur la notion d’ »œuvre ». Celle-ci se définit par un certain nombre d’attributs dont l’originalité et la mise en forme (voir « Informations pratiques : les œuvres protégées » dans les Fiches techniques de la Direction du Développement des Médias, Ministère de la Culture et de la Communication).
Les œuvres, ‘augmentées’ ou ‘étendues’, vont peu à peu perdre leurs spécificités et se fondre dans des « Commons », créatifs … ou pas. Quant à leur financement ou à la rémunération de leurs créateurs (ou plutôt ‘contributeurs’), le mécénat ou la publicité peuvent remplacer le droit d’auteur. Les chefs-d’œuvre de la Renaissance n’ont pas eu besoin du droit d’auteur pour exister….
On le voit actuellement avec les difficultés d’appliquer le droit d’auteur aux œuvres numérisées, notamment en matière de musique ou de vidéo.

C’est ce que pressentait déjà le philosophe Walter Benjamin, lorsqu’il écrivait en 1935, « L’œuvre d’art à l’époque de la reproduction mécanisée ». Le développement des technologies de reproduction a changé la perception du spectateur, qui a l’impression que l’œuvre lui est plus accessible (par exemple, pour le cinéma, il reçoit des images en permanence), alors qu’en même temps ces images lui révèlent son absence (disparition de l’’aura’). L’aura représentait l’unicité et l’originalité de l’œuvre d’art, la reproduction technique, en soulignant son absence, la révèle au spectateur moderne et lui permet de participer au fonctionnement des œuvres modernes : il n’est plus dans le recueillement, mais dans l’action.

Mais, en fait, la notion d’œuvre avait déjà perdu son unicité et son intégrité. Avec les différentes variations et interprétations, il était déjà difficile de déterminer les limites d’une œuvre musicale ou théâtrale. Seule l’œuvre littéraire, sous la forme du roman, est parvenue, à partir du XVIIe siècle, à une forme accomplie et finie, qui atteint son idéal au XIXe siècle. Comme un édifice, elle possède sa propre architecture, qui se suffit à elle-même, et se déroule suivant un plan qui va de la première page au mot « fin ».

C’est la thèse que développe Frédéric Kaplan dans « Comment le roman a transformé l’écriture savante », pour répondre aux « Cassandre » qui annoncent la fin du livre. C’est le cas de l’éditeur numérique Tim O’Reilly, qui vient de supprimer les DRM (mesures techniques de protection) de ses ebooks.
Interviewé dans Forbes : « Tim O’Reilly on Piracy, Tinkering and the Future of the Book », le père du Web 2.0, évoque, non pas la mort de l’imprimé, mais la transformation du marché du livre. Il prend l’exemple de la carte, qui s’est complètement transformée (elle disparaît en tant que telle avec le GPS). La carte imprimée n’existe presque plus et les cartes numériques contiennent des adresses et signalent les stations d’essences et les commerces des environs. Le livre n’est pas encore parvenu à ce stade. Les ‘liseuses’ ressemblent à des tablettes de pierre où l’on aurait rassemblé des photocopies de pages …

Mais bientôt les annotations des lecteurs vont devenir aussi importantes que le livre lui-même … ! C’est l’idée que James Brindle défend dans « Walter Benjamin’s aura : Open bookmarks and the future eBook » où l’on retrouve l’ »aura » chère à Walter Benjamin.
Les signets (bookmarks), placés par des lecteurs dans les livres sur leurs étagères électroniques (bookshelf), forment une aura d’un nouveau type … ;–) Or, les éditeurs n’ont pas l’air de comprendre la valeur des annotations et l’importance de pouvoir les partager. Même les notes en bas de page disparaissent et les références sont publiées séparément … !

Frédéric Kaplan prend le contrepied de ce point de vue en reprenant l’exemple de la carte. Dans « How books will become machines » (23/08/11), il se sert de l’exemple de “la mécanisation des cartes pour discuter de l’avenir du livre », en opposant « les technologies et les motivations de l’encyclopédisme avec celle du livre ». Les cartes sont devenues un « système géographique interactif », comme la plupart des outils intellectuels (tableurs), elles vont être transformées en machines.
Au contraire de l’Encyclopédie, qui est un système ouvert, la fonction du livre est d’organiser un discours dans un volume clos. Le livre se trouve aujourd’hui a un croisement : ou bien il fusionne avec le courant intellectuel et technologique dominant, au risque de perdre sa fonction structurante, ou bien il continue son chemin dans un nouveau « corps » capable de survivre dans un monde dominé par le modèle encyclopédique …

Face à « La tentation de l’encyclopédisme », « aux vertus libératrice de la pensée ouverte, réticulée, décentralisée (mais totalisante) que permettraient internet et le web », le livre électronique reprendrait l’héritage structurant du livre papier en l’organisant dans un espace fermé (les liseuses et les tablettes). Et si certaines entreprises proposent déjà de vendre des livres, chapitre par chapitre, comme des feuilletons, il serait dommage que l’usage du numérique n’ait qu’un effet décomposant au contact du réseau. « Ces formes closes, nécessaires aux démonstrations et aux narrations, ont aussi leur place dans le monde qui vient ».

Personnellement, je privilégierais les liseuses dédiées de type « Kindle » sur les tablettes multifonctions, d’abord pour des raisons physiologiques – l’encre électronique ne fatigue pas les yeux – et ensuite, parce qu’on est moins « distrait » sur ces supports que dans environnement web (messagerie, jeux, vidéo, etc..), même si les « applis » conservent l’aspect intime d’un club fermé…

EBooks : avenir du livre, fin de l’œuvre, système clos ou univers ouvert … (1ère partie)

Les ebooks et la numérisation des ouvrages annoncent-ils vraiment la fin du livre, comme on aime à le répéter depuis plus d’une décennie ?

Le « Livre du futur » (et non le futur du livre …) a figuré parmi les enjeux traités au dernier Congrès de l’IFLA à San Juan (Porto Rico). Il a été au centre d’un débat entre éditeurs, auteurs et bibliothécaires lors d’une session rapportée par Silvie Delorme, Directrice de la BU de Laval au Québec, dans son blog IFLA 2011 Laval. Comme le modèle économique de ce nouveau support n’est pas encore opérationnel, même les éditeurs (les ‘gros’ et les ‘spécialisés’) ne sont pas d’accord entre eux sur les accès simultanés. Quant aux bibliothèques, « elles devront devenir des points d’accès plutôt que des lieux de conservation » …

C’est aussi l’objet du Colloque international qui se tient les 5 et 6 septembre 2011 à Rio-de-Janeiro (Brésil) « E-Books et démocratisation de l’accès. Modèles et expériences de bibliothèques ». Le post « Évolution ou révolution » sur le site Rioscope.com.br pose la question « Comment les bibliothèques peuvent-elles continuer à jouer leur rôle traditionnel avec l’énorme augmentation de l’usage de Smartphones, iPads, Tablet-PCs et e-Readers portables? »

Ce qui ne rassure pas, par ailleurs les bibliothécaires, comme « New Jack Librarian » dans le post « Cassandra and the future of libraries without librarians » qui appréhende l’avenir de la bibliothèque sans bibliothécaires. Cette situation est surtout la conséquence des coupes sombres que subissent les BU américaines en raison des restrictions budgétaires. Les effectifs de certaines bibliothèques fondent, d’après ce post, et ce d’autant plus que certaines ne disposent pas d’une autonomie de recrutement par rapport aux universités dont elles dépendantes …

Mais la seconde raison avancée par New Jack est bien la numérisation croissante des ressources documentaires et plus particulièrement l’acquisition de « bouquets » de revues et bientôt de livres numériques, grâce à des consortiums de bibliothèques. Le travail de sélection et de gestion des collections réalisé jusqu’à présent par les bibliothécaires va bientôt être externalisé vers des sociétés comme « Proquest ».

Avec les bibliothèques numériques gérées par des tiers, la Bibliothèque universitaire risque de représenter plus un coût qu’un investissement pour ses institutions de tutelle. Les bibliothécaires doivent pouvoir répondre à ce défi, notamment à travers des services aux publics (étudiants, enseignants, chercheurs) et démontrer que leur travail incarne aussi bien les valeurs de la bibliothèque, que celles de l’enseignement et de la recherche et de la communauté universitaire.

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