Prospectibles octobre 2014 - Prospectibles

Lire, écrire à l’ère numérique – 2 – Ecriture et éditorialisation

La grammatologie

84135761_oComme il a été évoqué dans le post précédent, l’écriture est très liée au dispositif de lecture. L’écriture n’est pas la transcription fidèle de la parole pleine sur un support, ce n’est pas une simple reproduction du langage. C’est ce que Derrida explique dans la De la Grammatologie[1]  « La brisure [de l’écriture] marque l’impossibilité pour un signe, pour l’unité d’un signifiant et d’un signifié, de se produire dans la plénitude d’un présent et d’une présence absolue ». Cette distance de l’écriture par rapport au langage et à la pensée, va être traduite par la notion de ‘trace’ : « cette trace est l’ouverture de la première extériorité en général […] : l’espacement ». Derrida arrive ensuite à la notion de ‘gramme’ (que l’on retrouve dans ‘programme’ « Depuis l’’inscription génétique’ et les ‘courtes chaînes’ programmatiques réglant le comportement de l’amibe ou de l’annélide jusqu’au passage au-delà de l’écriture alphabétique de l’ordre du logos et d’un certain homo sapiens, la possibilité du gramme structure le mouvement de son histoire ». On retrouve ici l’idée de codage spécifique de certaines aires neuronales que le neuropsychologue Stanislas Dehaene avait identifié pour la lecture. C’est ce que souligne aussi Christian Fauré dans son post Généalogie d’un lecteur : L’écriture est une ‘grammatisation’ (le codage) d’un message et la lecture, la ‘dégrammatisation’. En lisant, on écrit aussi dans le cerveau, on décode ce qui est tracé sur le support. Si on n’effectuait pas ce processus de décodage, on lirait comme une ‘tête de lecture’, sans rien comprendre … ! Ou tout au moins en ne comprenant que très partiellement …. traces

La lecture, surtout dans un environnement scientifique, s’accompagne souvent d’écriture, soit sur le support lui-même, annotations, surlignages, soit sur un autre support : fiche de lecture, notice, etc. Ces balisages divers signalent que la lecture a dépassé le stade alphabétique pour atteindre un stade cognitif : tri, sélection. Comme le fait remarquer Christian Fauré, peu importe si on ne relit pas ses propres annotations, car « souligner un livre c’est aussi et en même temps écrire dans son cerveau ». Ces gribouillis si souvent réprimés par les éducateurs et les bibliothécaires – c’est vrai qu’ils endommagent les ouvrages – vont retrouver une nouvelle vie avec le numérique ! Les lecteurs ‘écrivants’ d’aujourd’hui vont aussi pouvoir partager leurs commentaires avec d’autres lecteurs comme dans les bibliothèques du Moyen-Age où chaque clerc ajoutait son commentaire dans la marge ! La différence, c’est que l’on peut les faire apparaître ou disparaître en fonction des besoins.

Dans l’environnement numérique des e-books, chaque lecteur peut conserver ses annotations sur la plateforme de lecture en ligne. De même, de nombreux outils existent pour catégoriser et annoter les articles et blogs sur la Toile. C’est ce qui me permet d’écrire moi-même ce post à partir de tous les articles que j’ai recensé sur Diigo à partir du tag ‘écriture’moleskine_ecriture_infinie_698

L’éditorialisation du web

Le grammatologue allemand Ulmer appelle cette nouvelle compétence ‘electracy’, electronic literacy. C’est pourquoi l’écriture dans l’environnement numérique ne peut être la reproduction à l’identique de l’œuvre numérisée, comme c’est le cas aujourd’hui des e-books et des revues en ligne. C’est l’objet de la série de séminaires organisés depuis 2011 par l’IRI au Centre Georges Pompidou « Ecritures numériques et éditorialisation ». Dominique Cardon et Audrey Laplante démontrent dans une de ces conférences comment fonctionne le dispositif d’éditorialisation de contenus sur le web. Grâce à une structuration des données par des algorithmes, l’internaute les atteint après un ‘parcours de lecture’. Il ne se trouve pas directement en relation avec les producteurs de contenus. La plupart du temps, il doit passer par les algorithmes des moteurs de recherche (PageRank de Google) ou des réseaux sociaux (EdgeRank de Facebook).

L’écriture sur le web passe aussi par les différentes sortes de messageries (mels, messageries instantanées, microblogging) qui permettent aux individus d’exprimer leurs opinions et leurs sentiments sur toutes sortes d’informations et d’évènements. Et ce, pas seulement au moyen d’écriture alphabétique mais aussi à travers plusieurs autres médias : infographies, photos, vidéos, etc.

Avec les sites web, blogs et réseaux sociaux, l’écriture n’est plus réservée aux seuls professionnels, journalistes ou spécialistes en communication des entreprises ou des organismes publics. Chacun peut devenir rédacteur ou éditeur de son propre contenu … Malgré l’importance et l’omniprésence des images, fixes ou animées, les jeunes n’ont jamais autant écrit qu’en ce début de 21e siècle !

De plus, des outils dédiés (Framapad) permettent de plus en plus une écriture collaborative, qui va de l’administration à la recherche (compte rendus de réunions, de colloques) à la fiction (cadavres exquis, romans collectifs).

Toutes ces activités laissent évidemment des traces sur les réseaux. Nous retrouvons donc ici la notion-clé de l’écriture théorisée par Derrida : la ‘trace’. Ce sont ces traces qui vont alimenter aussi bien la surveillance des « Big brothers » dictatoriaux ou démocratiques que les serveurs des entreprises et des organisations à travers le traitement des mégadonnées (Big Data)… !

2013-05-22 003Le traitement de certaines traces, les métadonnées, vont servir de balises sémantiques pour se repérer dans le chaos du web, c’est le rôle des moteurs de recherche. Ces derniers explorent le web en lisant d’abord des milliards de pages à l’aide de logiciels robots et les indexent automatiquement. Ensuite, ils ne se contentent pas de présenter les résultats de façon brute : ceux-ci sont présentés, éditorialisés en fonction d’algorithmes bien précis (PageRank).

En attendant les robots-écrivains, les ‘robots-journalistes’ !

Slate signale l’expérience d’Associated Press avec la rédaction d’articles par des logiciels robots. Pour le moment il s’agit essentiellement de dépêches traitant les résultats financiers d’entreprises financières américaines qui vont être intégrées en direct dans le fil international d’AP. Même s’il s’agit pour le moment de tâches de base qui ne passionnent pas les journalistes (extraire des informations des bases de données) mais que les automates sont beaucoup plus rapides et efficaces à traiter … Tous les professionnels de l’information, documentalistes, veilleurs, traducteurs, rédacteurs se sentent menacés par l’émergence de cette concurrence virtuelle, mais l’intelligence artificielle a encore de grands progrès à faire avant mettre en dangers toutes ces professions intellectuelles … automated robot journalism

[1] Derrida, Jacques. – De la grammatologie. – Paris, Ed. de Minuit, 1967.


 Enseigner l’écriture numérique. – Dossier séminaire PRECIP – UTC de Compiègne, 4-5 avril 2012 – Revue Skhole.fr

Généalogie d’un lecteur (2) : l’écriture du lecteur. – Christian Fauré, 01/07/12

L’écriture numérique, une écriture sociale ? – Le rendez-vous des lettres – Eduscol, 2012

Gilliot, Jean-Marie ; Scarlatti, Serge. – Écritures collaboratives pour des cours ouverts sur le web. – Institut Mines Télécom – Télécom Bretagne, 2012

How does writing modifies your brain ? [infographic]. – Daily Infographic, 26/05/13

750 auteurs réunis pour l’écriture d’un roman collectif. – Actualitté, 07/11/13

De la stratégie de contenu web à la stratégie d’information web. – Plume interactive, 10/06/13

Sicot, Timothée. – SMS et réseaux sociaux améliorent l’écriture des étudiants. – L’Atelier : disrupture innovation, 24/09/13

Cardon, Dominique ; Laplante, Audrey. – Algorithmes et éditorialisation automatisée – Ecriture numérique et éditorialisation. – Polemic Tweet, 24/04/14

Oresmus, Will. – Journalisme-robot : le soulèvement des machines à écrire. – Slate, 27/07/14

 

 

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