Category: Economie numérique

La reconnaissance faciale : un pas biométrique vers la société de la surveillance ?

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Les dispositifs biométriques d’identification et de surveillance sont en train de s’imposer progressivement dans nos sociétés. La reconnaissance faciale, que l’on croyait réservée à des sociétés illibérales comme la Chine, s’invite de plus en plus dans nos pays, comme en Royaume-Uni, bien sûr, mais aussi en France. La CNIL vient de rendre un avis où elle s’oppose à la mise en œuvre de la reconnaissance faciale dans deux lycées de la région Sud (Nice et Marseille) où des tests avaient commencé en début d’année. Ces dispositifs s’avèrent illégaux au regard du droit européen sur les données personnelles. D’autres expérimentations sont en cours, que ce soit au niveau privé, local ou public, comme l’application d’authentification en ligne Alicem.

Alicem : l’authentification certifiée par reconnaissance faciale

La France va être le premier pays européen  à mettre en œuvre un outil d’authentification basé sur la reconnaissance faciale. Alicem (Authentification en ligne certifié sur mobile) en test depuis juin 2019, devrait être opérationnelle dès le mois de novembre. Cette application pour smartphone, développée par le ministère de l’intérieur et l’Agence nationale des titres sécurisés doit permettre d’accéder à plus de 500 services publics en ligne (via France Connect) de façon sécurisée en s’identifiant grâce à une technologie de reconnaissance faciale. Pour atteindre le niveau ‘élevé’ de l’identification électronique de eIDAS (règlement européen), Alicem va se baser sur les informations contenues dans la puce électronique d’un titre biométrique (passeport ou titre de séjour). Lors de la création du compte, Alicem vérifie par reconnaissance faciale que la personne qui utilise le smartphone est bien le détenteur du titre. » C’est un moyen de lutter contre l’usurpation d’identité. ». L’administration désire créer ainsi « une identité numérique régalienne sécurisée ». Alicem-la-premiere-solution-d-identite-numerique-regalienne-securisee_largeur_760-1

Malgré les assurances données par l’administration sur le respect des données personnelles (les informations restent sur l’appareil de l’utilisateur, elles ne sont partagées que par les services en ligne), le RGPD (Règlement général sur la protection des données) UE exige le consentement de la personne pour l’utilisation de données biométriques : la CNIL reproche donc au ministère de l’intérieur de ne pas recourir à des ‘dispositifs alternatifs de vérification ». La Quadrature du Net a aussi déposé un recours contre le décret de création d’Alicem devant le Conseil d’Etat. Pour l’association, » Alicem viole le RGPD car il ne peut exister de consentement libre si l’administré n’a pas d’autre choix que d’utiliser la biométrie pour accéder aux services en ligne ».

Alors que des chercheurs et des juristes comme Felix Tréguier et Martin Drago s’inquiètent dans une tribune au Monde de la  ‘banalisation’ de cette technologie, l’authentification biométrique aurait pour conséquence « un contrôle permanent et généralisé » au nom du ‘solutionnisme technologique », les députés Didier Bachère (LREM) et Stéphane Séjourné (Renew Europe), appellent eux à un ‘usage éthique’ de cette technologie. « Entre rejet en bloc de la reconnaissance faciale et usage débridé, il y a un chemin à définir dont la responsabilité incombe à la puissance publique ». Après avoir reconnu l’existence de biais dans cette « technologie qui n’est pas entièrement fiable sur le plan technique, son efficacité diffère selon les conditions d’utilisation mais également selon les populations (sexes, ethnies) », les élus appellent à une consultation citoyenne et à la création d’un comité d’éthique sur la question.  Ils reconnaissent néanmoins « les opportunités commerciales multiples de cette technologie et le fait que les utilisateurs de smartphones récents en font déjà usage » … Les opportunités commerciales retiennent aussi l’attention de F.Tréguier et M. Drago comme ils l’expriment  dans leur article : « permettre à des industriel comme Thales ou Idemia [entreprise de sécurité numérique] de se positionner face à la concurrence chinoise, américaine ou israélienne ». « Depuis des années, des entreprises développent ou testent ces technologies grâce à l’accompagnement de L’État et l’argent du contribuable ». Et si le Secrétaire D’État au numérique Cédric O, propose de créer une instance de supervision en coordination avec la CNIL sur la reconnaissance faciale, il reconnaît aussi que « Expérimenter est nécessaire pour que nos industriels progressent ».

Le CREOGN (Centre de recherche de l’Ecole des officiers de la gendarmerie nationale) a une position assez semblable : dans une note de septembre 2019, le Colonel Dominique Schoener examine « l’enjeu de l’’acceptabilité’ de la reconnaissance faciale et des contrôles préventifs sur la voie publique ». Il reconnaît que si cette technologie est banalisée dans ses usages commerciaux, la population française n’est pas prête à en accepter l’exploitation par les forces de l’ordre dans n’importe quelles conditions. « Traumatisée par le régime de Vichy et son système d’enregistrement de l’identité, la société française conserve dans son ADN collectif des marqueurs de rejet du fichage étatique ». Comme la reconnaissance faciale ne peut pas être ‘désinventée’, il préconise « le consentement préalable du citoyen, et pas seulement son information, comme préalable à son usage légitime et légal sur la voie publique ». Pour cela, une technologie fiable et sûre doit pouvoir s’appuyer sur un cadre juridique consolidé avec un contrôle éthique et scientifique. Mais » la peur ou le principe de précaution ne doivent pas empêcher l’expérimentation qui seule permet de se rendre compte des biais et des apports d’une innovation ». Et d’évoquer la dernière expérimentation de la société chinoise Watrix : un logiciel de reconnaissance de la démarche, permettant d’identifier une personne de dos ou dissimulant son visage … reconnaissance-faciale

Or, c’est contre la privatisation de la sécurité que Mireille Delmas-Marty s’insurge dans une tribune au Monde contre la ‘société de vigilance’ appelée de ses vœux par le Président de la République. « Au motif de combattre le terrorisme, le gouvernement risque de donner un coup d’accélérateur au glissement de l’Etat de droit à l’Etat de surveillance ». Dans son article, la juriste évoque ses craintes de « l’extension de la répression à la prévention, puis à une prédiction de plus en plus précoce. » Ce programme appellerait une autre dérive, « la privatisation de l’ordre public », « le glissement de l’Etat de surveillance à la surveillance sans Etat. ». Des entreprises comme Thales sont effet associées à des mairies (Nice) pour exploiter les ‘signaux faibles » à partir de données personnelles au sein d’un « centre d’hypervision et de commandement ».

Cet état de « vigilance sous surveillance » alerte aussi Simon Blin dans Libération. Car « cultiver, comme principe de société, la vigilance pour tout un chacun et à tout moment, c’est le contraire du sentiment de sécurité ». Citant la philosophe et psychanalyste Hélène Lhuilliet « Plus fort encore que la surveillance, la vigilance est une sensation de danger presqu’artificielle ». La vigilance ne s’inscrit pas dans la continuité, elle est un état précaire. « Il y a dans l’idée de ‘société de vigilance’, celle d’une justice prédictive. Or il est impossible de tout prévoir ». Quant à la question des repérages de ‘signaux faibles’ (par ex. dans les cas de radicalisation), autant « elle est légitime dans les institutions chargées de la sécurité publique (police, armée, prison), elle n’a pas grand sens dès lors qu’on l’élargit à l’ensemble de la société ». Le risque est de créer une « armée de faux positifs » sur la base du ressentiment personnel ou de l’interprétation de chacun du concept de laïcité, comme l’évoque le sociologue Gérald Bronner.

De nombreuses autres utilisations et expérimentations de la reconnaissance faciale sont en cours en France, comme l’explique Martin Untersinger dans son article du Monde : à Nice sur la voie publique, aux Aéroports de Paris, Valérie Pecresse voudrait aussi l’expérimenter dans les transports d’Ile de France. Air France compte bientôt remplacer les cartes d’embarquement par un dispositif de reconnaissance faciale. Sans oublier les fichiers de police pour retrouver un suspect à partir d’une photo ou des caméras de surveillance …

Bilans mitigés

chappatte_surveillance_internetMais si en France, on en est encore dans l’enthousiasme de l’expérimentation, dans d’autres pays les bilans sont plutôt négatifs. Aux Etats-Unis, L’État de Californie, San Francisco et plusieurs villes ont interdit la reconnaissance faciale et à New York, la police a triché avec cette technologie pour arrêter des suspects … Et le candidat Bernie Sanders promet l’interdiction de cette technologie sur tout le territoire. En Angleterre une expérience de vidéosurveillance « intelligente » lors du carnaval de Notting Hill à Londres en 2017 a abouti à 35 cas de ‘faux positifs’ et à l’arrestation d’un innocent !

Aux États-Unis le groupe de chercheurs AINow, comprenant des employés de Google et de Microsoft appellent dans leur rapport 2018 à la réglementation de la technologie « oppressive » de reconnaissance faciale. Ce groupe de recherche de la New York University a pour objectif de surveiller l’application sure de cette technologie. « La reconnaissance faciale et la reconnaissance des émotions (comme la détection des traits de personnalité) nécessite une réglementation très stricte pour protéger l’intérêt public ». Malheureusement, les GAFAM ne sont pas de cet avis : Amazon avait la possibilité de refuser de vendre sa technologie de reconnaissance faciale aux autorités policières et gouvernementales, mais ses actionnaires ont rejeté cette proposition. Quant à Google, Bloomberg News relate que des employés de la compagnie l’accusent de les espionner à travers une extension du navigateur Chrome utilisé au sein de l’intranet de l’entreprise. L’outil signalerait automatiquement tout évènement programmé dans l’agenda qui concernerait plus de 10 bureaux ou 100 employés, d’après le rapport des salariés. La société se défend en invoquant un souci de limiter le spam dans les agendas, et soutient ne pas recueillir de données personnelles des employés. Cet épisode traduit les tensions existant dans la multinationale depuis que certains salariés veulent implanter un syndicat dans la société. 1536505721

Au Royaume Uni, le thinktank Doteveryone vient de publier un rapport sur la question de la reconnaissance faciale, cité par Hubert Guillaud dans InternetActu. Il demande au Conseil consultatif de la biométrie britannique d’organiser un débat public sur le sujet et exige « une interdiction tant que les individus exposés à cette technologie n’ont pas la capacité à ne pas être soumis à ces techniques et tant que les conditions de réparations n’ont pas été décidées ».

Sommes-nous parvenus au « capitalisme de surveillance », la dystopie cauchemardesque décrite dans l’ouvrage de l’universitaire américaine Shoshana Zuboff, analysé dans l’article de Frédéric Joignot ? Pour la psychologue sociale, « les GAFAM veulent notre âme, nous avons signé avec eux un contrat faustien ». Ces entreprises « ne se contentent pas de collecter des données d’usages et de services, elles intègrent dans les pages en réseaux et les machines intelligentes des dispositifs d’espionnage invisible. Ils repèrent ainsi, grâce aux algorithmes, nos habitudes les plus intimes. Ils reconnaissent nos voix et nos visages, décryptent nos émotions et étudient leur diffusion grâce à l’’affecting computing’ afin de capter la « totalité de l’expérience humaine comme matière première gratuite ». Pour Evgeni Morozov, S. Zuboff insiste trop sur la surveillance et pas assez sur le capitalisme : « En considérant le capitalisme de surveillance comme notre nouveau Léviathan invisible, elle rate la manière dont le pouvoir fonctionne depuis plusieurs siècles : le Léviathan invisible est avec nous depuis longtemps. ». Mais la chercheuse ne perd pas espoir : si elle applaudit au RGPD et défend les moteurs de recherche cryptés comme Tor, la résistance viendra des usagers et travailleurs du numérique qui feront comme les classes pauvres du 19e siècle qui se sont organisés en syndicats et association pour combattre le capitalisme industriel pour imposer des lois sociales et exiger un système démocratique et représentatif. Verrons-nous un jour cette révolution 3.0 ?

Untersinger, Martin. – Marseille, Nice, Saint-Etienne : les semonces de la CNIL face à de nouveaux projets sécuritaires. – Le Monde, 29/10/19

Lycées Nice Marseille : première victoire contre la reconnaissance faciale.La Quadrature du Net, 28/10/19

Tréguier, Félix ; Drago, Martin. – La reconnaissance faciale s’avère inéfficace pour enrayer la violence. – Le Monde, 24/10/19

Bachère, Didier ; Séjourné, Stéphane. – Pour une reconnaissance faciale éthique.  – Le Monde, 24/10/19

Delmas-Marty, Mireille. – La ‘société de la vigilance’ risque de faire oublier la devise républicaine. – Le Monde, 24/10/19

Gallagher, Ryan. – Google accused of creating spy tool to squelch worker dissent. – Bloomberg News, 24/10/19

Blin, Simon. – La ‘vigilance sous surveillance. – Libération, 22/10/19

Untersinger, Martin. - La reconnaissance faciale progresse, sous la pression des industriels et des forces de l’ordre. – Le Monde, 14/10/19

O, Cédric ; Untersinger, Martin. – « Expérimenter la reconnaissance faciale est nécessaire pour que nos industriels progressent : entretien. – Le Monde, 14/10/19

Ministère de l’intérieur. – Alicem, la première solution d’identité numérique régalienne sécurisée. – L’actu du ministère – Interieur.gouv.fr, 30/07/19

Schoenner, Dominique. – Reconnaissance faciale et contrôles préventifs sur la voie publique : l’enjeu de l’acceptabilité. – Notes du CREOGN, septembre 2019

Joignot, Frédéric. – La surveillance, stade suprême du capitalisme. – Le Monde, 14/06/10

Ohrvik-Scott, Jacob ; Miller, Catherine. – Responsible facial recognition technologies. – Doteveryone perspective, June 2019

Cimino, Valentin. – Les actionnaires d’Amazon décident de ne pas limiter la reconnaissance faciale. – Siècle digital, 26/05/19

Guillaud, Hubert. – La généralisation de la reconnaissance faciale est-elle inévitable ? – InternetActu.net, 13/03/19

AINow report 2018 – AINow Institute – New York University, Dec. 2018

 

Entre l’automatisation du travail et la fin annoncée du salariat, les mutations de l’emploi

L’automatisation, l’intelligence artificielle et la mondialisation sont en train de transformer rapidement  la structure du travail et de l’emploi. Depuis les années 1980, on assiste à la fin du plein emploi et l’ascenseur social est en panne. Face à la disparition prochaine d’un grand nombre d’emplois dans l’industrie et les services, l’anxiété des classes populaires se traduit par une défiance vis-à-vis de la classe politique et l’inquiétude de ne plus pouvoir conserver dignement leur train de vie.applications

L’économie des plateformes (la’gig economy’) qui substitue progressivement le statut d’auto-entrepreneur à celui de salarié commence à être remise en question en France et ailleurs dans le monde. L' »Amendement Taché » et l’arrêt « Take it Easy » ont mis un coup de frein à l’ubérisation en instaurant des chartes de régulation pour ces systèmes et en requalifiant des travailleurs indépendants en salariés. Ce sujet a déjà été traité dans Prospectibles.

Certains trouvent de nouvelles formes de revenus dans les ‘microtâches’ que les plateformes proposent pour alimenter les algorithmes des systèmes d’intelligence artificielles. Ces « ouvriers du clic » n’ont aucune reconnaissance officielle et bouclent leurs fins de mois pour quelques centaines d’euros sans aucune protection sociale.

Si, comme le constate Hubert Guillaud dans son post « Fuck Work ! … Et puis ?», « la rémunération devient (presque) inversement proportionnelle à l’utilité sociale » ou que « le capital soit depuis longtemps infiniment plus rémunérateur que le travail, force est de constater que le lien entre travail et revenu est de plus en plus ténu» . LMS3

La polarisation des emplois

D’après le dernier rapport de l’OCDE, 50% des emplois pourraient disparaître (14%) ou être radicalement transformés (32%) du fait de l’automatisation d’ici 15 ou 20 ans. Stefano Scarpetta, responsable de l’emploi à l’OCDE enjoint les gouvernements à agir rapidement contre les effets de cette mutation au risque d’affronter d’importantes dégradations dans les relations économiques et sociales. « Le rythme de ce changement s’annonce époustouflant : les filets de sécurité et les systèmes de formations, construits depuis des décennies pour protéger les travailleurs ont du mal à résister aux grandes tendances qui changent la nature du travail. Alors que quelques uns bénéficieront de l’ouverture des nouvelles technologies aux nouveaux marchés, d’autres travailleurs, peu qualifiés, subiront les conséquences de la ‘gig economy’ (ubérisation). « De profonds et rapides changements structurels apparaissent à l’horizon, apportant avec eux de nouvelles opportunités, mais aussi une plus grande incertitude pour ceux qui ne sont pas équipés pour s’en saisir ».  L’organisation souligne l’écrasement des classes moyennes, les pertes d’emplois en raison des avancées technologiques et l’extension du mécontentement dans les pays riches. Ces changements vont toucher certains travailleurs plus que d’autres, particulièrement les jeunes sans formations et les femmes, souvent sous-payées et sous-employées.  Bruno Palier arrive aux mêmes conclusions dans un article de Cogito, en soulignant la polarisation des emplois entraînée par l’automatisation et l’informatisation des activités. Cette polarisation se traduit, non seulement par des inégalités de revenus croissantes, mais elle débouche aussi sur une révolte politique des classes sociales intermédiaires ». On a longtemps cru que les nouvelles technologies n’affecteraient que les emplois les moins qualifiés, or depuis quelques années, ce sont les emplois intermédiaires qui disparaissent du fait de l’automatisation, et ce, aussi bien dans l’industrie que dans les services (automates bancaires, caisses automatiques dans les supermarchés). Dans le même temps des emplois très faiblement rémunérés et précaires se développent dans les secteurs des transports, de l’hôtellerie, des services aux personnes, etc. « La polarisation des emplois menace ainsi une partie de la société qui a longtemps bénéficié de la croissance économique et des perspectives de mobilité ascendantes, à savoir une partie des classes moyennes ». Si les perspectives de disparition des emplois restent encore lointaines, on voit déjà l’angoisse que cela génère chez les classes menacées avec la multiplication des partis extrémistes et anti-système dans les démocraties avancées. On assiste à une révolte politique de ces celles-ci face à ces menaces de déclassement.

La reprise en main des « ubérisés »

Le système de l’économie des plateformes a d’abord séduit une partie de jeunes travailleurs pour la liberté et la applicationssouplesse d’organisation que ces applications permettaient. Au début, ils étaient plutôt satisfaits de leur rémunération. Comme l’évoquent des intervenants à un colloque sur le sujet à Paris Dauphine, cité par Dominique Méda dans sa chronique au Monde « Les chauffeurs Uber apprécieraient l’autonomie permise par leur statut et n’ambitionneraient en aucune manière de rejoindre la condition salariale, synonyme de subordination ». C’est aussi le sentiment de Yacine, ‘juicer’ (chargeur de trottinettes électriques) à Paris « Ce job permet de travailler dehors, d’être libre de son temps, de ne pas avoir de patron ». Yacine n’a pas de patron, si ce n’est l’algorithme de l’application Lime sur son smartphone. « C’est l’appli qui donne la marche à suivre : où trouver les trottinettes, où les replacer, combien elles rapportent. C’est elle aussi qui lui attribue une note de satisfaction dont dépend le nombre maximal de trottinettes qu’il est autorisé à recharger chaque jour ».  Mais il déchante quand le prix baisse « Sept euros, c’était honnête ; Cinq euros, c’est juste, je pense chercher autre chose ». Comme le constate Grégoire Leclerc, coordinateur de l’observatoire de l’ubérisation cité dans l’article, « Cette activité ne me choque pas tant qu’elle reste un job d’étudiant. Le problème c’est quand on le propose à des gens qui cherchent un revenu décent. Là, on les piège. ». Pas de mutuelle, pas de chômage, pas de congés payés, pas de salaire minimum, pas de couverture maladie ou accident du travail : « Toutes les sécurités consécutives au droit du travail n’existent pas pour ces gens-là » renchérit Karim Amellal, auteur de la Révolution de la servitude.

Face à cette situation, deux solutions ont été proposées : des chartes reconnaissant le statut hybride de ces travailleurs. La loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel tend à faire converger le statut de salarié et de travailleur indépendant. Jean-Emmanuel Ray, Professeur de droit à Paris1-Panthéon-Sorbonne, défend cette approche dans son article du Monde. « L’enjeu est de protéger les coursiers de cette plateforme, ces ‘tâcherons 3.0’, corvéables à merci. Mais aussi d’éviter une concurrence déloyale, avec le risque d’une contagion à la baisse pesant sur les conditions de travail ». Pour ce juriste, l’opposition entre heureux salarié et travailleur indépendant honteusement exploité est un peu courte : « Restée sur le modèle militaro-industriel des ‘Trente glorieuses’, cette approche est mal adaptée à la « Révolution de l’immatériel ». En cas de dépôt de bilan de plateformes, que deviendront les dizaines de cyclistes Deliveroo et autres chauffeurs Uber, souvent discriminés à l’embauche, et pour lesquels il est plus facile de trouver des clients qu’un employeur ? « Ces travailleurs chercheraient donc moins un patron que le très protecteur régime général de la Sécurité sociale, lié à l’existence d’un contrat de travail. ».

La loi du 5 septembre 2018 cherche à faire converger les statuts et vise à « sécuriser les mobilités en allant vers plus de sécurisation sur les personnes, non sur les statuts ».Avec, à terme, une protection sociale universelle, facilitant les transitions dans une économie de l’innovation où le travailleur passe d’un statut à l’autre.

L’article 20 du projet de loi d’Orientation des Mobilités introduit la possibilité pour les plateformes numériques mettant en rapport clients et travailleurs indépendants prestataires de services d’adopter une ‘Charte sociale’ octroyant aux prestataires différents types de prestations sociales. Le projet de loi entend mettre fin au flou juridique qui a abouti ces derniers mois à plusieurs cas de requalification par les tribunaux des contrats liant plateformes et indépendants en contrats de travail salarié. Mais l’article 20 a suscité une vive polémique et a été finalement été supprimé au Sénat.

« Les plateformes numériques de travail se construisent sur un modèle économique qui contourne les règles du droit social. L’employeur se fait intermédiaire, le salarié devient un prestataire. La désactivation est une rupture contractuelle euphémisée. Cette torsion de la réalité favorise la multiplication des pratiques déloyales, le dumping social à grande échelle. Si Uber est une société de transport et Deliveroo une société de livraison de repas, elles ont besoin de travailleurs qui réalisent l’activité qu’elles développent. Elles les paient à la tâche, sans leur offrir la moindre protection sociale, sans leur reconnaître le moindre droit. Bien plus qu’une charte, il faut une réelle présomption de travail du salarié. » Fabien Gay, sénateur de Seine Saint-Denis :  discussion de l’art. 20.

Dans une tribune au  Monde, le Conseil national du numérique, présidé par Salwa Toko s’oppose à la mise en place des chartes unilatérales de responsabilité sociale des plateformes prévues par la loi d’orientation des mobilités. Le principe de l’adoption d’une charte inscrit la relation qui lie les travailleurs à leur plateforme en droit commercial et non en droit du travail. « Souhaite-t-on aujourd’hui déléguer à des entreprises britanniques (Deliveroo) ou américaines (Uber) le soin de déterminer de quelle protection sociale doivent bénéficier des travailleurs français ? ».

Pour Karim Amellal, enseignant à Sciences Po, dans son interview au Monde « Derrière le discours des plateformes, la réalité s’apparente bien souvent à une régression sociale, un retour au monde d’avant. Le capitalisme technologique fait voler en éclat tous les acquis sociaux obtenus depuis la fin du 19e siècle. On se retrouve avec des conditions de travail dignes des canuts ou des ouvriers de Germinal ». Malgré l’impression de liberté qu’elles suggèrent, la plupart des plateformes ont un fonctionnement ‘top-down’ très classique, où les règles sont entièrement décidées au sommet de la pyramide. De plus, le modèle économique de ces géants du numérique est fragile. Les plateformes ne sont pas toujours rentables malgré leur valorisation qui se chiffrent en dizaines de milliards de dollars. Les décisions de justice qui ont récemment donné gain de cause aux travailleurs indépendants (arrêt ‘Take it Easy’, contrat de travail pour chauffeur Uber), bousculent le modèle économique des plateformes qui repose sur un coût du travail le plus faible possible, et vont forcer les plus prédatrices à s’adapter.

reseauxLes « ouvriers du clic » : la main d’œuvre humaine derrière les algorithmes

En France, près de 260 000 ‘travailleurs du clic’ effectueraient des microtâches sur leur ordinateur payées quelques centimes d’euro d’après le Rapport sur le microtravail, publié par Antonio Casilli et Paola Tabaro.

« Identifier des objets sur une image, étiqueter des contenus, enregistrer sa voix, traduire des petits bouts de texte. Ces activités, faiblement rémunérées – de quelques centimes à quelques euros la tâche – ne supposent pas de qualifications particulières. Elles sont proposées par des plateformes spécialisées qui font d’office d’intermédiaire entre les microtravailleurs et les entreprises pour lesquelles ces opérations sont exécutées ».

« Deux centimes d’euro pour cliquer sur le Figaro, 18c pour installer un logiciel permettant de lire des fichiers PDF, 36 pour inscrire ses coordonnées dans une demande de devis pour ‘Speedy’ » Sarah, microtravailleuse, témoigne dans le Monde.

On distingue deux types de plateformes de microtravail

Le ‘machine learning’ n’est possible que si on fournit à la machine suffisamment de données qu’elle sait utiliser. Pour qu’un assistant vocal comme Alexa d’Amazon puisse comprendre les demandes qu’on lui adresse, il faut une grande masse de langage naturel humain, avec une pluralité d’accent dans toutes les langues où l’outil va être utilisé. Ces opérations facilitent l’apprentissage des intelligences artificielles qui seront nourries avec ces données nettoyées et annotées.

  • Les plateformes pour les sites marchands : Loonea, Moolineo ou Ba-Click pour répondre à des sondages, s’inscrire sur des sites marchands, remplir des demandes de devis. L’objectif des marques qui ont recours à ces services est de recruter de nouveaux clients, aussi bien des lecteurs, abonnés aux newsletters que des consommateurs pour leurs produits. Les plateformes rémunèrent les microtravailleurs pour grossir les rangs des clients sans que les marques soient conscientes du procédé. La plupart des ‘missions’ consistent moins à produire un bien ou un service, qu’à vendre ses données personnelles ! Souvent les microtravailleurs se retrouvent submergés de mails et d’appels des marques qui souhaitent les transformer en acheteurs … Ils doivent déployer des trésors de stratégie pour hésiter et refuser l’offre du démarcheur et ne doivent en aucun cas avouer être rémunéré !

Ces travailleurs sont en général des femmes de 25 à 45 ans, souvent mères de famille vivant en zone rurale. Souvent plus diplômées que la moyenne, ces femmes vivent dans une grande précarité et 22% sont en dessous du seuil de pauvreté. Les microtravailleurs ne connaissent en général pas l’entreprise pour laquelle ils effectuent ces tâches, ni le projet dans lequel elle s’inscrit. Les plateformes généralistes cèdent de plus en plus la place à des structures en couches encore plus opaques. « Une plateforme s’occupe de la contractualisation, une autre de la relation avec le client, une troisième gère le paiement, et c’est sur une autre encore que s’effectuent les tâches. D’où une dilution complète du lien de subordination. Le microtravail a la particularité d’être invisible, effectué à la maison, ce qui rend toute valorisation et toute organisation collective très difficile.

Le développement du microtravail est loin d’être temporaire car il est lié à l’intelligence artificielle et à l’automatisation, notamment avec la voiture autonome. « Derrière la voiture autonome se cache une armée de microtravailleurs qui fournissent à l’IA des décryptages d’images au pixel près ». Loin de supprimer des emplois peu qualifiés, l’automatisation a besoin bien sûr, d’ingénieurs et d’informaticiens, mais aussi de microtravailleurs.

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Les outils d’automatisation et d’intelligence artificielle permettent une surveillance accrue des activités des travailleurs. On a vu l’importance de la localisation chez les livreurs et les chauffeurs VTC : à tout moment la plateforme doit savoir exactement où se trouvent les prestataires. Impossible pour eux de désactiver le GPS.

On retrouve cette utilisation des outils ‘intelligents’ pour gérer le personnel chez Amazon, comme le relate Julie Bort dans Business Insider. Dans ses entrepôts, Amazon utilise un système qui permet, non seulement de tracer la productivité des employés, mais peut aussi générer automatiquement la documentation nécessaire à leur licenciement si après des avertissements, la personne n’a pas atteint ses objectifs ! Et ce, sans l’intervention d’un superviseur humain …

Nous n’avons examiné ici que l’impact négatif du numérique sur le travail et l’emploi à partir du filtre de l’économie des plateformes qui s’est étendu sur de larges pans du secteur des services. Il existe aussi d’autres expériences où les travailleurs arrivent à se réapproprier ces outils. Ces initiatives passent souvent par l’intermédiaire de structures collectives (coopératives, collectifs, co-working) où le numérique, loin d’asservir et d’aliéner, libère la créativité et la coopération entre les acteurs. Ces expériences feront l’objet d’un prochain post.

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Kristanadjaja, Gurvan. – Accidents, agressions … Livreurs laissés sur le bord de la route. – Libération, 03/06/19

Casilli, Antonio. – De la classe virtuelle aux ouvriers du clic : la servicialisation du travail à l’heure des plateformes numériques.Revue Esprit, mai 2019

Salwa Toko : « Souhaite-t-on créer une société à trois vitesses, constituée de salariés, d’indépendants et de travailleurs au statut hybride ? »/Conseil National du Numérique : Tribune. – Le Monde, 27/04/19

Cailloce, Laure. – Ces microtravailleurs de l’ombre. – CNRS Le Journal, 24/04/19

Le Micro-travail en France. Derrière l’automatisation de nouvelles précarités au travail ?. Rapport Final Projet DiPLab « Digital Platform Labor »/Antonio A. Casilli ; Paola Tabaro, Clément Le Ludec et al. – Paris, IRES, 2019

The future of work could bring more more inequality, social tensions. – Quartz, 25/04/19

Bort, Julie. – Amazon can automatically fire warehouse workers for ‘time off task’. – Business Insider, 25/04/19

Motet, Laura. – Sarah, « travailleuse du clic » : « la nuit, je remplis des demandes de devis qui me rapportent plusieurs euros d’un coup ». – Le Monde, 25/04/19

Celli, Alessandro. – La charte des travailleurs de plate-forme « place la France en leader de l’innovation sociale en Europe ». – Le Monde, 14/04/19

Palier, Bruno. – Les conséquences politiques des changements technologiques. – Cogito, 13/04/19

Amellal, Karim ; Collas, Aurélie. – « Les travailleurs ubérisés sont les prolétaires du 21e siècle ». – Le Monde, 07/04/19

The Future of Work: OECD Employment Outlouk 2019. – Paris, OCDE, 2019

Orientation des mobilités (procédure accélérée – suite) : discussion des articles. – Sénat, 26/03/19

Collas, Aurélie. – Profession : chargeur de trottinettes, dernier-né des petits boulots de l’ubérisation. – Le Monde, 09/03/19

Transformations numériques au travail : chiffres et tendances. – Laboratoire d’analyse et de décryptage du numérique, 06/03/19

Méda, Dominique. – « Heureux comme un chauffeur de VTC ? » - Le Monde, 15/02/19

Numérisation des emplois : « Il existe un lien fort avec le sentiment d’insécurité économique et les comportements politiques »/Collectif : Zhen Im, Nonna Meyer, Bruno Palier, Jan Rovny, Chercheurs Sciences Po. – Le Monde, 15/02/19

LOI n° 2018-771 du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel (1). – Légifrance, 05/09/18 (version en vigueur au 1er juin 2019)

Ray, Jean-Emmanuel. – Quelle protection pour les travailleurs des plates-formes ?- Le Monde, 05/12/18

Guillaud, Hubert. – « Fuck work … Et puis ? ». – Internet Actu, 02/05/18

Flichy, Patrice. – Les nouvelles frontières du travail à l’ère numérique. – Paris : Seuil, cop. 2017. – via Google Livres

 

Défiance du public, concurrence des réseaux sociaux et fin du modèle économique : quel avenir pour le journalisme ?

kisspng-freedom-of-the-press-journalism-news-media-freedom-5af8ca43afa019.5199593915262541477194Alors qu’en France les médias sont attaqués de toutes part, aussi bien par les partis extrêmes et le mouvement des « Gilets Jaunes » que par le Président de la République sans parler du scandale de la « Ligue du LOL », au Royaume Uni, un rapport commandé par le gouvernement, s’inquiète de l’avenir de ce secteur et préconise un certain nombre de mesures « pour un futur durable du journalisme ».

Si elle se révèle aujourd’hui de façon criante, la crise de cette profession existe depuis plusieurs années. En 2004, nous avions réalisé à la Bibliothèque de Sciences Po un dossier documentaire sur ce sujet, présentant déjà des préoccupations semblables : éthique et déontologie, émergence de nouveaux médias, fragilisation du modèle économique. « Manipulateur-manipulé, le journaliste dispose-t-il encore du pouvoir dont on le crédite ? Participe-t-il à cette fabrique de l’opinion où tous les sujets sont passés au tamis du système médiatique ? […] Comme dans d’autres secteurs, celui des médias subit une restructuration qui fragilise l’emploi et se traduit par une précarisation de la profession. L’évolution technologique touche au cœur même du métier ».

L’impact de l’internet et la fin du modèle économique des médias traditionnels

Le rapport Cairncross, du nom de la journaliste chercheure chargée de sa réalisation, souligne l’impact de l’arrivée d’internet sur le modèle économique de la presse en Grande-Bretagne : « Avec la baisse drastique des revenus publicitaires sur format papier, elle a encore du mal à compenser les pertes sur le numérique. Les revenus publicitaires étant principalement captés par les géants du web, elle a dû faire des économies. C’est-à-dire au détriment des investissements qu’elle aurait pu faire pour accompagner sa transformation digitale ou encore en rognant sur les coûts de l’information (- 6000 journalistes depuis 2007 au Royaume Uni). » (Alexandre Bouniol dans Meta-Media). Les deux types de journalisme les plus touchés sont le journalisme d’investigation (trop cher) et la presse locale. On constate une contraction des contenus locaux, donc une baisse d’implication dans la vie politique et sociétale … L ’arrivée du smartphone s’accompagne d’une baisse drastique de la distribution des quotidiens nationaux qui passent de 11, 5 millions d’exemplaires en 2008 à 5,9 millions en 2018. Le nombre de quotidiens locaux passe de 1303 à 982 entre 2007 et 2017. réseaux-sociaux-et-journalisme

L’émergence des ‘pure players’ comme Buzzfeed ou le Huffpost de même que le passage par des plateformes d’information comme Google News, Apple News et Facebook, changent complètement le comportement des lecteurs pour accéder à l’information. En passant par ces plateformes, le lecteur n’a plus accès à un ‘panorama’ de l’information comme dans un journal. L’accès se fait article par article suivant un algorithme construit à partir des données de l’utilisateur. « Les informations d’intérêt public sont celles qui émergent le moins sur les plateformes. Les algorithmes ne sélectionnent pas la pertinence d’un contenu mais récompensent les contenus qui se partagent le plus. ». Cette ‘désagrégation de l’information’ « fait que les adultes britanniques passent de moins en moins de temps à s’informer et se sentent submergés par le flot de l’information ».

En France aussi, la presse et les médias traditionnels intéressent de moins en moins le grand public. Le dernier Baromêtre de la Croix le confirme. Dans cette enquête, les Français montrent une vraie défiance envers les médias. La télévision recule de 10 points (38%), la radio de 6 points (50%) et la presse écrite de 8 points (44%%). Quant à internet, il est jugé fiable par 25% des sondés… Comme le souligne Thierry Wojciak de Cbnews, « l’étude met au jour un paradoxe « les médias auxquels les Français accordent le moins de confiance sont ceux qu’ils utilisent le plus pour s’informer. » La télévision reste en tête (46% des sondés) devant internet (29%). Mais ce qui est inquiétant c’est que moins de la moitié des jeunes 18-24 ans prêtent intérêt aux nouvelles, alors que près des trois quarts des plus de 65 ans (74%) s’y intéressent encore. L’enquête a aussi étudié la perception du traitement médiatique du mouvement des Gilets jaunes. Moins d’un tiers du panel (32%) se disent satisfaits de la couverture médiatique du mouvement, alors que 51% la jugent mauvaise. Il leur est reproche d’avoir « dramatisé les évènements » (67%), trop laissé s’exprimer un point de vue extrême (52%), ne pas avoir permis de « bien comprendre » (54%). La violence envers les journalistes est justifiée pour 23% des personnes interrogés, tandis que 32% la condamnent et 39% ne la jugent pas « vraiment justifiée ».

Par ailleurs, pour nombre de « Gilets jaunes », seuls deux médias, en dehors de leurs cercles sur les réseaux sociaux, ont grâce à leur yeux, RT, la chaîne d’information d’influence russe, et Brut, une chaine vidéo aux commentaires très ‘factuels’.

Lutte contre les infox et déontologie de l’information MédiasNePasAvalerDésinfoBON

Le rapport Cairncross dénonce aussi le manque de clarté pour distinguer les informations vérifiées des infox. Pour remédier à cela le rapport propose plusieurs solutions : rendre responsables juridiquement les plateformes, que la rapporteuse trouve elle-même assez délicat ; introduire dans l’algorithme un quota d’informations de bien public afin que tout le monde ait accès à ce genre de contenus ; mettre en place une instance de régulation qui rendrait compte de la qualité d’information diffusée sur ces plateformes.

On retrouve cette préoccupation en France, où le Président Macron voudrait introduire un contrôle des médias, comme le rapporte Claude Askolovitch dans Slate. Le Président voudrait « s’assurer de la neutralité et vérifier l’information dans les médias, en créant des structures financées par l’Etat qui contrôleraient médias publics et privés, structures nantis de journalistes qui seraient les ‘garants’ de l’affaire ». Claude Askolovitch continue en ironisant « Notre Président veut mettre le journalisme sous tutelle, telle une classe sociale assistée […] La liberté s’épanouira sous la contrainte ? Son organe de vérification s’imposera-t-il à la presse ? Les journalistes qui lui seront affrétés deviendront-ils nos supérieurs et nos gardiens, nos censeurs, les auxiliaires du pouvoir, de l’Etat ? ». Cela risque, comme pour la loi sur les Fake news, de remettre en cause de la liberté d’expression en introduisant une dose de censure et surtout se pose la question « qui va contrôler les contrôleurs ? ».  images

Plus concrètement, des syndicats de journalistes ainsi que d’autres instances de l’édition, notamment l’Observatoire de la déontologie de l’information préconisent la création d’un  Conseil de presse. Ce projet, qui réunirait aussi bien des journalistes, des éditeurs et des représentants du public, aurait comme objectif de gérer et instruire les plaintes mais aussi de proposer des orientations en matière de déontologie. Il  pourrait s’appuyer sur le rapport, « Autorégulation de l’information : comment incarner la déontologie ? », réalisé en 2014 par Marie Sirinelli et le Ministère de la Culture. Cette idée est encore controversée dans le milieu journalistique et les médias, mais est soutenu par une personnalité comme Jean-Luc Mélenchon qui déplore qu’on ne dispose que de la justice pour « faire appliquer une sanction pour dissuader de recommencer ».

Or, ce sont souvent les rédactions qui s’opposent à la mise en œuvre d’une telle instance, c’est ce que soulignent les intervenants  de l’émission « Faut-il noter les journalistes ? » (Du grain à moudreFrance Culture) alors que souvent il existe déjà une charte déontologique dans les organes de presse (Les Echos, Radio France). « C’est à chaque rédaction de prendre son destin en main […] il faut que tous les rédacteurs soient capables de se défendre des pressions des actionnaires » soutient François Ernenwein, rédacteur en chef de La Croix, « Il faut donner aux rédactions les moyens de se défendre contre certaines pressions (loi Bloche, Secret des affaires) pour Leila de Cormamond, journaliste sociale aux Echos

charte-580x445Regagner la confiance du public et construire un journalisme de qualité

La crise des Gilets jaunes a révélé en France la défiance d’une importante partie du public vis-à-vis des médias et des journalistes. Certains se sont lancé dans une autocritique de leurs pratiques comme les rédacteurs réunis dans le dossier de Libération. Dans ce dossier, les journalistes se soumettent à un « examen de confiance ». Les 25 professionnels de l’information se demandent « s’ils ne méritent pas une partie de la méfiance qu’ils inspirent et que la terrible pression qui plombe le secteur des médias et contraint la bonne pratique du métier, ne sert pas d’argument refuge à tous les reproches ». Les journalistes ont conscience de leur uniformité sociale et culturelle, et que, hormis les pigistes et les CDD, il font plutôt partie de la couche moyenne-supérieure de la société (la fameuse ‘élite’ intellectuelle, honnie par le ‘peuple’). Cet ‘entre-soi’ pourrait aussi expliquer le succès de groupes comme la Ligue du LOL, où de brillants journalistes (blancs, males et très parisiens) harcèlent leurs consœurs sur les réseaux sociaux. Les journalistes reconnaissent qu’ils ne ‘s’adressent pas à la masse des gens’. Comme l’exprime Jean-Emmanuel Decoin, rédacteur en chef de l’Humanité «La presse écrite ne raconte pas la vraie vie des gens et on le prend en pleine gueule aujourd’hui. […] Où raconte-t-on la souffrance, la vie derrière les murs des entreprises ? ». De plus, la majorité des journalistes résident dans la région parisienne (20 000 des 35 000 cartes de presse). « Hors de Paris, la presse nationale se donne de moins en moins les moyens d’enquêter. dit Sylvain Morvan, de Médiacités. La presse régionale aussi ferme des antennes locales. Des villes petites et moyennes deviennent des déserts médiatiques. L’actualité locale est moins bien traitée, les journaux perdent en qualité. Il est probable que cela joue sur la défiance ».

Expliquer comment on travaille et on débat comme le suggère Amaelle Guitton de Libération, c’est aussi l’objectif de Pierre Ganz de l’ODI. « Beaucoup de gens ne savent pas comment on fabrique l’information. Les choix éditoriaux sont libres et différents de problèmes de déontologie. ». Car s’il existe un besoin de représentation et d’explication dans le public, il existe aussi un besoin d’interpellation.  « Le désir de noter les journalistes vient de personnes qui estiment que les journalistes traitent trop peu souvent de leurs vies, de leurs combats. Il a fallu que les Gilets jaunes descendent dans la rue pour qu’on parle d’eux. Il faudrait pas laisser le soufflé tomber » souligne Pierre Ganz. Le public identifie l’ensemble des journalistes à quelques personnalités : il faut diversifier la formation des journalistes et par exemple développer le journalisme scientifique comme le préconise Olivier Dessibourg dans Meta-média. « Beaucoup de journalistes considèrent que leur rôle est de dire le bien et le mal, comment il faut penser » remarque Natacha Polony, directrice de Marianne. C’est aussi l’avis de Brice Couturier, chroniqueur à France Culture « Avant, nous avions le monopole de l’information. Désormais, l’information nous devance sur les réseaux sociaux. Nous avons réagi en idéologisant à mort, en devenant des directeurs de conscience. Mais en réalité, un journaliste a peu de compétences, il est généraliste, car on n’approfondit pas les sujets en école de journalisme ».

Une des nouvelles pistes possibles est le ‘journalisme de données’. L’analyse qualitative de données est encore peu courante dans le journalisme, comme le constate Bruno Breton dans Les Échos. A l’exception de quelques initiatives pionnières comme « les Panama Papers ou les Paradise Papers à l’occasion desquelles  l’ICIJ (consortium international des journalistes d’investigation) a agrégé des millions de données pour épingler certains paradis fiscaux, la presse reste frileuse. ». L’utilisation des données publiques, issues par exemple, des réseaux sociaux pourrait être un atout éditorial puissant dans le travail des journalistes, surtout si elles ont été traitées avec des outils adéquats. Cet argument est aussi avancé dans l’émission Soft Power de Frédéric Martel sur France Culture. « Avec la généralisation d’internet, l’accumulation exponentielle des données et la puissance inédite des réseaux sociaux, on assiste à une démultiplication des sources numériques disponibles. Les journalistes s’en emparent : ce sont de nouveaux outils de recherche ; de nouveaux terrains d’enquêtes ; de nouveaux types d’enquêtes et d’écritures. »

 « Il faut en revenir aux faits » comme le soutien Géraldine Mulhmann dans une interview sur Rue89 « Il ne s’agit pas d’invoquer un idéal d’’objectivité’ sans précaution ni doutes.[…] Il s’agit juste de dire que le ‘je’ d’un reporter entre en compte d’une manière toute à fait différente, dans son reportage, que le ‘je’ d’un éditorialiste ». Cela ne signifie par autre chose que l’impératif pour le journalisme, de « faire du journalisme et de le faire bien ». Retrouver le rapport tangible aux faits au lieu de se contenter d’un rapport souvent ‘virtuel’.  « Il est important que le public comprenne qu’il y a une différence entre un lieu de pure expression ou d’opinion et un lieu qui veut donner de l’information. […] Faire voir à quel point il y a un monde entre une rumeur même très puissante sur internet et une enquête minutieuse et soigneusement racontée ».

On retrouve ce manque d’analyse sérieuse dans les menées de la « Ligue du Lol ». Comme le souligne la linguiste Laélia Véron dans la table-ronde d’Arrêt sur images « Ces gens qui sont censés maîtriser la langue ne les ont jamais attaqués sur le fond. Il n’y a jamais eu de débat d’idées ».

Les journalistes pourraient aussi s’inspirer du succès de Rémy Busine, le créateur de Brut, très populaire auprès des Médias-1Gilets jaunes, comme le fait remarquer Nicolas Bequet du quotidien Belge l’Echo « Proximité, écoute, humilité et simplicité, voilà ce qui caractérise son attitude face aux manifestants. L’exercice du ‘live’ façon Brut est une forme de retour aux sources, une interprétation des nombreuses missions dévolues aux journalistes : regarder, s’étonner et restituer. Le tout à hauteur d’homme. Une approche à l’antithèse de la perception qu’ont les classes populaires des médias dits traditionnels ».

Nouveau terrains, nouvelles pratiques pour le journalisme. – Soft PowerFrance Culture, 03/03/19

Faut-il noter les journalistes ?Du grain à moudre- France Culture, 28/02/18

Bouniol, Alexandre. – Les principales leçons du rapport britannique sur l’avenir du journalisme. – Méta-Média, 22/02/19

Doctor, Ken. - The New York Times’Mark Thompson on how he’d run a local newspaper: « Where can we stand and fight?NiemanLab.org, 22/02/19

Ganz, Pierre. – Un débat citoyen sur les médias. – Observatoire de la Déontologie de l’Information, 20/02/19

« Il ne faut pas jeter le LOL avec l’eau du bain ». – Arrêt sur image, 15/02/19

The Caincross Review: a sustainable future for journalism/Department for Digital, Culture, Media & Sport. – Gov.UK, 12/02/19

Lamy, Corentin. – Journalistes, réseaux sociaux et harcèlement : comprendre l’affaire de la Ligue du LOL. – Le Monde, 10/02/19

Askolovitch, Claude. – Emmanuel Macron, le journalisme de cour et le contrôle des médias. – Slate, 03/02/19

Littau, Jeremy. – The Crisis Facing American Journalism did not start with the Internet. – Slate, 26/01/19

Carasco, Aude. – Baromètre médias, les journalistes sommés de se remettre en cause. – La Croix, ma 25/01/19

Ferney, Jeanne. – Actualité : entre jeunes et séniors, le grand écart. – La Croix, 24/01/19

Wojciak, Thierry. – La confiance des Français dans les médias: la TV, la radio et la presse écrite pointées. – CBNews, 23/01/19

Ce que pourrait être un Conseil de presse : les propositions de l’ODI. – Observatoire de la Déontologie de l’Information, 23/01/19

Autocritique des médias : l’examen de confiance. – Libération, 19/01/19

Lefilliâtre, Jérôme. – De la critique des médias à la passion de l’immédiat. – Libération, 04/01/19

Bellanger, Anthony. – Un projet controversé de Conseil de presse en France. – Le Monde diplomatique, décembre 2018

Cahier de tendance Automne-Hiver : bientôt l’ère des post-news ?Meta-Media, 17/12/18

Dessibourg, Olivier. – Pourquoi il faut miser sur le journalisme scientifique. – Meta-Media, 17/12/18

Géraldine Mühlmann : « Revenir aux fondements du journalisme moderne ». – Rue89, 16/11/18

Breton, Bruno. – Le data journalisme, une chance pour la presse. – Les Échos, 24/05/18

Autorégulation de l’information : comment incarner la déontologie/Marie Sirinelli ; Ministère de la culture et de la communication. – Rapports publics – La Documentation française, février 2014

Quel avenir pour le journalisme ? Crise structurelle ou évolution de la profession. – Dossier documentaire. – Sciences Po – La Bibliothèque, Juin 2004

 

Affaire Cambridge Analytica : qui a peur des réseaux sociaux ?

Relation-client-online-reseaux-sociaux-plus-performants-que-mail-FDepuis près de trois mois, le scandale Facebook Cambridge Analytica défraie la chronique : tous les médias, la ‘blogosphère’ et les réseaux sociaux résonnent de commentaires et d’analyses sur ce ‘cambriolage’ d’identités numériques 3.0 …

Facebook a reconnu le mois dernier que le réseau avait ‘partagé’ les données personnelles de 87 millions d’utilisateurs avec une entreprise britannique, Cambridge Analytica, qui, sous prétexte de recherche socio-linguistique, vendait ces informations aussi bien à des firmes publicitaires qu’à des groupes politiques. L’élection de Donald Trump aussi bien que le referendum sur le Brexit auraient bénéficié de ces manipulations numériques. Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, est allé personnellement faire amende honorable devant le Congrès des Etats-Unis.

Que sont ces réseaux sociaux et comment ont-ils pris autant d’importance dans notre vie quotidienne ? Partis d’une idée de partage et d’échange de ‘pair à pair’, ils sont devenus en moins d’une quinzaine d’années les ‘géants du net’, des entreprises multinationales qui comptent des milliards d’usagers ! Or, comme l’explique dans son post Thierry Crouzet, « nous avons négligé une loi mécanique des réseaux décentralisés : le ‘winner-take-all’, (le gagnant rafle tout) autrement dit des nœuds deviennent plus gros que tous les autres, concentrant un nombre faramineux de connexions, et de fait ils recentralisent le réseau, donc limitent l’intelligence collective. » amour-amitie-solidarite-les-petits-miracles-des-reseaux-sociaux

Certains psychologues reprochent aux réseaux sociaux de s’éloigner d’une ‘sociabilité originaire’ (où l’on se retrouve pour des ‘rencontre en dur’) comme Jean Twenge, professeure de psychologie citée dans Slate : les jeunes adolescents ne sortent plus et passent leur vie penchés sur leurs smartphones : « La patinoire, le terrain de basket, le bassin de baignade de la ville, le spot de pêche du coin –ils ont tous été remplacés par des espaces virtuels accessibles par les applications et le web.».

Doit-on donc « effacer Facebook » et les autres médias sociaux de notre vie numérique, ou est-il encore possible d’en tirer des effets bénéfiques ou positifs ? Ces médias sont, d’autre part, devenus indispensables aux enseignants-chercheurs et aux professionnels de l’information et de la communication qui peuvent exploiter leur potentiel pour s’informer et échanger avec leurs pairs.

Transfert de donnesLes socionautes 

Kamel Lefafta, consultant en marketing digital dresse le portrait-robot du socionaute français en 2018. En France, 60% des femmes et 59% des hommes utilisent les réseaux sociaux ; les 12-39 forment la masse critique des usagers avec un taux d’utilisation de 87% mais l’écart générationnel se réduit et les plus de 60 s’y retrouvent de plus en plus. 65% des personnes habitant l’agglomération parisienne les utilisent contre 57% résidant dans une commune rurale ; 70% de cadres et presque autant d’employés (68%) et d’ouvriers (67%), mais seulement 29% de sans diplômes. Les socionautes passent en moyenne 82 minutes par jour sur les réseaux et utilisent essentiellement trois plateformes : Facebook, YouTube et Twitter. Contrairement aux Américains, qui, comme le souligne le site BBCNews, restent ‘loyaux’ à Facebook malgré le scandale Cambridge Analytica, les usagers français sont de plus en plus méfiants vis-à-vis des réseaux sociaux. Comme le résume Kamel Lefafta : « A la fois accro et méfiant, le socionaute français vit une relation paradoxale avec ses réseaux sociaux préférés. Il s’y rend principalement pour échanger, garder le lien avec ses proches, s’informer et se divertir. »

Il est évident que les activités diffèrent en fonction du type de réseaux employé : Facebook, WhatsAppp et Instagram pour les échanges avec la famille et les amis ; YouTube pour se divertir ; LinKedin pour les relations professionnelles, Twitter pour suivre l’actualité et la recherche, Meetic ou Tinder pour les rencontres. Mais il arrive aussi que la frontière se brouille entre le privé et le professionnel. C’est ce que souligne Mathilde Saliou dans son article de Numérama.  « Vous voyez bien que vos collègues likent ». C’est la réflexion d’une chef de service lors d’une réunion, s’étonnant que certains membres de l’équipe n’ont pas partagé ou ‘liké’ un post de l’entreprise sur Facebook … Une autre personne ne sait quoi répondre à un supérieur qui lui demande d’être ami sur Facebook … Pour pouvoir accéder à une association « Je n’aime pas du tout mélanger le professionnel et le personnel, donc ça m’a gênée ». Certain.e.s, dont le travail tournent autour de la communication, sont obligé.e.s de se créer un deuxième profil, complètement professionnel. De plus en plus, les entreprises se dotent d’une charte informatique pour définir et organiser les rapports numériques au sein des entreprises. D’après une juriste spécialisée « « Légalement, aucun employeur n’a de contrôle sur les éléments personnels de l’employé, sauf à ce que ceci ne fasse partie intégrante du contrat. Mais dans ce cas, ils n’ont de pouvoir que dans la limite de la transparence et de la proportionnalité. »

Les usages professionnels des réseaux sociaux

images_resocComme on l’a vu, les réseaux sociaux sont utilisés par les marques commerciales pour entretenir l’intérêt et toucher de nouveaux usagers. Les « Community managers »(CM) sont censé.e.s animer les pages de l’entreprise et aussi répondre aux questions des socionautes. Ces communicant.e.s sont beaucoup plus efficaces pour résoudre un problème que les services clients des organisations. En exposant un contentieux sur une page lue par un large public, on risque de ternir l’image de la firme : on vous propose tout de suite de passer en message privé pour traiter le problème ! Certaines entreprises ont quasiment remplacé leur service clients par un CM sur Facebook !

Mais les médias sociaux peuvent être aussi des ressources précieuses pour les enseignants, les chercheurs et les professionnels de l’information. Comme l’explique Pierre Levy, professeur de communication à l’Université d’Ottawa « Dans mes cours, je demande à mes étudiants de participer à un groupe Facebook fermé, de s’enregistrer sur Twitter, d’ouvrir un blog s’ils n’en n’ont pas déjà un et d’utiliser une plateforme de curation collaborative de données comme Scoop.it, Diigo ou Pocket. » Les étudiants sont ainsi plongés dans le flux de ces outils de communication et comprennent mieux leur fonctionnement. Ils apprennent aussi l’importance de l’indexation avec les tags qui permettent de classer et de catégoriser les informations. Les plateformes de curation permettent d’organiser une veille collaborative, indispensable aux futurs chercheurs. La participation et le travail collaboratif sur les réseaux sociaux est d’ailleurs quasiment obligatoire dans les MOOCs.

Organiser et partager sa veille avec des collègues et des lecteurs est aussi un des objectifs des bibliothécaires sur les réseaux sociaux. Cela fait partie d’un programme plus vaste de médiation numérique qui aboutit à l’éditorialisation de contenus, à travers des blogs, par exemple. Comme l’explique les diapositives Les réseaux sociaux en bibliothèque : « La Bibliothèque dissémine ses contenus pour mieux les réintégrer dans ses propres dispositifs ». Mais comme les entreprises ou les collectivités locales, les bibliothèques doivent animer leurs communautés d’usagers sur les réseaux.

La structure des réseaux et la connectivité

Un réseau est « un ensemble d’individus reliés entre eux par des liens créés lors d’interactions sociales » Thomas Laigle, Le Réseau pensant. Cette définition semble induire que les individus ont librement décidé d’interagir socialement et que la communauté ainsi créée ne dépend que de leur seule volonté. Or, quand on analyse la participation des socionautes sur les réseaux, l’activité développée est plutôt réduite. La courbe de participation se traduit par la distribution 90/9/1 : 90% de simple lecteurs, 9% de contributeurs occasionnels et 1% de contributeurs actifs. On est loin de la l’utopie des pionniers d’internet qui voulaient édifier un réseau décentralisé où chacun collabore !

Thierry Crouzet rappelle cette espérance dans son post : « Lors de l’avènement d’Internet, nous avons été quelques utopistes à croire et à prédire que la complexité toujours croissante ainsi que les possibilités technologiques nous aideraient à créer des réseaux toujours plus décentralisés, avec ce rêve que les hiérarchies seraient toujours moins présentes, donc les étoiles toujours plus petites. »  Contrairement à Rezonance, réseau social citoyen limité à la Suisse romande, les réseaux sociaux sont tombés dans le trou noir du ‘winner-take-all’, « L’information circule alors à sens unique. Elle irrigue les hubs et elle assèche les nœuds périphériques. » On a choisi la facilité en allant tous au même endroit au même moment. Plutôt que de réguler l’internet en limitant les connexions, on a fait confiance aux mêmes distributeurs, les GAFAM … mentions-legales-réseaux-sociaux

Les plateformes et le capitalisme de surveillance

Sur l’internet recentralisé, les plateformes deviennent les intermédiaires obligées pour les transactions économiques (acheter, vendre). Elles ont gagné la bataille de la distribution et sont devenues plus performantes. La publicité sur Facebook est un des leviers incontournables pour les entreprises. Le modèle économique de Google et Facebook repose essentiellement sur la revente des données personnelles à des ‘data brokers’, comme le développe Benjamin Sontag dans l’émission de France Inter Comme un bruit qui court. Si Facebook se présente comme une plateforme communautaire (ce qu’il est), il ne faut pas oublier les 30 millions d’utilisateurs actifs en France métropolitaine ! « Un atout indéniable pour l’ensemble des secteurs industriels tous confondus qui pourront utiliser les nombreuses données récoltées et segmentées pour un ciblage Facebook efficient auprès des bonnes personnes. » comme le souligne Arnaud Verchère dans son article du Siècle digital.

La Quadrature du Net, qui mène en ce moment une action de groupe contre les GAFAM en application de la nouvelle loi européenne (RGPD) explique comment Facebook arrive à récolter des informations grâce à ses techniques de traçage, même pour des personnes qui n’ont pas de compte Facebook. En plus des contenus publics, message privés, liste d’amis, de pages, de groupes, likes, commentaires et réactions diverses, les informations sur l’appareil qu’on utilise et de la localisation GPS, le réseau social utilise des cookies, des pixels invisibles (images transparentes qui transmettent des informations de connexions) le login de Facebook que certains sites ou applications utilisent comme outil d’authentification des utilisateurs … Les personnes ciblées sont rarement informées et leur consentement n’est pas sollicité … On peut néanmoins les détecter en installant des traceurs sur le navigateur comme UBlock ou Privacy Badger. GDR

« De l’analyse de toutes ces données résulte un nouveau jeu d’informations, qui sont les plus importantes pour Facebook et au sujet desquelles l’entreprise ne nous laisse aucun contrôle : l’ensemble des caractéristiques sociales, économiques et comportementales que le réseau associe à chaque utilisateur afin de mieux le cibler. » A partir d’un test de personnalité et des seuls ‘j’aime’ d’un échantillon de 58 000 utilisateurs, l’université de Cambridge a réalisé une étude en 2013 qui lui a permis d’estimer « leur couleur de peau (avec 95 % de certitude), leurs orientations politique (85 %) et sexuelle (80 %), leur confession religieuse (82 %), s’ils fumaient (73 %), buvaient (70 %) ou consommaient de la drogue (65 %). » « Au bout de 100 clics, on peut connaître quelqu’un mieux que sa famille » (Benjamin Sontag). Et ce n’est même pas la puissance publique, l’Etat, ce ‘big brother’ qui nous espionne à tous les instants, ce sont des sociétés privées multinationales, ce que la Quadrature net appelle le ‘capitalisme de surveillance’. reseauxsociaux

Les manipulations cognitives des notifications : l’écologie de l’attention

Depuis quelques mois on a vu des cadres des GAFAM venir dénoncer les pratiques des géants du numérique. « Depuis Chamath Palihapitiya et Sean Parker (respectivement cadre et ancien président de Facebook) à Loren Brichter (ancien codeur de Twitter), en passant par Tristan Harris (ex salarié de Google auteur du virulent manifeste « Comment la technologie pirate l’esprit des gens »), tous ces repentis du digital pointent du doigt les manipulations cognitives que leur ex employeurs n’ont cessé d’utiliser et de perfectionner depuis des années, dans le but de captiver l’attention de leurs utilisateurs et de s’accaparer leur « temps de cerveau disponible ». Hervé Monier analyse dans son post, comment la captologie, cette nouvelle discipline théorisée par le psychologue américain Brian J. Foggs maintient « les niveaux d’attention et d’engagement des internautes au plus haut degré d’excitation possible » grâce à une combinaison « des enseignements de la psychologie et des neurosciences avec les dernières avancées de l’informatique ». Les plateformes utilisent cinq biais cognitifs pour capter notre attention. A commencer par les notifications, ces signaux auditifs ou visuels qui apparaissent sur nos écrans pour nous signaler la nécessité d’une mise a jour ou d’une mention sur nos réseaux sociaux favoris, puis les gratifications représentées par les ‘likes’ et les retweets qui déclenchent le ‘circuit de la récompense’ avec l’activation de la dopamine, le fameux  neurotransmetteur, sans oublier les interactions sociales dont notre cerveau est si friand !

Mais si les socionautes sont hantés par les ‘informations à ne pas manquer’ (FOMO : Fear of Missing Out), ils ne sont pas pour autant ‘accros’ aux écrans et aux applis … « Pour les addictologues Joël Billieux (professeur à l’université du Luxembourg) ou bien Michel Lejoyeux (chef du service de psychiatrie et d’addictologie à l’hôpital Bichat), l’addiction aux écrans et aux réseaux sociaux par exemple est en elle-même plutôt marginale. » Certains symptômes (manque ou habituation) ne s’appliquent pas vraiment, internet représente davantage un moyen supplémentaire de satisfaire une addiction existante (pornographie, jeu d’argent ou jeu vidéo). De même, aucune étude scientifique n’a vraiment constaté des dégâts cognitifs permanents chez les plus jeunes, liés à un usage excessif des réseaux ou des plateformes … De même, comme le souligne Antonio Casilli dans une émission de France Culture, la sociabilité ‘intermédiée’ qui fonde les réseaux sociaux n’est pas apparue avec les technologies de l’information, mais a toujours existé : on retrouve cette dimension symbolique autant dans les œuvres de fiction (romans, théâtre, poésie) que dans la presse écrite ou les récits oraux (rapsodes).

Plutôt que de prôner la déconnexion et l’abstinence dans l’usage des réseaux sociaux et services en ligne qui constituent malgré tout de formidables outils de socialisation et d’apprentissage, ces experts mettent en garde contre la perte de contrôle face à la technologie. Là encore, on retrouve le problème de la gouvernance de l’internet et de la régulation des plateformes.

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Données personnelles : gare aux GAFAM/Giv Anquetil, Antoine Chao, Charlotte Perry. – Comme un bruit qui court – France Inter, 12/05/18

Verchère, Arnaud. – Le ciblage Facebook, c’est bien plus que des centres d’intérêt. – Le Siècle digital, 11/05/18

Frenkel, Sheera. – Scholars Have Data on Millions of Facebook Users. Who’s Guarding It. – The New York Times, 06/05/18

Calimaq. – L’anti-protection sociale de Facebook et le « providentialisme de plateforme ». – S.I.Lex, 06/05/18

Monier, Hervé. – Réseaux sociaux et plateformes : après des années de manipulations cognitive, vers une écologie de l’attention. – Le blog des marques et du branding, 06/05/18

Facebook privacy: Survey suggest continuing US loyalty. – BBC New, 06/05/18

Casilli, Antonio ; Tisseron, Serge. - Splendeurs et misères des réseaux sociaux. – Matières à penser – France Culture, 27/04/18

Audureau, William. – Comment les réseaux sociaux accentuent l’enfermement dans ses idées. – Le Monde, 24/04/18

Ertzscheid, Olivier. – Pourquoi je ne quitte pas (encore) Facebook ?Libération, 24/04/18

Brunfaut, Simon. – Antoinette Rouvroy : « A mon sens,Zuckerberg est dépassé. – L’écho, 23/04/18

Pourquoi attaquer Facebook ?La Quadrature du Net, 19/04/18

Le premier réseau social a 20 ans. – Thierry Crouzet, 19/03/18

Saliou, Mathilde. – « Vous voyez bien que vos collègues likent » : les profils perso au service du boulot, une fatalité ?Numérama, 19/03/18

Alberti, Xavier. – Twitter, Facebook et les « braves gens ». – Xavier Alberti, 26/02/18

Levy, Pierre. - Comment j’utilise les médias sociaux dans mes cours à l’université. – Red.Hypothèse.org, 22/02/18

Réseaux sociaux : portrait robot du socionaute en 2018. – LK Conseil, 113/02/18

Gaudion, Anne-Gaëlle. – Réseaux sociaux en bibliothèque : support de la formation donnée les 7 et 8 septembre 2017. Bibliothèque départementale de la Mayenne. – Slideshare.net, 11/09/17

Audouart, Marie-Françoise ; Rimaut, Mathilde ; Wiart, Louis. - Des tweets et des likes en bibliothèques. – Paris ; Editions de la Bibliothèque publique d’information, 2017. – Coll. Etudes et recherche. – OpenEdition Books, 11/12/17

Panfill, Robin – Les smartphones ont-ils détruit la génération « iGen » ? – Slate.fr, 04/08/17

 

 

Au-delà du développement des cryptomonnaies : la blockchain, le nouveau paradigme numérique ?

1 yMaDxLYR19wbYrB-nji2rgLe bitcoin va bientôt fêter ses dix ans et les cryptomonnaies se retrouvent au centre de plusieurs controverses. Outre la bulle qui était sur le point d’éclater en décembre dernier, les critiques pleuvent sur ce nouveau mode d’échange. Bill Gates, le co-fondateur de Microsoft, vient de déclarer que cette technologie « a causé des morts d’une manière assez directe » comme le rapporte Mathilde Loire dans son article de Numerama. Pour le milliardaire philanthrope, c’est l’anonymat des transactions qui est responsable de ces méfaits en permettant aux organisations criminelles d’échapper à la police. Néanmoins, Bill Gates ne met pas en cause le mécanisme fonctionnant derrière les cryptomonnaies : la blockchain.

Ce mécanisme devrait bouleverser complètement de nombreux secteurs économiques basés sur des transactions sécurisées. De la finance à l’industrie agro-alimentaire, en passant par l’assurance, la santé, le droit d’auteur, la distribution/consommation d’énergie, le droit (les ‘smart contrats’), les objets connectés seraient concernés. La Commission européenne vient de lancer un observatoire-forum des chaînes de blocs dans l’UE et  en France, l’Assemblée nationale lance deux missions d’information : la première est directement centrée sur les technologies blockchains ; la seconde sera centrée sur les cryptomonnaies, ou cryptoactifs. Au niveau international, le Center for Global Economics a publié une étude sur la blockchain et le développement économique, identifiant quatre défis pour le développement : faciliter les payements internationaux, pourvoir une infrastructure sécurisée de vérification de l’identité numérique,assurer les droits de propriété et enfin rendre l’aide plus sûre et transparente.

Si certains écologistes se réjouissent du fait que cette technologie simplifiera la certification de la production participative d’énergies renouvelables, d’autres s’inquiètent des « gouffres énergétiques » représentés par la consommation d’énergie des ‘mineurs’ pour effectuer les transactions.

La blockchain blockchain-31-638

« Une blockchain, ou chaîne de blocs, est la mise en œuvre d’une technologie de stockage et de transmission d’informations sans organe de contrôle. Techniquement, il s’agit d’une base de données distribuée dont les informations, envoyées par les utilisateurs, sont vérifiées et groupées à intervalles de temps réguliers en blocs, liés et sécurisés grâce à l’utilisation de la cryptographie, et formant ainsi une chaîne1. Par extension, une chaîne de blocs est une base de données distribuée qui gère une liste d’enregistrements protégés contre la falsification ou la modification par les nœuds de stockage. Une blockchain est donc un registre distribué et sécurisé de toutes les transactions effectuées depuis le démarrage du système réparti. » Wikipedia.

Comme on le voit dans cette définition, la principale originalité de la blockchain est l’absence d’organe de contrôle. Comme le protocole Internet, le mécanisme informatique est complètement décentralisé : il n’y a pas de responsable ou de ‘tiers de confiance’. La confiance s’instaure entre les différents agents du système qui sécurisent chaque transaction grâce à la cryptographie. Cela pose problème d’ailleurs pour l’application du nouveau Règlement général de la protection des données (RGPD) que l’Union européenne validera en mai 2018. Comme le souligne Charlie Perreau dans le Journal du Net, si le consentement clair des utilisateurs et la ‘privacy by design’ à l’œuvre dans la blockchain sont compatibles avec le règlement, l’absence de responsable « la personne physique ou morale, l’autorité publique, le service ou un autre organisme qui, seul ou conjointement avec d’autres, détermine les finalités et les moyens du traitement » est incompatible avec le RGPD, car personne n’a la responsabilité juridique du traitement des données. Incompatibles aussi, le droit à l’oubli ou à l’effacement des données, impossible actuellement dans la blockchain, de même que la conservation limitée des données, « celles-ci étant conservées à l’infini … (sauf en cas de dysfonctionnement). »

Le fonctionnement de la chaine de blocs diffère en fonction des produits. Alors que pour le bitcoin, elle est basée sur la « preuve de travail » (proof-of-work) où les utilisateurs ‘mineurs’ doivent exécuter plusieurs algorithmes pour valider la transaction, d’autres cryptomonnaies sont basées sur la « preuve d’enjeu » (proof-of-stake) prouvant leur participation au système (possession d’une certaine quantité de cryptomonnaie). Cependant, cette solution favoriserait les membres les plus riches et éliminerait ceux qui y entrent et ne possèdent encore rien en jeu (nothing at stake) : d’où l’introduction de plusieurs méthodes de pondération (en fonction de la vélocité ou des votes). Ces méthodes consomment beaucoup moins d’énergie que la ‘preuve de travail’ mais sont beaucoup moins sécurisées …

shutterstock-blockchainLa blockchain et l’énergie

Alors que la technologie blockchain a été très vite adoptée pour la production et la certification des énergies renouvelables, elle a aussi été accusée de consommer d’énormes quantités d’énergie, notamment dans le ‘minage’ (production) de bitcoins. Fabrice Flipo et Michel Berne citent dans un article du Nouvel Obs, une étude de 2014 montrant « que la consommation du réseau destiné au bitcoin était probablement de l’ordre de grandeur de la consommation électrique d’un pays comme l’Irlande. ».  A quoi Benjamin Allouche répond dans un post de Bitcoin.fr que si « Le bitcoin est objectivement une technologie qui a besoin d’une quantité monstrueuse d’énergie pour fonctionner. Ceci est malheureusement la vérité. », le problème principal est non la quantité d’énergie consommée (de l’ordre de la consommation annuelle de la Bulgarie en 2017), mais la source et le mode de production de l’énergie. La plupart des mineurs se trouvent en Chine et utilisent de l’électricité produite à partir du charbon. De plus les mineurs sont en concurrence pour valider les transactions et fonctionnent surtout avec des proof-of-work, et le premier qui valide est récompensé en bitcoins ! Cette course explique la consommation folle car la puissance demandée est très importante. En utilisant plutôt des énergies renouvelables, les dommages environnementaux seront bien moindres, en effet « consommer 1 TWh produit grâce à de l’énergie solaire aura un impact moins négatif sur l’environnement qu’1 KWh produit au charbon. ». Les Islandais fonctionnent déjà à l’énergie verte. Le problème se situe plutôt du côté technique de la blockchain. Le proof-of-work est le seul consensus à garantir la sécurité absolue du protocole. Le proof-of-stake, utilisé par d’autres cryptomonnaies, bientôt adopté par ether, est moins gourmand en énergie, mais moins sécurisé.

Unicef, LGBT token, ‘smart contracts’, tourisme, traçabilité agro-alimentaire : les différents chantiers de la blockchain

Les cryptomonnaies

Le bitcoin est loin d’être la seule cryptomonnaie, on en dénombre des milliers aujourd’hui, mais c’est la plus importante et la plus cotée.  Comme on l’a vu, c’est aussi celle qui utilise le protocole le plus sécurisé : lorsque deux utilisateurs échangent de la monnaie, ils sont les seuls à avoir accès à la transaction. Les banques commencent à prendre en compte ce phénomène, la puissante Bank of America vient de reconnaître dans un rapport avec la SEC que les cryptomonnaies représentaient une menace pour leur modèle économique …

L’ether est la deuxième cryptomonnaie qui s’impose. Créée par un jeune Canadien d’origine russe, Vitali Buterin, elle ne se limite pas à la production monétaire, mais utilise sa plateforme décentralisée Etherum pour réaliser des ‘contrats intelligents’ (smart contracts). Toujours basée sur la technologie blockchain : les applications fonctionnent exactement comme elles ont été programmées : sans immobilisation ni censure et sans l’interférence d’un tiers. Comme le souligne l’article de CNews « La blockchain d’Ethereum pourrait ni plus ni moins remplacer les notaires, avocats ou autres en jouant le rôle de «tiers de confiance» lors d’une transaction, et en mettant en quelques secondes en place des contrats sans failles, de manière bien plus efficace qu’un humain. ».

L’Unicef vient de lancer de lancer un projet pilote qui propose aux jeunes ‘gamers’ d’utiliser leurs ordinateurs pour ‘miner’ des ethers au bénéfice des enfants de Syrie. Peter Beaumont dans son article du Guardian indique que cette levée d’argent, qui permet de réduire de 30% les budgets d’aide des Nations Unies (perdus dans la corruption) n’est pas la seule application de la plateforme Etherum : le Programme alimentaire mondial (PAM) l’a aussi utilisée pour distribuer des bons d’alimentation dans un camp de réfugiés syriens en Jordanie à l’aide d’un fichier biométrique d’identification basé sur la reconnaissance des iris.

Une autre cryptomonnaie originale est le ‘LGBT token’. L’entrepreneur américain Christof Wittig, fondateur du chat gay Hornet, veut, en lançant ce ‘jeton rose’ mettre « le pouvoir de la blockchain au service de l’égalité des droits ». Comme l’indique Corentin Durand dans Numerama, ce système ne se limite pas à la production de monnaie, il sert aussi à l’identification sécurisée des membres de la communauté et à la création d’outils et de fonds pour soutenir des initiatives militantes. Wittig veut « faire prendre conscience à toutes les entreprises l’importance économique de ses membres. Afin de marquer les esprits, l’entrepreneur met en avant que l’économie rose représenterait la quatrième économie mondiale si elle se classait comme un pays. ». KryptoMoney.com-Blockchain-news

Outre la production de cryptomonnaies, le protocole blockchain se retrouve à l’œuvre dans de multiples projets économiques, juridiques et alternatifs. Certains, comme l’évoque Irénée Régnauld de Mais Où va le Web, avancent même que la blockchain pourrait signer la fin du capitalisme… En effet, « certaines caractéristiques propres à la Blockchain (architecture distribuée, autonomie, transparence et ouverture) semblent heurter les fondements même du système capitaliste solidement ancré sur les notions de propriété privée, de concurrence, de salariat et de séparation entre capital et travail. ». II reconnaît néanmoins que « l’aplatissement des rapports hiérarchiques ne signent ni la fin du salariat, ni celle du capitalisme ». Néanmoins la blockchain ouvre le champ des possibles avec les Organisations Décentralisés autonomes (DAO), programmes « auto-exécutoires » qui ne nécessitent pas d’autorités centralisatrices, comme Le Bon Coin ou Facebook … On retrouve d’ailleurs cette philosophie libertarienne dans l’interview de Vitali Buterin, le patron d’Etherum, au Monde, où il se définit politiquement comme ‘cuckservatist’ (conservateur contaminé par des idées libérales).

Le système fonctionne déjà, comme on l’a vu pour la certification dans la production et la vente d’électricité, surtout issue d’énergies renouvelables.

Un de chantiers importants qui s’ouvre à cette technologie est la traçabilité des produits agro-alimentaires. Grâce à la blockchain, les différents acteurs économiques de ce secteur sont représentés dans chaque chaînon et chaque transaction est transparente. A tout moment du processus, de la ferme au consommateur, il sera possible de tracer le produit. Comme l’explique Larry Miler dans Forbes, alors que ce sont les consommateurs et les détaillants qui profitent le plus de la transparence, ce sont souvent les agriculteurs qui doivent supporter le fardeau de la traçabilité. Avec le système blockchain, tous les acteurs se retrouvent sur la même page et tracent les produits de façon plus rentable. Le projet de traçabilité TE-Food, basé sur la blockchain, a été implémenté avec succès au Vietnam à Ho-Chi-Minh Ville. En France, le CEA et la start-up Connecting Food ont signé un partenariat de trois ans pour développer de nouveaux outils basés sur la technologie blockchain, améliorant le suivi et les contrôles des produits de l’industrie alimentaire.

Blockchain-graphics_networksLe tourisme avec des réservations sans agences, les industries culturelles avec le droit d’auteur, la santé avec le livret médical sécurisé, la gestion des identités numériques sont les prochains défis que les administrations et les entreprises devront relever avec des protocoles blockchain s’ils ne veulent pas être dépassés par d’autres collectifs …

Ray, Shaan. – How blockchains will enable privacy. – Towards Data Science, 03/03/18

Keane, Jonhatan. – This startup is creating the cultural cryptocurrency for museums and institutions.The Next Web, 02/03/18

Loire, Mathilde. – Bill Gates estime que les cryptomonnaies causent des morts. – Numerama, 28/02/18

Jackson, Reuben. – Op Ed: Why Millenial Migrate to Blockchain Technology and Cryptocurrency in Droves. – Bitcoin Insider, 28/02/18

Rins, Robin. – Blockchain : quel impact sur le secteur industriel ?Blog Kostango, 26/02/18

L’Assemblée nationale s’empare du sujet blockchain. – Blockchain France, 26/02/18

Clark, Bryan. – Bank of America admits cryptocurrency is threatening its business model.TheNext Web, 24/02/18

CEA et Connecting food développent une solution blockchain pour renforcer la confiance dans la filière alimentaire. – CEA – Communiqué de Presse, 23/02/18

Keane, Jonhatan. – The blockchain-based start-up will cut out the middlemen in travel booking. – The Next Web, 22/02/18

Durand, Corentin. – La « quatrième économie mondiale » lance sa blockchain : le LGBT Token. – Numerama, 20/02/18

Boulestin, Rénald. – Microsoft veut croiser l’identité numérique avec la blockchain. – Silicon, 16/02/18

Myler, Larry. – Farm-to-table: How Blockchain Will Change the Way You Eat. – Forbes, 16/02/18

Eudes, Yves. – Le jeune geek qui concurrence le bitcoin. – Le Monde, 15/02/18

La blockchain au service de la charité et de l’environnement. – Cryptoast, 09/02/18

Perreau, Charlie. – La blockchain est-elle compatible avec le RGPD ?Journal du Net, 09/02/18

Beaumont, Peter. – Unicef recruits gamers to mine Etherum in aid of Syrian children. – The Guardian, 06/02/18

Commission européenne. – La Commission européenne lance l’observatoire-forum des chaînes de blocs de l’UE. – Commission européenne – Communiqué de presse, 02/02/18

Biseul, Xavier. – Comment mettre en œuvre un projet de blockchain en cinq étapes.Journal du Net, 02/02/18

Allouche, Benjamin. – Le bitcoin et l’environnement : entre vérité, mensonge et perspectives. – Bitcoin.fr, 04/01/18

Les blockchains, un moyen pour mieux gérer l’électricité ?Engie, 21/11/17

Jeffries, Daniel. – What will bitcoin look like in twenty years?Hacker Noon, 31/10/17

Certification des énergies renouvelables : la première mise en oeuvre de la blockchain en France ? - Avis d’expert – Actu-environnement, 09/10/17

Pisa, Michael ; Juden, Matt. – Blockchain and Economic Development: Hype versus Reality. – CDG Policy Paper 107, July 2017. – Center for Global Development. pdf.- Cgdev.org, 20/07/17

Pialot, Dominique. – Le monde de l’énergie à l’heure de la blockchain. - La Tribune, 09/01/17

Flipo, Fabrice ; Berne, Michel. – Le bitcoin et la blockchain : des gouffres énergétiques ? - Nouvel Obs, 20/07/16

La blockchain signera-t-elle la fin du capitalisme ?Mais où va le web ?,21/07/16

 

Big data, open data, protection des données personnelles : où en sont la science et l’utilisation des données ?

Cloud hackingLes données sont partout, aussi bien dans la vie quotidienne que dans la recherche. Une nouvelle discipline, la science des données, mobilise des experts en mathématique et informatique pour analyser et traiter ce ‘pétrole’ du 21e siècle à coup d’algorithmes et de logiciels d’intelligence artificielle. Tout au long de la journée, des ‘bots’ (petits logiciels d’IA) et des objets connectés les recueillent grâce à des capteurs. On y accède librement, grâce aux dispositifs d’open data, que ce soit dans la ville intelligente (smart city) ou au niveau de la ‘science ouverte’. Les GAFA et autres géants du net se disputent nos données personnelles en investissant des milliards pour les exploiter. Quel droit et quelles réglementations doit-on mettre en place pour protéger ces données tout en profitant de ces nouvelles ressources ?

La science des données

La science des données (en anglais data science) est une nouvelle discipline qui s’appuie sur des outils mathématiques, de statistiques, d’informatique (cette science est principalement une « science des données numériques »4) et de visualisation des données. Le premier objectif du « data scientist » est de produire des méthodes (automatisées, autant que possible) de tri et d’analyse de données de masse et de sources plus ou moins complexes ou disjointes de données, afin d’en extraire des informations utiles ou potentiellement utiles. Pour cela, le « scientifique des données » s’appuie sur la fouille de données, les statistiques, le traitement du signal, diverses méthodes de référencement, l’apprentissage automatique et la visualisation de données. Il s’intéresse donc à la classification, au nettoyage, à l’exploration, à l’analyse et à la protection de bases de données plus ou moins interopérables. (Wikipedia).

Comme l’énonce Stéphane Mallat, dans sa leçon inaugurale pour la création d’une chaire Science des données au Collège de France, « cette discipline s’inscrit au cœur de la problématique scientifique : extraire de la connaissance des données empiriques qui se trouvent à la base de toutes les sciences. On est dans une évolution extraordinairement rapide qui inclut toutes les sciences qui viennent avec leurs propres données. »

Les deux principaux traitements sont la modélisation et la prédiction. L’enjeu en est la généralisation. Dans ce domaine, l’informatique a une avance considérable sur les mathématiques. Elle permet à partir d’un exemple qu’on connaît, d’extrapoler pour les exemples qu’on ne connaît pas. Elle s’appuie sur un très grand nombre de variables (ex : millions de pixels dans une image). 800x-1

En ce qui concerne la gestion des données scientifiques, les professionnels de l’information, dans les bibliothèques de recherche par exemple, peuvent être de précieux collaborateurs pour les chercheurs. Comme le soulignent Ayoung Yoon et Theresa Schulz dans leur article du College & Research Libraries « les bibliothèques universitaires se sont activement impliquées dans les services des données de la recherche : des services qui portent sur l’ensemble du cycle de vie des données comprenant le plan de gestion, la curation numérique (sélection, conservation, maintenance et archivage), la création de métadonnées et la conversion. ». Un nouveau service, le TDM ‘Text and Data Mining’ (fouille automatique de texte et de données) a pu être récemment être ajouté grâce à une série d’amendements au droit d’auteur en France, mais aussi au Royaume Uni.

Les données numériques et la « ville intelligente »

Dans la ‘smart city’, le recueil et le traitement des données devraient permettre aux citoyens de bénéficier de services sur mesure. A Toronto, une filiale de Google est en train d’édifier une métropole futuriste dans un quartier défavorisé au bord du lac Ontario. Comme le rappelle Ian Austen dans le New York Times fin décembre « le Premier ministre canadien, Justin Trudeau a promis que ce projet créerait ‘des technologies qui nous aideraient à construire des communautés plus intelligentes, plus vertes et plus inclusives ». Mais pour certains résidents cet enthousiasme doit être tempéré surtout quand il s’agit d’une entreprise connue pour sa collecte et analyse des données. Le projet Quayside sera chargé de capteurs et de caméras de surveillance qui traqueront tous ceux qui habitent, travaillent ou simplement passent dans le quartier. La masse de données recueillie permettra de mieux organiser et définir les besoins de la future ville, que la société appelle d’ailleurs une ‘plateforme’. L’électricité sera fournie par des mini-réseaux de voisinage, basés sur des énergies renouvelables. D’immenses auvents protègeront de la pluie et du soleil d’été et des allées chauffées feront fondre la neige l’hiver ! 271607011737Bigdata

Mais les capteurs dans les bâtiments pourront mesurer le bruit dans les appartements tandis que les caméras et les capteurs extérieurs surveilleront aussi bien la pollution de l’air que le mouvement des personnes et des véhicules dans les carrefours … Comme le fait remarquer Pamela Robinson, professeur de planification urbaine à l’université Ryerson de Toronto « les données vont être recueillies par une entreprise privée et non par une collectivité administrative. Pour le moment rien n’a été annoncé sur qui en aura la propriété ni qui y aura accès. » De même, si Quayside promet des logements à tous les niveaux de revenus, pour le moment la seule entreprise qui a prévu de s’y installer est Google Canada, donc plutôt des jeunes cadres bien payés … D’après cette chercheuse, les données collectées pourraient être utilisées pour limiter ou décourager l’usage, par ailleurs légitime, des espaces publics par des sans-logis, des jeunes ou d’autres groupes …

Bernard Stiegler qui intervenait dans la Cité du Futur, conférence de Maddyness, déclarait « Pour faire des villes intelligentes, essayons d’être intelligent. La nouvelle urbanité, c’est la ville désautomatisée, car la ville automatisée détruit les relations de voisinage ». Citant l’expérience de Plaine Commune (Communauté de 9 communes de Seine Saint-Denis) où il est personnellement impliqué mais aussi des entreprises comme Vinci, Orange et la Caisse des Dépôts, le philosophe a expliqué que cela implique de savoir utiliser ces technologies innovantes avec la population de Seine Saint-Denis pour qu’elle y prenne part, notamment à travers un programme d’économie contributive.

images_villeC’est aussi le point de vue de Florence Durand-Tornare, fondatrice et déléguée générale de l’association Villes Internet dans l’article de Martine Courgnaud-Del Ry dans la Gazette des communes : « Plus de trente « Villes Internet » (hors métropoles) décrivent, parfois depuis longtemps, des dispositifs de mise à disposition de données informatives, techniques, juridiques ou statistiques. Ce qui me paraît significatif, c’est qu’elles ouvrent avant tout des données utiles au citoyen, et pas uniquement celles qui sont attendues par les grands opérateurs dans les zones hyper-urbaines — essentiellement relatives au transport ou à la gestion de l’énergie… Nous remarquons aussi que l’ouverture des données est l’occasion d’organiser des dispositifs participatifs avec les citoyens, qui contribuent parfois activement à choisir les applications utiles aux résidents que la donnée permet de produire. »

L’adoption du RGPD et la polémique sur la ‘patrimonialisation’ des données personnelles

L’Assemblée nationale examine en ce moment le projet de loi sur la protection des données personnelles « qui adapte notre droit au nouveau cadre juridique européen, composé d’une part, du règlement général de la protection des données (RGPD) et d’autre part de la directive sur les fichiers de police et de justice, qui entreront tous deux en vigueur en mai 2018. ». Ce règlement fixe de nouvelles obligations à toute entreprise exploitant des données : droit de portabilité d’un opérateur à l’autre, droit d’effacement et surtout, consentement explicite.

Une controverse vient de se développer dans la presse après une interview Gaspard Koenig dans Les Echos évoquant le Rapport du mouvement Génération libre vantant les mérites de la commercialisation des données personnelles. Pour G. Koenig « si la data est bien cet « or noir » du 21ème siècle, il n’y a pas de raison de ne pas payer les producteurs – nous – sans laisser aux raffineurs (les agrégateurs et les plates-formes) l’intégralité des revenus liés à l’exploitation des data. » Pour ce philosophe libéral, il y a trois options pour gérer l’accès aux données : mettre en place une « sorte d’agence nationale chargée de mettre des data encryptées à la disposition des entreprises », créer, comme la CNIL et la Commission européenne, des « droits pour les citoyens et des obligations pour les entreprises, avec le risque de judiciarisation excessive de l’économie digitale et d’étouffer l’innovation ». La troisième option qu’il privilégie et « qui peut s’articuler à la précédente, est la patrimonialité des données pour permettre aux entreprises de se les approprier après avoir justement rémunéré les citoyens. ». Cette transaction se ferait à travers « un système de ‘nanopaiements’ qui viendraient créditer ou débiter en continu un compte digital personnel ». Ceux qui refuseraient de céder leurs données seraient obligés de payer les services numériques. Cette idée a été reprise dans une tribune du Monde prônant la ‘monétisation de nos données’, signée par plusieurs personnalités (Bruno Bonnell, Laurence Parisot, Alexandre Jardin, Gaspard Koenig). claire-sambuc-juriste-tariq

Cette « fausse bonne idée » comme la définissent Serge Abiteboul et Gilles Dowek dans une tribune dans le Monde, a été immédiatement attaquée par un grand nombre de chercheurs et de juristes dans la presse et sur les réseaux sociaux. Pour ces deux chercheurs « Le cas des données numériques est cependant un peu plus complexe que celle de des champs d’orge ou de blé, car qui cultive les données ? Ceux qui les produisent (vous et moi, les géants du Web, les hôtels…), ou ceux qui les entassent et les analysent pour en tirer du profit (ni vous et moi) ? ». Et même une fois la propriété établie, comment les internautes seront-ils assurés que le contrat ne soit pas léonin (accès au service contre ‘open bar’ pour les géants du Net) ? De plus, il n’est pas sûr que ces entreprises soient vraiment intéressées par nos données personnelles, vu qu’à travers le ‘crowdsourcing’, un grand nombre d’internautes produisent déjà du travail sur les données pour une très faibles rémunération. Mais surtout les données personnelles sont avant tout sociales : elles résultent des interactions des internautes entre eux ou avec des entreprises ou  institutions (mails, commentaires, profils, etc.). Tristan Nitot dans son post sur Standblog, reprenant la comparaison avec la vente d’un rein, rappelle que déjà le CNNum estimait que « l’introduction d’un système patrimonial pour les données personnelles est une proposition dangereuse ». Comme il est interdit de faire commerce de ses organes (‘indisponibilité’ ou ‘non patrimonialité’ du corps humain), on ne peut séparer  l’individu de ses données personnelles, ça serait en faire un objet qu’on peut commercialiser « permettre la patrimonialisation c’est — métaphoriquement — permettre de revendre par appartements son moi numérique, c’est faire commerce de son corps numérique, en quelque sorte, ce qui est interdit en France pour son corps physique, au nom de la dignité humaine. ». De plus, il sera très difficile à un individu de se faire payer vu les difficultés qu’a le fisc à faire payer les GAFA … Le rapport de force ne sera pas du tout en sa faveur …

indexUne autre position est celle développée par l’essayiste Evgeni Morozov dans l’émission Soft Power citée par Calimaq dans son post fin octobre. Plutôt que la défense individuelle de la vie privée, Morozov propose de faire des données personnelles un ‘bien public’ et de les faire relever du ‘domaine public’. Il ne pense pas « qu’on puisse régler tous les problèmes que posent les géants du net en utilisant les outils traditionnels de régulation du marché, c’est-à-dire en leur faisant payer des taxes et en mettant en place des lois anti-trust ». Il préconise même d’accélérer le processus d’automatisation et d’analyse des données, car tout n’est pas négatif. Si les cancers pourront bientôt être dépistés grâce aux données, cela ne devrait pas se faire en donnant autant de pouvoir à des entreprises de la Silicon Valley ! Un système dans lequel les données appartiennent à la communauté permet à tout un chacun de se saisir de ces données pour en faire quelque chose, même au niveau local. E. Morozov préconise « un système hybride empruntant à la fois des éléments à la domanialité publique et à la propriété intellectuelle, tout en s’inspirant de certains mécanismes des licences libres ».

Cette hybridation entre protection personnelle et usage collectif se retrouve dans le point de vue du sociologue Antonio Casilli qui défend dans un article du Monde avec Paola Tubaro, l’idée que « la défense de nos informations personnelles ne doit pas exclure celle des travailleurs de la donnée ». Pour ces chercheurs « Nos informations ne sont plus ” chez nous “. Elles sont disséminées sur les profils Facebook de nos amis, dans les bases de données des commerçants qui tracent nos transactions, dans les boîtes noires algorithmiques qui captent le trafic Internet pour les services de renseignement. Il n’y a rien de plus collectif qu’une donnée personnelle. La question est donc moins de la protéger de l’action d’intrus qui cherchent à en pénétrer la profondeur que d’harmoniser une pluralité d’acteurs sociaux qui veulent y avoir accès. ». C’est pourquoi plutôt que la protection individuelle des données, Casilli et Tubaro défendent une négociation collective contre des services. Lionel Maurel et Laura Aufère développent cette approche dans un post très détaillé de S.I.Lex.  Ces chercheurs prônent une protection sociale au sens large du terme, car « si les données sont produites dans le cadre d’activités assimilables à de nouvelles formes de travail, alors ce sont des mécanismes de protection sociale enracinés dans le droit social qu’il convient de déployer pour garantir les droits des personnes. ». Ils préconisent de se doter de moyens adéquats pour engager ces négociations dont les termes restent encore dictés par le cadre imposé par les plateformes. Dans cet article, repris d’ailleurs par Libération, les chercheurs dessinent les contours de ce nouveau droit social du 21e s. Jusqu’à présent, la protection des données était restreinte au niveau individuel. Comme le soulignent la juriste Antoinette Rouvroy et Valérie Peugeot de l’association Vecam, que ce soit pour l’obligation de consentement que pour la portabilité des données, aussi bien la CNIL que le RGPD se concentrent trop sur le niveau individuel. D’où l’importance de « mobiliser un nouvel imaginaire pour construire un cadre de négociation collectives sur les données ». th-300x1000-rgpd.jpg

Rochfeld, Judith ; Farchy, Joëlle ; Forteza, Paula ; Peugeot, Valérie. - « Les internautes réclament un usage moins opaque et une maîtrise de leurs données personnelles ». Tribune. – Le Monde, 07/02/18

Loi données personnelles : dans l’apathie des débats, une envolée néo-libérale absurde ! - La Quadrature du Net, 07/02/18

Courgnaud-Del Ry, Martine. – Des services numériques communs émergent enfin sur tout le territoire. – Gazette des communes, 07/02/18

Guillaud, Hubert. – Pourquoi mes données personnelles ne peuvent pas être à vendre ! – Internet Actu, 06/02/18

Données personnelles : le projet de loi qui va mieux nous protéger. – La Dépêche, 06/02/18

Assemblée nationale. – Société : protection des données personnelles – Projet de loi déposé le 13 décembre 2017- discussion 06-08/02/18/Paula Forteza, Rapporteure.

Wiggleworth, Robert (FT). – Big data : les données numériques peuvent-elles révolutionner l’action politique ? – Nouvel Economiste, 06/02/18

Collectif. – Nos « données personnelles » nous appartiennent : monétisons-les ! - Le Monde, 05/02/18

Casilli, Antonio ; Jeanticou, Romain.  – La domination des géants du numérique est-elle un nouveau colonialisme ? Entretien. – Télérama, 05/02/18

Abiteboul, Serge ; Dowek, Gilles. – « La propriété des données est une fausse bonne idée ». – Le Monde, 05/02/18

Maurel, Lionel ; Aufrère, Laura. – Pour une protection sociale des données personnelles. – S.I.Lex, 05/02/18

Nitot, Tristan. – Données personnelles et droit de vendre des organes humains. – Standblog, 02/02/18

Lévêque, Rémy. – « Facebook nous prend en otage ». – Usbek & Rica, 02/02/18

Parapadapis, George. – RGPD, de l’incertitude aux solutions pratiques. – Informatique News, 31/01/18

Revendre ses données « personnelles », la fausse bonne idée. – Mais où va le web ?, 29/01/18

Ertzscheid, Olivier. – Faut pas prendre les usagers des GAFAM pour des datas sauvages. – Affordance.info, 28/01/18

Pour une patrimonialité des données : Rapport. – Mes data sont à moi/Collectif data. – Génération libre.eu, 25/01/18

Naughton, John. – Who’s doing Google and Facebook dirty work?- The Guardian, 24/01/18

Casilli, Antonio ; Tubaro, Paola. – La vie privée des travailleurs de la donnée (Le Monde, 22/01/18) – Antonio A. Casilli

Mallat, Stéphane. – Sciences des données : leçon inaugurale (vidéo). – Collège de France, 11/01/18

Schmitt, Fabienne ; Madelaine, Nicolas. – Gaspard Koenig : « Chaque citoyen doit pouvoir vendre ses données personnelles ». – Les Echos, 07/01/18

Rey, Olivier ; Rouvroy, Antoinette. – Données, savoir et pouvoir (Table ronde). – PhiloInfo, décembre 2017 (vidéo).

Austen, Ian. – City of the Future? Humans, not technology, are the challenge in Toronto. – The New York Times, 29/12/17

Calimaq (Lionel Maurel). – Evgeni Morozov et le « domaine public » des données personnelles. – S.I.Lex, 29/10/17

 

Intelligence artificielle : quels impacts sur l’économie et la société ?

IALes progrès de la recherche en intelligence artificielle en ont fait un sujet incontournable des tendances de la décennie actuelle. Annoncées depuis les années 1960, les avancées dans cette discipline complexe se sont confirmées depuis les années 2000, grâce, notamment, au ‘machine learning’ (apprentissage automatique : les machines ‘apprennent’ à partir des jeux de données qui leur sont proposés) et à son dernier développement le ‘deep learning’ qui s’appuie sur les ‘réseaux de neurones’ : des algorithmes de machine learning sont utilisés pour entraîner les couches profondes de réseaux de neurones. Plutôt que de modéliser de vastes quantités d’information (ex : calculer tous les coups possibles dans une partie d’échec), les réseaux de neurones apprennent tout seuls en digérant des millions de données (Maddyness). Combinés avec des mégadonnées (big data), ces intelligences artificielles réalisent des opérations et des actions qui dépassent en rapidité et en pertinence les actions humaines. Cela explique le succès de ces technologies cognitives au Web Summit de Lisbonne en novembre dernier où robots et véhicules autonomes ont joué les vedettes.

Les exemples des récents succès de l’automatisation et de l’IA se multiplient : les taxis autonomes, comme Lyft à Boston ; la prévention des suicides grâce à leur détection sur les messages Facebook, la prédiction (réussie) de la personne de l’année au magazine Time, la découverte de nouvelles exoplanètes dans un partenariat Google-NASA, etc. Comme le souligne Olivier Ezratty dans son post, l’intelligence artificielle n’est pas un produit. Il n’y a pas de logiciels d’intelligence artificielle mais des solutions d’intelligence artificielle très variées qui s’appuient sur plusieurs dizaines de briques logicielles différentes qui vont de la captation des sens, notamment audio et visuels, à l’interprétation des informations, au traitement du langage et à l’exploitation de grandes bases de données et de connaissances structurées ou non structurées.

Combinée avec une voix de synthèse, Chaï, une application d’intelligence artificielle permet d’écouter sur son téléphone mobile la suite d’un livre papier à l’endroit exact où l’on s’est arrêté. Cette application convient plus à un documentaire qu’à un ouvrage de fiction. Idéal pour réviser ses cours dans les transports en commun ! Les fichiers audios comportent des dictionnaires qui enrichissent le texte, en transformant par exemple les sigles et acronymes en termes développés. Et comme le confirme Alexis Botaya, qui présentait ce produit au salon HumainxMachines, aucun problème de droit d’auteur en raison d’un accord avec les éditeurs : le traitement s’effectuant à partir du fichier de l’ouvrage avant son impression et le client doit avoir acheté le livre papier.

Au Japon, l’entreprise Tasei se propose de lutter contre le surmenage de ses employés en leur envoyant des drones bourdonner autour d’eux et leur jouer « Auld Lang Syne », la chanson écossaise qui signale au Japon la fermeture des magasins … Comme l’explique Nelly Lesage dans Numérama, les Japonais peuvent effectuer plus de 80h d’heures supplémentaires par mois ! Le modèle T-Frend est doté d’une caméra qui surveille le comportement des employés et se déclenche quand ils dépassent les horaires. Pour une fois, la surveillance est utilisée pour le bien-être des travailleurs !

En Chine, la reconnaissance faciale est généralisée dans la vie quotidienne et le piéton qui traverse au feu rouge est vite repéré et sa photo affichée au carrefour ! Comme l’explique Leng Biao, professeur de vision informatique à Pékin, cité dans l’article du Monde, « L’important ce sont les algorithmes. Quand il s’agit de reconnaitre une personne dont on a la photo, la reconnaissance faciale est très fiable, on trouve même des logiciels gratuits sur internet ». Et comme en Chine les gens sont moins préoccupés des questions de vie privée, cette méthode est bien acceptée…   1486620188464

Ces performances se sont multipliées depuis une quinzaine d’années et ne manquent pas de soulever controverses et inquiétudes aussi bien parmi les scientifiques et géants du net (Stephen Hawking, Elon Musk et Bill Gates) que dans le grand public. Laurent Alexandre, le chirurgien et homme d’affaire, voudrait au contraire, « casser la gueule à l’Europe pour avancer ». Comme le souligne Pierre Cheminade dans la Tribune, pour le créateur de Doctissimo l’Europe a déjà perdu la bataille du numérique et « que pour ne pas perdre la guerre et sortir d’une situation de « colonie numérique sans souveraineté », la France doit renforcer la recherche en intelligence artificielle et supprimer la protection des données personnelles. ».

Ces préoccupations autant éthiques que réglementaires ont amené le gouvernement français à confier au mathématicien et député Cédric Villani, une mission sur ce sujet, accompagnée d’une consultation publique. Au niveau européen, Margarethe Vestager, commissaire européenne à la concurrence, est intervenue au Web Summit pour affirmer que le marché unique européen n’a pas vocation à être régi par « la loi de la jungle, mais par la démocratie à l’œuvre, pour le respect de la concurrence au service de l’innovation » .

 

Les principaux secteurs impactés   Un-groupe-de-recherche-créé-pour-encadrer-lintelligence-artificielle-des-robots

De nombreux secteurs et services sont déjà ou seront bientôt touchés par ces innovations technologiques, et ce à différents niveaux.

  • Les transports avec les véhicules autonomes
  • La santé avec des programmes de détection de maladies (cancers)
  • La relation client avec l’utilisation d’agents conversationnels et de traitement automatique de courrier électronique
  • La sécurité avec la reconnaissance faciale et les technologies de vision artificielle
  • L’urbanisme avec la ville connectée (smart city)

L’enseignement, la psychothérapie, le journalisme, la politique et même la littérature pourraient être touchés par cette vague d’automatisation. Mais pour le moment toutes les professions ‘créatives’ sont relativement épargnées.

Des informations contradictoires sur les conséquences socio-économiques et l’emploi de l’automatisation de l’industrie et des services se multiplient sans s’annuler pour autant … Nelly Lesage dans son article de Numerama évoque « un rapport du cabinet McKinsey & Cie qui estime que 800 millions de travailleurs perdront leur emploi d’ici 2030, en raison de l’automatisation ». Cette « invasion des robots » touchera surtout les pays les plus avancés, comme l’Allemagne et les Etats-Unis. Les métiers impliquant une interaction humaine, comme les médecins, les avocats, les enseignants et les barmen, devraient, quant à eux être préservés. La vidéo publiée dans le Monde « Serons-nous un jour remplacés par des intelligences artificielles » cite une étude du cabinet Roland Berger de 2014 qui prévoit que 3 millions d’emplois pourraient disparaître d’ici 2025 à cause des intelligences artificielles ! Et les métiers engendrés en retour par le secteur robotique ne compenseront pas ces disparitions. Plus préoccupant encore, ces mesures ne se limitent pas aux métiers simples et répétitifs … Dans son article de l’Usine digitale, Christophe Bys, en revanche, cite une étude internationale de Cap Gemini selon laquelle « les entreprises qui ont recours à l’intelligence artificielle n’ont majoritairement pas détruit d’emplois. Elles en ont même créé. ». Toutefois cette étude qui relativise l’impact de l’IA porte sur un périmètre restreint d’entreprises (dont le chiffre d’affaire est supérieur à 500 millions de dollars). Les pays européens (France, Espagne, Pays-Bas) ont déployé moins d’initiatives IA que l’Inde ou l’Australie …

C’est aussi le point de vue de Bertrand Diard, président de Tech in France, dans son interview dans la Croix « La robotisation dans l’industrie n’a pas réduit le volume d’emplois. Ce qui l’a fait, ce sont les délocalisations vers la Chine. L’Allemagne, qui est très robotisée, a créé de la richesse et de l’emploi industriel, alors que la France, dans le même temps, en a perdu. » De nouveaux métiers devraient émerger autour de ces nouvelles technologies et il faut développer la formation des travailleurs qui pourraient ainsi s’adonner à des tâches plus intéressantes. Alain Guillemolles a interviewé dans le même article Romain Guers, délégué syndical au Crédit Mutuel. Cette banque a adopté Watson, l’agent intelligent d’IBM (ce chatbot est aussi en fonction chez Orange et Bouygue Telecom) pour l’assister dans le traitement des données de la relation clients : « il n’est pas question de remplacer les conseillers bancaires par des robots. […] l’outil ‘intelligent’ aide les chargés de clientèle à trier le courrier en fonction des priorités exprimées par les clients. De plus, ils ont accès à un « assistant » qui peut répondre à certaines demandes d’information en épargne et assurance. Mais le conseiller commercial reste le pivot de la relation avec le client. ». Là aussi, la mise en place de l’outil IA n’a pas eu d’impact sur l’emploi. Pour le moment, car les outils intelligents apprennent très vite …

On retrouve ici les deux conceptions de l’IA : d’une part, l’IA comme assistant de l’humain qui permet de réaliser l’’homme augmenté’, doté de sortes de prothèses technologiques ; d’autre part, l’IA autonome qui arriverait à une sorte de ‘conscience’ !

cover-MIT-600x399Dans la recherche médicale, en revanche, l’outil intelligent n’est pas encore vraiment fiable. Watson devait permettre aux soignants « de passer moins de temps sur la littérature et plus de temps pour prendre soin des patients ». Comme le souligne Jean-Yves Paillé dans la Tribune, « L’IA destinée à trouver des solutions afin de personnaliser les traitements en cancérologie est pour le moment décevante, en particulier dans les diagnostics ». Le système souffre d’un certain nombre de biais : d’abord dans les publications scientifiques : sur 700 000 articles publiés par an en médecine, de nombreuses publications n’ont pas de valeur. « La machine n’est pas capable aujourd’hui de faire la différence entre ce qui ne vaut rien et un article intéressant » comme l’analyse Guy Vallencien dans

« La médecine sans médecin » cité dans l’article. De plus près de 2% des scientifiques admettent « avoir fabriqué, falsifié ou modifié des données ou des résultats au moins une fois. » « jusqu’à 33,7% ont avoué d’autres pratiques de recherche douteuses » d’après l’étude de Plos One.  Mais aussi l’intelligence artificielle s’appuie sur des données médicales spécifiques aux protocoles de soins des Etats-Unis et aurait du mal à s’adapter aux méthodes de différents pays où les protocoles peuvent différer … « L’IA ne peut pas être plus neutre et performantes que les données dont elle dispose ».

Ethique et réglementation

L’éthique fait partie des principaux axes définis par la mission Villani et concerne de nombreux aspects du déploiement de ces technologies. Aux États-Unis, les géants du numérique, Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, IBM ainsi que de nombreux chercheurs s’engagent pour développer une intelligence artificielle responsable et éthique. Le Partnership on AI to benefit people and society (Partenariat sur l’IA au service des citoyens et de la société), organisation à but non lucratif, a pour objectif la compréhension du public sur l’IA et la définition de meilleures pratiques dans ce domaine.

Au Québec, le préambule de la Déclaration de Montréal a été dévoilé en clôture du Forum sur le développement socialement responsable de l’intelligence artificielle le 3 novembre. Portant sur les thèmes de la cybersécurité, la responsabilité légale, la psychologie morale, le marché du travail, le système de santé et la ville intelligente, le Forum a comme ambition la ‘coconstruction’ entre le public, les experts et les pouvoirs publics. Comme l’a déclaré Guy Breton, recteur de l’UdM « Les avancées de l’intelligence artificielle toucheront progressivement tous les secteurs de la société et nous devons poser, dès maintenant, les balises qui encadreront son développement afin qu’il soit conforme à nos valeurs et porteur d’un véritable progrès social.» Les-rendez-vous-du-numérique-et-du-développement-commercial

En France, la CNIL dans son rapport des enjeux éthiques des algorithmes et de l’intelligence artificielle, présenté le 15 décembre, réaffirme deux principes fondateurs et préconise six recommandations opérationnelles pour permette à l’Homme de garder la main. Tout d’abord, le principe de loyauté : l’intérêt de l’utilisateur doit primer ; un principe de vigilance/réflexivité ensuite en organisant « un questionnement régulier, méthodique et délibératif à l’égard de ces objets mouvants ». Ces principes pourraient s’inscrire dans une nouvelle génération de garanties et de droits fondamentaux à l’ère numérique.

Parmi les recommandations : former à l’éthique tous les acteurs-maillons de la ‘chaîne algorithmique’ ; rendre les systèmes algorithmiques compréhensibles ; encourager la recherche sur l’IA éthique ; renforcer la fonction éthique au sein des entreprises. Comme le dit Isabelle Falque-Pierrotin, Présidente de la CNIL « L’objectif de ce débat est de garantir que l’intelligence artificielle augmente l’homme plutôt qu’elle ne le supplante et participe à l’élaboration d’un modèle français de gouvernance éthique de l’intelligence artificielle ».

Alexandra Yeh évoque dans son compte-rendu de la Conférence Nouvelles pratiques du journalisme de l’Ecole de Journalisme de Sciences Po, la proposition de Dominique Cardon pour une ‘éducation des algorithmes’. Comme on s’en est rendu compte dans les années 1980, les tentatives de programmer les machines à raisonner comme des humains avec des règles et des systèmes de décisions logiques sont vouées à l’échec. L’humain n’est pas un être pleinement rationnel et ses décisions dépendent souvent de facteurs imprévisibles (contextes, affects, sensibilité). Il faut donc « apprendre aux machines à analyser nos comportements plutôt que nos représentations ». Pour Dominique Cardon « nous devons réfléchir à la façon dont voulons éduquer les algorithmes ». Car nous sommes responsables des biais de l’IA (cf le cas des IA racistes).

Avec l’automatisation, les dilemmes moraux vont se multiplier : en plus de gérer les actions accidentelles ou intentionnelles de leurs inventions, les chercheurs en AI devront faire face à de tels dilemmes. Par exemple, face à une situation de danger, l’IA de la voiture autonome devra décider qui épargner en cas d’accident : une femme enceinte ou un homme âgé ; renverser un enfant ou deux adultes ? En fait, décider lesquels d’entre nous devront vivre ou mourir …  Jean-François Bonnefons, professeur à la Toulouse School of Economics, explore ces dilemmes avec le projet Moral Machine qui « confronte les internautes à ce genre de situations pour leur demander de trancher, a déjà recueilli 40 millions de décisions ». Ce programme permet d’identifier les critères pesant dans la décision, les variations selon le type de personne (genre, âge, CSP, nationalité) et les différences culturelles et géographiques. Si les choix moraux sont relativement homogènes (sauver les humains plutôt que les animaux ), les résultats montrent qu’il n’existe pas de règle d’éthique totalement universelle, même si des convergences locales existent dans le monde …

A l’instar des avancées de l’intelligence artificielle, les préoccupations éthiques et politiques à ce sujet sont un « work in progress ». Nous aurons l’occasion d’y revenir à l’avenir.

data-672x372Bonnes fêtes et meilleurs vœux pour 2018

Pour aller plus loin

L’intelligence artificielle, quelles conséquences pour l’emploi. – Les Numériques – Dossier, 17/12/17

Comment permettre à l’Homme de garder la main ? Rapport sur les enjeux éthiques des algorithmes et de l’intelligence artificielle. – CNIL, 15 décembre, 2017

Cheminade, Pierre. – Laurent Alexandre : « La France a perdu sa souveraineté numérique ». – La Tribune, 13/12/17

Georges, Benoît. – Ce que les Français attendent de l’intelligence artificielle. Les Échos, 12/12/17

Paillé, Jean-Yves. – Dans la santé, Watson, l’IA d’IBM, doit encore faire ses preuves.La Tribune, 08/12/17

Simonite, Tom. – Artificial Intelligence seeks an Ethical Conscience. – Wired, 12/07/17

Lausson, Julien. – Intelligence artificielle : la Mission Villani vous demande votre avis. – Numérama, 07/12/17

Tisseron, Serge. - IA, robots qui parlent et robots sous influence.InaGlobal, 06/12/17

Yeh, Alexandra. – IA et journalisme : quelle éthique ?Meta-media, 05/12/17

#NPDJ Les nouvelles pratiques du journalisme 2017. – École de journalisme de Sciences Po, 04/12/17

Lesage, Nelly. – Un rapport estime que les robots vont prendre 800 millions d’emplois d’ici 2030. – Numérama, 30/11/12

2067, des robots dans la ville/Usbek & Rica. – Inriality, 28/11/17

Kiefer, Bertrand ; Navaris, Sophie. – « La médecine, le dernier lieu où l’on peut exprimer sa sensibilité » Entretien. – Tribune de Genève, 25/11/17

Maignan, Iris. – #Étude : les Français, pas (du tout) prêts pour l’intelligence artificielle. – Maddyness, 25/11/17

Web Summit 2017 à Lisbonne : que retenir du Davos de la Tech ? - FrenchWeb, 16/11/17

Guillemoles, Alain. - Watson mène la révolution de l’intelligence artificielle. – La Croix, 13/11/17

Deluzarche, Céline. – #IA : Deep learning, le grand trou de l’intelligence artificielle. – Maddyness, 13/11/17

Quel sera l’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi. – La Croix, 13/11/17

Piquard, Alexandre. – L’intelligence artificielle, star inquiétante du Web Summit à Lisbonne. – Le Monde, 10/11/17

Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle. – Université de Montréal, 03/11/17

Gavois, Sébastien. – Intelligence artificielle : enjeux économiques et cadres légaux s’invitent au Sénat. – NextInpact, 26/10/17

Ezratty, Olivier. – Les usages de l’intelligence artificielle. – Opinions libres, 19/10/17. – E-book téléchargeable.

Intelligence artificielle, une nouvelle mission confiée à France Stratégie. – France Stratégie – Premier Ministre,16/10/17

Yann Le Cun ; « Aujourd’hui, Facebook est entièrement construit autour de l’intelligence artificielle » Entretien. – Le Monde, 03/10/17 – vidéo.

Quel avenir pour l’enseignement à distance ?

F1Émergeant il y a cinq ans, les MOOCs avaient soulevé un grand enthousiasme en matière d’enseignement en ligne : voir ces cours prestigieux d’universités d’élite mis à la disposition gratuitement du plus grand nombre représentait une ‘disruption’ dans l’univers sélectif de l’enseignement supérieur, en particulier aux États-Unis où l’accès à l’Université est difficile et les droits de scolarité élevés.

L’éclatement de la bulle Mooc

Les Moocs ont-ils fait ‘pcshitt’, comme le prétend Marine Miller dans son article du Monde ?

Un certain nombre de critiques s’élèvent contre l’évolution de cette innovation pédagogique. Tout d’abord, sa technologie qui n’a rien de vraiment révolutionnaire : des vidéos de cours magistraux accompagnés de quelques quizz … C’est loin d’être la disruption annoncée … De plus, la gratuité des cours, qui faisait l’attrait de ce dispositif, notamment dans les pays anglo-saxons, a été partiellement réduite, en particulier en ce qui concerne la certification ou les crédits dont les étudiants peuvent bénéficier. Sans parler de ceux qui déplorent la dématérialisation des cours et l’absence physique du professeur (et des étudiants !).

Malgré les 25 millions de participants et avec un marché estimé de 2500 millions de dollars (chiffres de 2015à vérifier), les MOOCs ne semblent pas avoir trouvé leur rythme de croisière. D’après une étude de Coursera, citée par Managexam, seuls 4% des étudiants avouent poursuivre leur formation jusqu’au bout … ! Et tous les étudiants n’ont pas la capacité d’apprendre de façon autonome … Mais tous les participants ne cherchent pas forcément à décrocher le diplôme ou la certification à mettre sur leur CV … Et près de 50% en ont suivi au moins la moitié … !images_civ

Mais plus sérieusement, c’est la philosophie même de ces cours en ligne qui est remise en cause. Outre les abandons massifs et le changement de modèle économique des plateformes, Karen Head dénonce le « colonialisme académique » que représentent les MOOCs dans son livre Disrupt This !, cité dans la recension de livres de Impact of Social Science. Professeur associée de littérature au Georgia Institute of Technology (Georgia Tech), elle a expérimenté elle-même ce dispositif en proposant son cours d’écriture de 1ere année sur un MOOC, bénéficiant d’un financement de la Gates Foundation qui voulait disposer au moins d’un cours non-traditionnel dans son offre. Ce ‘point de vue de l’intérieur’ lui a permis de nuancer son impression. Pour elle, cette disruption évolue dans le contexte du modèle éducatif de l’enseignement supérieur américain, la plupart des plateformes sont basées aux USA et nouent des partenariats avec les universités américaines les plus renommées. C’est difficile d’évoquer une ‘démocratisation’ de l’enseignement supérieur dans ce contexte. Les plateformes européennes (FUN, FutureLearn[GB]) ont plus ou moins imité le modèle américain. La seule proposition ‘vendable’ des Moocs, c’est la promesse d’un changement positif pour tout un chacun, que les ‘mal desservis du monde entier’ vont pouvoir profiter d’un accès libre aux enseignements des meilleures universités’. En fait, on assiste à l’adoption de contenu payant produit par ces grandes universités par les petites et moyennes universités, le développement et la maintenance d’un MOOC reste encore très opaque. 05894964-photo-illustration-objets-connectes

L’évolution du modèle économique : des MOOCs aux SPOCs

Ce que montrait aussi l’étude de Coursera, c’est la tendance à préférer les cours qui ont un aspect de formation professionnelle : 52% des interrogés suivent un cours pour améliorer leurs compétences dans le cadre de leur travail ou pour trouver un emploi. C’est cette ‘employabilité’ que critiquait d’ailleurs Karen Head, son cours de ‘composition de première année’ ne remplissait évidemment pas ce critère et ne pouvait pas être évalué de la même façon … Dans ce contexte professionnel, on retrouve l’influence des entreprises et l’importance du classement et des statuts des étudiants. C’est aussi cette variable qui a conduit des plateformes comme Coursera et Udacity à faire payer les certifications. D’ailleurs sur certains MOOCS, certaines parties du cours ne sont pas accessibles gratuitement, comme le souligne le post de Couserajunkie « Free MOOCs ? Forget about it ». Jusqu’au bouton LinkedIn qui disparaît si on n’a pris l’option de certification payante …

C’est à ce moment-là que l’on a vu fleurir les SPOCs (Small Private Online Course : cours en ligne privé en petit groupe). Ces formations, en général plus courtes, sont de plus proposées en entreprise comme alternative aux cours en présentiel. Les professeurs qui conçoivent ces cours s’appuient sur des contributions d’entreprises pour créer du contenu tourné vers les secteurs à forte demande (commerce, analyse des données, technologies numériques). Coorpacademy , en revanche, parie sur un nouveau paradigme, au lieu de proposer des séquences de formations continue de 3 jours, 2 semaines ou six mois, cette start-up propose « des apprentissages au fil de l’eau, quand un peu de temps se libère, dans les transports en commun ou en attendant un rendez-vous » comme le souligne Christophe Bys dans son article d’Usine digitale. C’est la méthode Apple avec iTunes : « Il change les règles du jeu en pariant non pas sur la gratuité, mais sur la fragmentation de l’usage ». De plus, un ‘protocole pédagogique inversé’ (le cours commence par un quizz, l’étudiant vérifie ensuite les réponses), permet de prendre en compte l’hétérogénéité des personnes qui suivent la formation. Chacun suit en fonction de ses besoins, de ces lacunes et peut rejoindre ensuite une communauté de groupe où la compétition peut se transformer en coopération, les apprenants d’hier pouvant se transformer en coach pour aider les nouveaux venus …

Les Mooceurs peuvent aussi avoir une démarche collective, comme le remarque Matthieu Cisel dans son post « L’avenir des MOOC passe-t-il par l’entreprise ?». Dans une structure, association, entreprise, un groupe de personnes peut se saisir d’un MOOC pour créer des dynamiques collectives, souvent dans une démarche ‘bottom-up’. Le MOOC peut être l’occasion de travailler un point ensemble : la gestion de projet, le prise de parole en public, la statistique, etc. Pour Matthieu Cisel, « l’avenir des MOOCs se trouve dans leur intégration, formelle ou non, dans les cursus de formation initiale ou continue ».

5202542_7_3ee3_plusieurs-tests-existent-pour-mesurer_4a49d65e5a7648af61b4aded15f8ecb3Des avancées pédagogiques et technologiques

  • Un cours de droit sur Facebook Live

Bruno Dandero, professeur de droit des affaires à Paris 1 Panthéon-Sorbonne diffuse ses cours magistraux en direct sur Facebook Live. Au lieu d’utiliser une plate-forme pédagogique privée ou publique (Coursera, edX ou FUN), cet enseignant élargit son audience des 300 étudiants de son cours à des milliers d’internautes du réseau social ‘massif’, sans inscription spécifique ni identifiants autres que ceux de Facebook. Comme le souligne Paul Conge dans l’Etudiant, ces interactions et contributions (remarques, liens hypertextes et questions juridiques) finissent par constituer un « document pédagogique enrichi ». Comme le dit le Pr Dandero, commentant les 25 000 vues de sa première vidéo « Ce qui me plait c’est de donner accès aux cours à des personnes qui ne sont pas inscrites à l’université ». Son audience est internationale et francophone (Vietnam, Madagascar, Afrique noire). Mais, malgré tout, un cours de droit de 3e année, ça demande des prérequis » …

  • L’intelligence artificielle s’invite sur les MOOCs : les ‘chatbots’ assistants pédagogiques

De nombreux enseignants américains utilisent de plus en plus des fonctionnalités d’intelligence artificielle (Siri d’Apple, Alexa d’Amazon, Watson d’IBM) pour les assister dans leurs cours en ligne. Ces chatbots, répondent aux questions, rappellent à l’ordre les étudiants pour certaines tâches ou échéances et peuvent animer des débats en ligne … Évidemment, cela risque de faire disparaître les ‘teaching assistants’, ces étudiants que Karen Head se plaignait de ne pouvoir rémunérer correctement dans son MOOC … Mais comme l’explique Donald sur le post de Wildfire Learning, cela permet aux assistants humains de se focaliser sur les questions intéressantes et créatives quand les ‘bots’ se chargent des questions récurrentes (à Georgia Tech, 10 000 par semestre pour 350 étudiants).

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  • L’émergence de la réalité virtuelle dans la classe

L’importance prise par la formation professionnelle dans l’enseignement à distance implique l’acquisition de compétences plus pratiques que les seules notions théoriques émises par les vidéos des cours en ligne. Malgré le jeu d’acteur des enseignants et leurs exploits graphiques sur les tableaux, noirs ou blancs, il faut souvent beaucoup d’imagination pour se représenter les choses enseignées … C’est là qu’intervient la réalité virtuelle immersive. De la l’école primaire à la formation des chirurgiens en Irlande en passant la construction de maisons durables en Chine, sans oublier évidemment, la simulation du pilotage d’un avion, les casques de réalité virtuelle emmènent les apprenant sur le ‘terrain’. Pour les enfants, Facebook et Google se partagent le marché. Avec Time Machine de Facebook social VR, les élèves se retrouvent dans la préhistoire près des dinosaures avec une application de type ‘Jurassic Park’. Dans Expeditions, du kit Google, le professeur se transforme en guide au sommet de l’Everest ou sur Mars … La Rady School of Management, de l’Université de San Diego en Californie a déjà son programme virtuel sur VirBela, la plateforme de réalité sociale virtuelle. En s’y connectant, les étudiants sont plongés dans des situations de cas concrets et doivent interagir comme dans un jeu vidéo …

Les MOOCs n’ont pas révolutionné l’enseignement supérieur : le ‘mammouth’ est difficile à renverser … Ce dispositif a néanmoins bousculé un certain nombre de rigidités pédagogiques et fait bouger les lignes dans les formations initiales et continue. L’enseignement initial se retrouve même impacté par cette innovation à travers la pratique de la ‘classe inversée’, de plus en plus adoptée dans certains cours. Cette pédagogie qui encourage les apprenants à se familiariser avec un certain nombre de notions sur internet avant d’assister aux cours et d’en débattre ensuite avec leurs enseignants, a inspiré la plateforme FUN qui propose aujourd’hui aux lycéens de terminale des MOOCs de préparation à l’enseignement supérieur sur des matières sensibles (Maths, droit, SHS, sport). Cela leur permettra d’être prêts au niveau des prérequis ou ‘attendus’ pour certaines filières comme le prévoit la prochaine réforme de l’admission à l’université.

MOOC

Siemens, George ; Gasevic, Dragan ; Dawson, Shane. – Preparing Digital University :a review of the history and current state of distant, blended, and online learning. – Athabasca University, University of Edinburgh, University of Texas Arlington, University of South Australia. – Bill & Melinda Gates Foundation, February 2015. (pdf).

Cisel, Matthieu. – MOOC : pour la Révolution, on repassera. – Educpros : La révolution MOOC, 22/04/15

Cisel, Matthieu. – L’avenir des MOOC passe-t-il par l’entreprise ?Educpros : La révolution MOOC, 23/06/15

Free MOOCs ? Forget about it. – Courserajunkie, 26/05/15

Trujillo, Elsa. – La formation professionnelle, l’avenir des MOOC. -Microsoft RSLN, 26/08/15

Bys, Christophe. – Coorpacademy veut appliquer la méthode Apple à la formation professionnelle.Usine digitale, 01/09/15

Brasher, Joan. - What makes students stick with a MOOC?Research News Vanderbilt, 26/02/16

Conge, Paul. – Un prof de droit donne des cours en direct sur Facebook. – L’Etudiant, 23/09/16

Merry, Peter. - Immersive Virtual Reality: Online Education for the Next Generation. – Converge, 28/09/16

Les universités britanniques lancent les premiers MOOCs certifiants. – Le Monde, 18/10/16

MOOCs : les chiffres qui comptent. – Managexam, 01/11/16

Bot teacher that impressed and fooled everyone. – Wildfire Learning, 02/08/17

Duthion, Brice – MOOC, SPOC, COOC et autres tutos, ou les aventures en ligne d’un formateurs voulant se former … -Etourisme.info, 03/10/17

Frank, Cyrille. – Mooc, elearning, gamification, serious-game … innovations réelles ou mirages ?Médiaculture, 14/10/17

Boeva, Yana. – Book review: Disrupt This! MOOCs and the Promise of Technology by Karen Head. – Impact of Social Sciences, 22/10/17

Antaya, Felipe. – Ouvrir les murs de la classe avec le numérique. – École branchée, 23/10/17

Miller Marine. – Les MOOC font pschitt. – Le Monde, 23/10/17

Economie des plateformes : entre partage des communs et post-salariat capitaliste

ozwilloLes plateformes occupent  une place de plus en plus prépondérante dans l’activité numérique actuelle. Que ce soit sur des applications mobiles ou à propos de nouveaux services publics ou associatifs, on retrouve cette même notion à la définition un peu floue.

Définition et réglementation

Sur Wikipédia, on est un peu déçu : entre plateforme pétrolière et géologique, la plateforme en informatique est décrite comme « une base de travail à partir de laquelle on peut écrire, lire, utiliser, développer un ensemble de logiciels ».

Dans l’avant-projet de la loi Lemaire, cité dans l’article de Marc Rees dans NextInpact : la régulation proposée vise des activités « consistant à classer ou référencer des contenus, biens ou services proposés ou mis en ligne par des tiers, ou de mettre en relation, par voie électronique, plusieurs parties en vue de la vente d’un bien, de la fourniture d’un service, y compris à titre non rémunéré, ou de l’échange ou du partage d’un bien ou d’un service ».

Cela reprend en partie la définition du Conseil national du numérique dans son Rapport sur la neutralité des plateformes , citée par Aurélie Barbaux dans un article d’Usine Digitale « une plateforme est un service occupant une fonction d’intermédiaire dans l’accès aux informations, contenus, services ou biens, édités ou fournis par des tiers. Au-delà de sa seule interface technique, elle organise et hiérarchise les contenus en vue de leur présentation et leur mise en relation aux utilisateurs finaux. A cette caractéristique commune s’ajoute parfois une dimension écosystémique caractérisée par des relations entre services convergents ».

La plateforme prend donc la forme d’un service intermédiaire entre fournisseurs (d’informations, de biens, de services) et les utilisateurs finaux. Elle représente en fin de compte la médiation numérique par excellence. C’est cette fonction que vont alimenter les professionnels de tous secteurs pour mettre des contenus à disposition des usagers. La structuration de cette infrastructure incontournable de la société de l’information passe par la programmation de logiciels dédiés : les fameux algorithmes qui ajoutent une pincée d’intelligence artificielle à la gestion des transactions.

La Loi numérique s’est donné aussi pour objectif d’encadrer cette activité, notamment par la création d’indicateurs et la diffusion de « bonnes pratiques visant à renforcer leurs obligations de transparence et de loyauté ». Ces obligations concernent les plateformes dépassant un certain seuil de connexions. Le Ministère de l’économie et le Secrétariat au numérique se réserve par ailleurs la possibilité de faire des enquêtes et de publier la liste des plateformes qui ne respectent pas ces obligations … plateformes

Plateformes services publics ou associatifs

De nombreuses plateformes ont été conçues dans les services publics pour mettre à la disposition des usagers un certain nombre d’informations et de données ouvertes. La dernière mise à jour (octobre 2016) concerne l’enseignement supérieur et la recherche. Cette plateforme Open data propose 55 jeux de données ouvertes sur l’enseignement supérieur et la recherche. Son interface, plus lisible, facilite l’accès aux données. Elle est synchronisée avec la plateforme nationale data.gouv.fr, de la mission Etalab, qui propose toutes les données publiques ouvertes.

Toujours dans le contexte de l’éducation nationale, Mediaéducation, la plateforme d’accès à la presse à l’école. Fruit d’un partenariat entre le ministère de l’Education nationale et l’opérateur de publications numériques miLibris, la plateforme Lire l’Actu propose 13 titres de quotidiens et de magazines français et étrangers à découvrir sur les tablettes et les ordinateurs fixes des lycées et collèges. D’autres titres seront progressivement ajoutés, notamment en presse régionale.

L’Enssib devrait mettre aussi en ligne, en partenariat avec l’ABF, « une plateforme des projets destinée à valoriser les projets portés dans les bibliothèques de France. L’objectif de cette plateforme est de rendre visibles les projets en cours ou déjà réalisés et faciliter les échanges entre professionnels aux objectifs communs. » Elle proposera aussi une cartographie des activités des bibliothèques et des centres de documentation français.

D’autres plateformes existent dans le secteur des bibliothèques, comme e-shelf service, pour gérer
les collections de livres numériques. Sa particularité, comme le souligne Thomas Fourmeux dans Biblio numéricus, réside dans la prise en charge par l’entreprise des négociations avec les éditeurs. Cette plateforme a été développée « par un consortium de bibliothèques à but non lucratif qui se consacre au développement de services à destination des bibliothèques. Leur mission est de promouvoir le partage de ressources et l’émergence de services innovants à travers la collaboration. »

 

Les plateformes de services e-commerce ou de partagebusit-usages-wo

Mais si le terme générique « plateforme » recouvre des activités de toutes sortes, allant du covoiturage (Blablacar) ou de partage de canapé (couchsurfing) à des sociétés de taxis (Uber) ou de location de chambres ou d’appartement (AirBnB), ces services recouvrent deux réalités économiques différentes. Comme le souligne Philippe Portier dans son article du Monde, on trouve, d’un côté, ‘l’économie collaborative stricto sensu’ qui mutualise les biens, les espaces et les outils en favorisant l’usage par rapport à la possession et l’organisation en réseaux ou en communautés des citoyens ; de l’autre ‘l’économie ubérisée’ « qui traduit l’émergence de professionnels d’un nouveau genre, concurrençant les modèles traditionnels grâce à la combinaison d’outils technologiques, communs à l’économie collaborative (les plateformes, les outils numériques et les objets connectés) et de l’autoentrepreneuriat. ». Le premier modèle relève de l’économie non marchande qui participe de la philosophie des ‘communs’, basée sur la mutualisation des biens et des savoirs ; le second représente « un nouveau modèle d’entreprise horizontalisée, dématérialisée, idéalement sans salariés ni bureaux, capable de concurrencer les acteurs traditionnels, via la mobilisation (par les technologies numériques) un grand nombre de prestataires, sans en assurer la charge. ».

C’est ce que souligne aussi Michel Bauwens, théoricien de l’économie collaborative, dans son article du Monde : « Uber et Airbnb n’ont rien à voir avec l’économie du partage ». Pour ce chercheur, « l’économie ‘pair à pair’ où les individus s’auto-organisent pour créer un bien commun, a un potentiel émancipatoire important ». Avec des sociétés comme Uber, « il s’agit plutôt d’une mise sur le marché de ressources qui, jusque-là n’étaient pas utilisées. ».

Cela nous amène à la question soulevée par Ivan Best dans la Tribune « le numérique met-il fin au salariat ? ». Dans son compte-rendu des Rencontres d’Aix du Cercles des économistes, le journaliste souligne l’acuité de la crise actuelle. Si toutes les révolutions industrielles par le passé ont connu aussi des destructions d’emplois en masse, d’autres jobs sont toujours apparus pour les remplacer ; en revanche, selon Andrew McAfee, économiste du MIT « cette fois, c’est différent ». Le professeur souligne les éléments nouveaux qui font douter du fonctionnement de la théorie du déversement préconisée par Ricardo : le pouvoir d’achat stagne depuis 20 ans, la classe moyenne en voie d’érosion, la part des salaires dans la valeur ajoutée diminue … Avec l’accélération technologique qui permet non seulement de supprimer les tâches répétitives, mais prend de plus en plus en charge des travaux de conception, les services sont de moins en moins qualifiés. Avec le GPS, par exemple, les chauffeurs de taxis n’ont plus besoin de connaître les rues des villes. Le recours au contrat de travail est moins fréquent. A terme, le travail humain devient de moins en moins nécessaire …

On retrouve ce questionnement  dans l’article d’Olivier Ertzscheid sur InaGlogal « Du digital labor à l’ubérisation du travail ». Il souligne la « part croissante de l’automatisation et de l’algorithmie dans des missions jusqu’ici considérées comme régaliennes (transport, santé, éducation).»  Pour ce chercheur, il faudrait se préparer et prendre la pleine mesure de cette transformation de la société contemporaine. Uber représente le phénomène le plus abouti de cette évolution : « Über a permis, pour la première fois à cette échelle, de fractionner notre rapport au travail, à l’outil de travail, de la même manière qu’avant lui Airbnb avait permis de fractionner notre rapport à la propriété. ». Ce qui lui fait prédire que « la révolution sera ubérisée » avec des conflits sociaux d’un nouveau genre. Face à cela, le politique est impuissant et le recours à la loi, complexe et inabouti … Avec comme seule stratégie, l’interdiction d’une application…

robots-option-binaireD’où l’importance de réfléchir à de nouveaux modèles d’organisation du travail (qui est l’employeur, qui est l’employé et à quel(s) moment(s) ?) et de protection sociale. C’est aussi la question que se pose Hubert Guillaud dans son article  d’InternetActu « Qui des algorithmes ou des clients seront nos nouveaux patrons ? ». Partant de l’anecdote du Huffington Post où une société hongkongaise avait nommé un algorithme à son conseil d’administration, il arrive à cette constatation : c’est l’algorithme d’Uber qui est le vrai patron des chauffeurs ! Et les clients deviennent les cadres intermédiaires avec le système de notation … Difficile dans ces conditions d’être un auto-entrepreneur libre de ses décisions ….

C’est ce que dénonce aussi Eric Sadin dans son article de Libération « La «silicolonisation», c’est la conviction que ce modèle représente l’horizon indépassable de notre temps et qui, de surcroît, incarnerait une forme lumineuse du capitalisme ». Pour le philosophe, c’est un modèle de société fondé sur la ‘marchandisation intégrale de la vie et l’automatisation intégrée de la société qui est en train de s’instaurer ». Pour Eric Sadin,  « la figure du contremaître disparaît au profit de résultats d’équations […] auxquelles il difficile voire impossible de s’opposer ». Pour contrer le ‘technolibéralisme’, qualifié de « criminalité en hoodie (sweat à capuche) », Sadin en appelle au civisme des consommateurs pour boycotter tous ces objets connectés et services de l’économie des plateformes …

Bernard Stiegler est moins pessimiste dans son article de l’Humanité : s’il reconnaît qu’avec l’automatisation « le travailleur est dépossédé de son savoir-faire au profit d’un logiciel qui rend la tâche automatisable » et qu’en fin de compte le travailleur est licencié … Le philosophe propose une solution : que l’économie numérique « redistribue une partie des gains de productivité en vue de financer un temps de capacitation de tout un chacun au sein d’une économie contributive permettant de valoriser les savoirs de chacun. C’est pour cela que nous préconisons l’adoption d’un revenu contributif, ce qui n’est pas la même chose que le revenu universel. ».

Une solution consisterait en la généralisation des « communs » contre la monopolisation des échanges de données dans l’économie des plateformes (GAFA, Uber, Airbnb). C’est ce que préconise Michel Bauwens : en généralisant cette pratique qui remonte au Moyen-Age (mutualisation des terres + règles pour ne pas les épuiser) et avec les moyens technologiques dont on dispose, on pourrait créer de grands communs de la connaissance, des logiciels, du design, et permettre à tous les citoyens d’y contribuer et d’y puiser. Mais aussi « Il faut accompagner cette évolution, réguler pour protéger les consommateurs et les travailleurs dont les positions sont affaiblies face à ces nouveaux monopoles. ». Mais surtout « De nouvelles solutions sont à envisager ». « Il s’agit de passer d’un capital extractif, qui capte la valeur des communs sans rien reverser, à un capital génératif où ceux qui contribuent à ce commun créent leur propre économie éthique. » bien-communRéférences

Neutralité des plateformes : Réunir les conditions d’un environnement ouvert et soutenable/Conseil national du numérique, mai 2014

Best, Ivan. – Travail, le numérique met-il fin au salariat ? - La Tribune, 05/07

Legros, Claire (propos recueillis). – Michel Bauwens « Uber et AirBnb n’ont rien à voir avec l’économie du partage« . – Le Monde, maj. 20/07/15

Duthoit, Aurélien. – Comprendre les mécanismes de l’économie du partage. – La Tribune, 26/08/15

Barbeaux, Aurélie. – Au fait, c’est quoi une plateforme ?Usine Digitale, 19/10/15

Gardette, Hubert. – Uber, Amazon, Airbnb : lenumérique nous rend-il socialement irresponsable ? - Du grain à moudre – France Culture, 28/10/15

Cardon, Dominique ; Tesquet, Olivier. – Les algorithmes sont-ils vraiment tout puissants ? EntretienTélérama, 02/11/15

Portier, Philippe. – Économie collaborative : « La solution n’est pas dans un excès de réglementation ». – Le Monde,
maj. 06/11/15

Rees, Marc. – Loi Lemaire, les plateformes régulées sous la menace d’une liste noire.NextInpact, 09/11/15

Guillaud, Hubert. – Qui des algorithmes ou des clients seront nos nouveaux patrons ? - InternetActu, 10/11/15

Fourmeux, Thomas. – E-shelf service : un nouveau service de livres numériques pour les bibliothèques. – Biblio Numericus, 30/01/16

Plateforme des projets de la communauté professionnelle. - Enssib, 23/03/16

Biseul, Xavier. - Transfo numérique : « les avocats ne doivent pas être les taxis de demain ». - ZDNet, 04/04/16

Marrissal, Pierric ; Masson, Paule. – Bernard Stiegler « Nous devons rendre aux gens le temps gagné par l’automatisation » Entretien - L’Humanité, 17/06/16

Ertzschein, Olivier. – Du digital labor à l’ubérisation du travail. – InaGlobal, maj. 29/08/16

Lire l’actu, plateforme d’accès à la presse à l’école. – Médiaéducation, 06/10/16

Projet de loi pour une République numérique. – Sénat, maj. 10/10/16

Villin, Philippe ; Cosnard, Denis (propos recueillis). - Economie collaborative : « Pas difficile d’être compétitif quand on ne respecte rien » Entretien. – Le Monde, 10/10/16

Féraud, Jean-Christophe. – Eric Sadin  : « L’anarcho-libéralisme numérique n’est plus tolérable ». – Libération, 20/10/16

Laval, Christian. – « Commun » et « communauté » : un essai de clarification sociologique.SociologieS [En ligne] in Dossiers, Des communs au commun : un nouvel horizon sociologique ?, 21 octobre 2016

 

Où va l’internet ? Les perspectives du numérique dans la société de la connaissance

formationnumerique2En faisant le point sur les différentes avancées du numérique, cinq domaines d’activités ressortent :

La réalité virtuelle et augmentée
L’internet des objets
L’intelligence artificielle
Le développement des plateformes de services
La surveillance électronique et la sécurité des réseaux

Nous allons examiner les trois premiers aujourd’hui, les deux autres feront l’objet d’un prochain post.

 

La réalité virtuelle et la réalité augmentée

La popularité du jeu vidéo Pokemon Go montre l’importance que prennent ces technologies d’immersion dans des mondes différents (réalité augmentée pour le jeu). Mais si les GAFA les ont investies ce n’est pas uniquement pour leur aspect ludique. Facebook, par exemple ; qui a acquis le casque Oculus Rift ne compte pas uniquement l’utiliser pour le ‘gaming’, mais surtout pour la communication, « pour partager des moments et des expériences ensemble » comme l’affirme Mike Schroepfer, CTO de Facebook, cité dans l’article d’Arthur de Villamendy dans l’Atelier.streetart2

Ces technologies vont de plus en plus être intégrées dans des œuvres documentaires et de fiction où l’on expérimente une immersion dans des univers réels ou imaginaires, comme les films des chaînes Arte (film en 360° sur l’auteur de SF Philip K. Dick) et France Télévision (diffusion des matchs de Roland Garros en 360° et 4K).

Beaucoup plus sérieusement, les réalités virtuelle et augmentée devraient servir de plus en plus à la chirurgie grâce à la modélisation 3D. Il en est de même pour les psychothérapies, notamment pour soigner les phobies.

 

L’Internet des objets

L’internet ne sera plus uniquement localisé sur le web et les appareils mobiles. Il est en train de migrer sur l’ensemble des objets qui nous entourent grâce à des capteurs et aux connexions des puces RFID. Ces objets connectés sont souvent gérés par des systèmes automatiques. internet-objets-connectes-france

Ces objets, que l’on considérait jusqu’à présent comme une série de gadgets connectés que l’on porte comme des accessoires de mode (bracelets, vêtements) vont prendre une place de plus en plus importante, aussi bien dans l’industrie que dans la vie quotidienne. D’après l’étude de Machina Research, cité par un post de Viuz, on prévoit 27 milliards de connexion en 2025 contre 6 milliards en 2015 ! Le marché des objets connectés devrait passer de 750 milliards à 3000 milliards … Ces connexions concerneront principalement trois usages : l’électronique grand public, la sécurité et l’automatisation des bâtiments. Mais sur les réseaux mobiles, les véhicules représenteront 45% des objets connectés.

Dans l’usine 4.0, la place de l’humain sera de plus réduite, comme le souligne Elisabeth Noirfontaine dans un article de l’Usine digitale. Les hommes seront remplacés par des objets connectés : des capteurs intelligents, parfois intégrés aux vêtements, ont commencé à être développés pour mesurer les valeurs et les temps d’exposition aux facteurs de pénibilité ! Tout comme le POC (Proof of Concept), boitier pénibilité, application mobile permettant de comptabiliser et de vérifier le nombre d’heure de pénibilité de chaque salarié. « Le dispositif  détecte grâce à un capteur infrarouge les cartes RFID portées par les salariés, permettant ainsi de définir le début et la fin de l’activité ». On retrouve ici la problématique de surveillance et de traçage qui nourrissent les polémiques autour des données personnelles. La consultante écarte ce problème en assurant que la loi Informatique et libertés obligent les DRH « à bien veiller à utiliser ces données personnelles au seul usage du compte pénibilité » …

 

L’Intelligence artificielle et les NBIC  intelligence-artificielle-robot-crane

Comme nous l’avions déjà souligné dans le post « Le Meilleur des mondes des GAFA », les multinationales de l’internet ont investi massivement les secteurs de l’intelligence artificielle et des biotechnologies. Cette tendance se confirme. Que ce soit au niveau de l’apprentissage, où Google lance un groupe de recherche, ou pour nous proposer des abonnements à la presse sur les réseaux sociaux comme avec les ‘chatbots’ (robots conversationnels) de Facebook, sans oublier les automates écrivains, ou même les juristes où des ‘legaltechs’ automatisent des taches jusqu’alors dévolues à des juristes juniors … !

Après les craintes et les mises en garde de Bill Gates et de Stephen Hawking, c’est au tour d’Elon Musk, directeur de Tesla de présenter sa vision d’un futur peuplé de cyborgs et d’une intelligence artificielle despotique, mais aussi un système de démocratie directe sur Mars … ! Mais contrairement au pessimisme de l’astrophysicien, Elon Musk a confiance dans les contre-pouvoirs que représente, en autres, le mouvement pour les logiciels libres. Au niveau de l’intelligence artificielle, l’entrepreneur considère que nous sommes déjà des cyborgs, ou plutôt des ‘cyberborgs’ ! Dans un futur proche, » l’IA deviendrait une part de nous-même, comme une couche supérieure du cortex, qui ferait de nous un humain symbiotique, où le numérique communiquerait avec le corps et l’esprit …

Mais comme le souligne Jacques-François Marchandise (FING) aux rencontres d’été du CRAP, cité par Cécile Blanchard dans les Cahiers pédagogiques, « Le numérique n’est pas un outil, c’est d’abord un fait social, interprétable en matière économique, sociologique … […] les technologies m’intéressent à travers ce qu’elles suscitent comme possibilités, comme pouvoir d’agir ». C’est ce ‘pouvoir d’agir’ qui va nous permettre de transformer notre rapport au monde et aux autres, notamment au niveau du transfert des connaissances ainsi que pour ‘faire société autrement’.

C’est aussi la position que défend Hervé Le Crosnier dans son cours « Perspectives : vectorialisme ou communs ». « Ce nouveau paysage technique, en évolution permanente, rencontre une réorganisation du monde ». « Nous quittons un monde dans lequel quelques uns s’adressaient au plus grand nombre pour une situation plus fluide, dans laquelle cohabitent des formes unidirectionnelles et des co-constructions d’informations et de connaissances ». Le chercheur analyse les exemples de Wikipédia et des pratiques collaboratives (co-voiturage, etc.) en les opposant aux politiques de surveillance et de contrôle des GAFA et des Etats, dévoilées par les lanceurs d’alertes.

En effet, on pourrait craindre que les progrès de l’intelligence artificielle, en particulier au travers de la puissance des algorithmes ne nous rendent dépendants de nos propres ‘productions’… Et si l’internet est conçu pour nous manipuler comme l’affirme Elliot Berkman dans  l’article de Quartz, en utilisant des pièges psychologiques qui exploitent nos structures mentales inconscientes, notre réponse doit s’assimiler à la stratégie d’Ulysse pour résister aux chants des sirènes : s’attacher au mât du navire en se bouchant les oreilles … Des applications existent comme Cold Turkey ou Self Control (pour Mac) qui aident les internautes à soigner leur addiction en bloquant pendant un certain temps les sites ‘distrayants’ …

NumeriquePour en revenir à nos ‘possibilités d’agir’ plutôt que de subir, Dominique Cardon nous propose d’ »ouvrir la boite noire des algorithmes ». Dans son entretien à Libération, il précise que « les algorithmes ne sont pas les simples reflets des intérêts économiques de la Silicon Valley ». Ces représentations statistiques de la société cherchent à organiser le monde d’une certaine façon.  Le sociologue identifie quatre types d’algorithme de classement en fonction des sites et des réseaux sociaux : popularité, autorité, réputation et prédiction. Tous ces mondes sont différents : c’est pourquoi « En entrant dans les algorithmes on peut les politiser pour savoir quel monde nous voulons ».  En ouvrant ces boites noires, on s’aperçoit que ces choix sont discutables et doivent être discutés. Les algorithmes des big data calculent les individus en fonction de leurs comportements passés. Si les personnes ont toujours les mêmes comportements (mêmes idées, mêmes goûts), les calculateurs les enferment dans leur régularité : si quelqu’un n’écoute que Béyoncé, il n’aura que Béyoncé ! En revanche, des comportements plus divers, des relations plus hétérogènes vont provoquer les algorithmes à élargir leurs choix et même à leur faire découvrir des horizons nouveaux ! « En calculant nos traces, les algorithmes reproduisent en fait les inégalités de ressources entre les individus. ». Pour reprendre la main par rapport aux multinationales qui gèrent les Big data, D. Cardon propose de faire « de la rétro-ingénierie, de la recherche, en s’appuyant sur l’Etat, sur le droit, sur les autorités ». Car, « en calculant par le bas et sans catégories, on fabrique aussi du racisme, du sexisme ou de la discrimination. ». Plutôt que de fuir le monde numérique, Cardon nous encourage à « passer en manuel » : développer une culture critique de ces outils, pour avoir prise sur nos données et sur la manière dont nous sommes calculés ».

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Villemendy, Arthur de. – La réalité virtuelle au cœur de la stratégie de Facebook. – L’Atelier, 31/03/15

Pourquoi Stephen Hawking et Bill Gates ont peur de l’intelligence artificielle ?France Culture, 08/07/15

Dominique Cardon « En calculant nos traces, les algorithmes reproduisent les inégalités entre les individus. » – Libération, 09/10/16

L’avenir de l’internet. – Arte, 02/02/16

Biseul, Xavier. – Transfo numérique « les avocats ne doivent pas être les taxis de demain ». – ZDNet, 03/04/16

Jaimes, Nicolas. – Comment les bots vont envahir Messenger … Et le reste d’internet.Journal du Net, 13/04/16

Champeau, Guillaume. – IA despotique, démocratie directe sur Mars, cyborgs … Les craintes et espoirs d’Elon Musk Numérama, 02/06/16

Tual, Morgane. – Intelligence artificielle : Google lance un groupe de recherche européen sur l’apprentissage. – Le Monde, 17/06/16

Blanchard, Cécile. – De quoi serons-nous capable avec le numérique ? Conférence de Jacques-François Marchandise. – Cahiers pédagogiques, 21/08/16

 

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