Category: Economie numérique

Affaire Cambridge Analytica : qui a peur des réseaux sociaux ?

Relation-client-online-reseaux-sociaux-plus-performants-que-mail-FDepuis près de trois mois, le scandale Facebook Cambridge Analytica défraie la chronique : tous les médias, la ‘blogosphère’ et les réseaux sociaux résonnent de commentaires et d’analyses sur ce ‘cambriolage’ d’identités numériques 3.0 …

Facebook a reconnu le mois dernier que le réseau avait ‘partagé’ les données personnelles de 87 millions d’utilisateurs avec une entreprise britannique, Cambridge Analytica, qui, sous prétexte de recherche socio-linguistique, vendait ces informations aussi bien à des firmes publicitaires qu’à des groupes politiques. L’élection de Donald Trump aussi bien que le referendum sur le Brexit auraient bénéficié de ces manipulations numériques. Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, est allé personnellement faire amende honorable devant le Congrès des Etats-Unis.

Que sont ces réseaux sociaux et comment ont-ils pris autant d’importance dans notre vie quotidienne ? Partis d’une idée de partage et d’échange de ‘pair à pair’, ils sont devenus en moins d’une quinzaine d’années les ‘géants du net’, des entreprises multinationales qui comptent des milliards d’usagers ! Or, comme l’explique dans son post Thierry Crouzet, « nous avons négligé une loi mécanique des réseaux décentralisés : le ‘winner-take-all’, (le gagnant rafle tout) autrement dit des nœuds deviennent plus gros que tous les autres, concentrant un nombre faramineux de connexions, et de fait ils recentralisent le réseau, donc limitent l’intelligence collective. » amour-amitie-solidarite-les-petits-miracles-des-reseaux-sociaux

Certains psychologues reprochent aux réseaux sociaux de s’éloigner d’une ‘sociabilité originaire’ (où l’on se retrouve pour des ‘rencontre en dur’) comme Jean Twenge, professeure de psychologie citée dans Slate : les jeunes adolescents ne sortent plus et passent leur vie penchés sur leurs smartphones : « La patinoire, le terrain de basket, le bassin de baignade de la ville, le spot de pêche du coin –ils ont tous été remplacés par des espaces virtuels accessibles par les applications et le web.».

Doit-on donc « effacer Facebook » et les autres médias sociaux de notre vie numérique, ou est-il encore possible d’en tirer des effets bénéfiques ou positifs ? Ces médias sont, d’autre part, devenus indispensables aux enseignants-chercheurs et aux professionnels de l’information et de la communication qui peuvent exploiter leur potentiel pour s’informer et échanger avec leurs pairs.

Transfert de donnesLes socionautes 

Kamel Lefafta, consultant en marketing digital dresse le portrait-robot du socionaute français en 2018. En France, 60% des femmes et 59% des hommes utilisent les réseaux sociaux ; les 12-39 forment la masse critique des usagers avec un taux d’utilisation de 87% mais l’écart générationnel se réduit et les plus de 60 s’y retrouvent de plus en plus. 65% des personnes habitant l’agglomération parisienne les utilisent contre 57% résidant dans une commune rurale ; 70% de cadres et presque autant d’employés (68%) et d’ouvriers (67%), mais seulement 29% de sans diplômes. Les socionautes passent en moyenne 82 minutes par jour sur les réseaux et utilisent essentiellement trois plateformes : Facebook, YouTube et Twitter. Contrairement aux Américains, qui, comme le souligne le site BBCNews, restent ‘loyaux’ à Facebook malgré le scandale Cambridge Analytica, les usagers français sont de plus en plus méfiants vis-à-vis des réseaux sociaux. Comme le résume Kamel Lefafta : « A la fois accro et méfiant, le socionaute français vit une relation paradoxale avec ses réseaux sociaux préférés. Il s’y rend principalement pour échanger, garder le lien avec ses proches, s’informer et se divertir. »

Il est évident que les activités diffèrent en fonction du type de réseaux employé : Facebook, WhatsAppp et Instagram pour les échanges avec la famille et les amis ; YouTube pour se divertir ; LinKedin pour les relations professionnelles, Twitter pour suivre l’actualité et la recherche, Meetic ou Tinder pour les rencontres. Mais il arrive aussi que la frontière se brouille entre le privé et le professionnel. C’est ce que souligne Mathilde Saliou dans son article de Numérama.  « Vous voyez bien que vos collègues likent ». C’est la réflexion d’une chef de service lors d’une réunion, s’étonnant que certains membres de l’équipe n’ont pas partagé ou ‘liké’ un post de l’entreprise sur Facebook … Une autre personne ne sait quoi répondre à un supérieur qui lui demande d’être ami sur Facebook … Pour pouvoir accéder à une association « Je n’aime pas du tout mélanger le professionnel et le personnel, donc ça m’a gênée ». Certain.e.s, dont le travail tournent autour de la communication, sont obligé.e.s de se créer un deuxième profil, complètement professionnel. De plus en plus, les entreprises se dotent d’une charte informatique pour définir et organiser les rapports numériques au sein des entreprises. D’après une juriste spécialisée « « Légalement, aucun employeur n’a de contrôle sur les éléments personnels de l’employé, sauf à ce que ceci ne fasse partie intégrante du contrat. Mais dans ce cas, ils n’ont de pouvoir que dans la limite de la transparence et de la proportionnalité. »

Les usages professionnels des réseaux sociaux

images_resocComme on l’a vu, les réseaux sociaux sont utilisés par les marques commerciales pour entretenir l’intérêt et toucher de nouveaux usagers. Les « Community managers »(CM) sont censé.e.s animer les pages de l’entreprise et aussi répondre aux questions des socionautes. Ces communicant.e.s sont beaucoup plus efficaces pour résoudre un problème que les services clients des organisations. En exposant un contentieux sur une page lue par un large public, on risque de ternir l’image de la firme : on vous propose tout de suite de passer en message privé pour traiter le problème ! Certaines entreprises ont quasiment remplacé leur service clients par un CM sur Facebook !

Mais les médias sociaux peuvent être aussi des ressources précieuses pour les enseignants, les chercheurs et les professionnels de l’information. Comme l’explique Pierre Levy, professeur de communication à l’Université d’Ottawa « Dans mes cours, je demande à mes étudiants de participer à un groupe Facebook fermé, de s’enregistrer sur Twitter, d’ouvrir un blog s’ils n’en n’ont pas déjà un et d’utiliser une plateforme de curation collaborative de données comme Scoop.it, Diigo ou Pocket. » Les étudiants sont ainsi plongés dans le flux de ces outils de communication et comprennent mieux leur fonctionnement. Ils apprennent aussi l’importance de l’indexation avec les tags qui permettent de classer et de catégoriser les informations. Les plateformes de curation permettent d’organiser une veille collaborative, indispensable aux futurs chercheurs. La participation et le travail collaboratif sur les réseaux sociaux est d’ailleurs quasiment obligatoire dans les MOOCs.

Organiser et partager sa veille avec des collègues et des lecteurs est aussi un des objectifs des bibliothécaires sur les réseaux sociaux. Cela fait partie d’un programme plus vaste de médiation numérique qui aboutit à l’éditorialisation de contenus, à travers des blogs, par exemple. Comme l’explique les diapositives Les réseaux sociaux en bibliothèque : « La Bibliothèque dissémine ses contenus pour mieux les réintégrer dans ses propres dispositifs ». Mais comme les entreprises ou les collectivités locales, les bibliothèques doivent animer leurs communautés d’usagers sur les réseaux.

La structure des réseaux et la connectivité

Un réseau est « un ensemble d’individus reliés entre eux par des liens créés lors d’interactions sociales » Thomas Laigle, Le Réseau pensant. Cette définition semble induire que les individus ont librement décidé d’interagir socialement et que la communauté ainsi créée ne dépend que de leur seule volonté. Or, quand on analyse la participation des socionautes sur les réseaux, l’activité développée est plutôt réduite. La courbe de participation se traduit par la distribution 90/9/1 : 90% de simple lecteurs, 9% de contributeurs occasionnels et 1% de contributeurs actifs. On est loin de la l’utopie des pionniers d’internet qui voulaient édifier un réseau décentralisé où chacun collabore !

Thierry Crouzet rappelle cette espérance dans son post : « Lors de l’avènement d’Internet, nous avons été quelques utopistes à croire et à prédire que la complexité toujours croissante ainsi que les possibilités technologiques nous aideraient à créer des réseaux toujours plus décentralisés, avec ce rêve que les hiérarchies seraient toujours moins présentes, donc les étoiles toujours plus petites. »  Contrairement à Rezonance, réseau social citoyen limité à la Suisse romande, les réseaux sociaux sont tombés dans le trou noir du ‘winner-take-all’, « L’information circule alors à sens unique. Elle irrigue les hubs et elle assèche les nœuds périphériques. » On a choisi la facilité en allant tous au même endroit au même moment. Plutôt que de réguler l’internet en limitant les connexions, on a fait confiance aux mêmes distributeurs, les GAFAM … mentions-legales-réseaux-sociaux

Les plateformes et le capitalisme de surveillance

Sur l’internet recentralisé, les plateformes deviennent les intermédiaires obligées pour les transactions économiques (acheter, vendre). Elles ont gagné la bataille de la distribution et sont devenues plus performantes. La publicité sur Facebook est un des leviers incontournables pour les entreprises. Le modèle économique de Google et Facebook repose essentiellement sur la revente des données personnelles à des ‘data brokers’, comme le développe Benjamin Sontag dans l’émission de France Inter Comme un bruit qui court. Si Facebook se présente comme une plateforme communautaire (ce qu’il est), il ne faut pas oublier les 30 millions d’utilisateurs actifs en France métropolitaine ! « Un atout indéniable pour l’ensemble des secteurs industriels tous confondus qui pourront utiliser les nombreuses données récoltées et segmentées pour un ciblage Facebook efficient auprès des bonnes personnes. » comme le souligne Arnaud Verchère dans son article du Siècle digital.

La Quadrature du Net, qui mène en ce moment une action de groupe contre les GAFAM en application de la nouvelle loi européenne (RGPD) explique comment Facebook arrive à récolter des informations grâce à ses techniques de traçage, même pour des personnes qui n’ont pas de compte Facebook. En plus des contenus publics, message privés, liste d’amis, de pages, de groupes, likes, commentaires et réactions diverses, les informations sur l’appareil qu’on utilise et de la localisation GPS, le réseau social utilise des cookies, des pixels invisibles (images transparentes qui transmettent des informations de connexions) le login de Facebook que certains sites ou applications utilisent comme outil d’authentification des utilisateurs … Les personnes ciblées sont rarement informées et leur consentement n’est pas sollicité … On peut néanmoins les détecter en installant des traceurs sur le navigateur comme UBlock ou Privacy Badger. GDR

« De l’analyse de toutes ces données résulte un nouveau jeu d’informations, qui sont les plus importantes pour Facebook et au sujet desquelles l’entreprise ne nous laisse aucun contrôle : l’ensemble des caractéristiques sociales, économiques et comportementales que le réseau associe à chaque utilisateur afin de mieux le cibler. » A partir d’un test de personnalité et des seuls ‘j’aime’ d’un échantillon de 58 000 utilisateurs, l’université de Cambridge a réalisé une étude en 2013 qui lui a permis d’estimer « leur couleur de peau (avec 95 % de certitude), leurs orientations politique (85 %) et sexuelle (80 %), leur confession religieuse (82 %), s’ils fumaient (73 %), buvaient (70 %) ou consommaient de la drogue (65 %). » « Au bout de 100 clics, on peut connaître quelqu’un mieux que sa famille » (Benjamin Sontag). Et ce n’est même pas la puissance publique, l’Etat, ce ‘big brother’ qui nous espionne à tous les instants, ce sont des sociétés privées multinationales, ce que la Quadrature net appelle le ‘capitalisme de surveillance’. reseauxsociaux

Les manipulations cognitives des notifications : l’écologie de l’attention

Depuis quelques mois on a vu des cadres des GAFAM venir dénoncer les pratiques des géants du numérique. « Depuis Chamath Palihapitiya et Sean Parker (respectivement cadre et ancien président de Facebook) à Loren Brichter (ancien codeur de Twitter), en passant par Tristan Harris (ex salarié de Google auteur du virulent manifeste « Comment la technologie pirate l’esprit des gens »), tous ces repentis du digital pointent du doigt les manipulations cognitives que leur ex employeurs n’ont cessé d’utiliser et de perfectionner depuis des années, dans le but de captiver l’attention de leurs utilisateurs et de s’accaparer leur « temps de cerveau disponible ». Hervé Monier analyse dans son post, comment la captologie, cette nouvelle discipline théorisée par le psychologue américain Brian J. Foggs maintient « les niveaux d’attention et d’engagement des internautes au plus haut degré d’excitation possible » grâce à une combinaison « des enseignements de la psychologie et des neurosciences avec les dernières avancées de l’informatique ». Les plateformes utilisent cinq biais cognitifs pour capter notre attention. A commencer par les notifications, ces signaux auditifs ou visuels qui apparaissent sur nos écrans pour nous signaler la nécessité d’une mise a jour ou d’une mention sur nos réseaux sociaux favoris, puis les gratifications représentées par les ‘likes’ et les retweets qui déclenchent le ‘circuit de la récompense’ avec l’activation de la dopamine, le fameux  neurotransmetteur, sans oublier les interactions sociales dont notre cerveau est si friand !

Mais si les socionautes sont hantés par les ‘informations à ne pas manquer’ (FOMO : Fear of Missing Out), ils ne sont pas pour autant ‘accros’ aux écrans et aux applis … « Pour les addictologues Joël Billieux (professeur à l’université du Luxembourg) ou bien Michel Lejoyeux (chef du service de psychiatrie et d’addictologie à l’hôpital Bichat), l’addiction aux écrans et aux réseaux sociaux par exemple est en elle-même plutôt marginale. » Certains symptômes (manque ou habituation) ne s’appliquent pas vraiment, internet représente davantage un moyen supplémentaire de satisfaire une addiction existante (pornographie, jeu d’argent ou jeu vidéo). De même, aucune étude scientifique n’a vraiment constaté des dégâts cognitifs permanents chez les plus jeunes, liés à un usage excessif des réseaux ou des plateformes … De même, comme le souligne Antonio Casilli dans une émission de France Culture, la sociabilité ‘intermédiée’ qui fonde les réseaux sociaux n’est pas apparue avec les technologies de l’information, mais a toujours existé : on retrouve cette dimension symbolique autant dans les œuvres de fiction (romans, théâtre, poésie) que dans la presse écrite ou les récits oraux (rapsodes).

Plutôt que de prôner la déconnexion et l’abstinence dans l’usage des réseaux sociaux et services en ligne qui constituent malgré tout de formidables outils de socialisation et d’apprentissage, ces experts mettent en garde contre la perte de contrôle face à la technologie. Là encore, on retrouve le problème de la gouvernance de l’internet et de la régulation des plateformes.

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Données personnelles : gare aux GAFAM/Giv Anquetil, Antoine Chao, Charlotte Perry. – Comme un bruit qui court – France Inter, 12/05/18

Verchère, Arnaud. – Le ciblage Facebook, c’est bien plus que des centres d’intérêt. – Le Siècle digital, 11/05/18

Frenkel, Sheera. – Scholars Have Data on Millions of Facebook Users. Who’s Guarding It. – The New York Times, 06/05/18

Calimaq. – L’anti-protection sociale de Facebook et le « providentialisme de plateforme ». – S.I.Lex, 06/05/18

Monier, Hervé. – Réseaux sociaux et plateformes : après des années de manipulations cognitive, vers une écologie de l’attention. – Le blog des marques et du branding, 06/05/18

Facebook privacy: Survey suggest continuing US loyalty. – BBC New, 06/05/18

Casilli, Antonio ; Tisseron, Serge. - Splendeurs et misères des réseaux sociaux. – Matières à penser – France Culture, 27/04/18

Audureau, William. – Comment les réseaux sociaux accentuent l’enfermement dans ses idées. – Le Monde, 24/04/18

Ertzscheid, Olivier. – Pourquoi je ne quitte pas (encore) Facebook ?Libération, 24/04/18

Brunfaut, Simon. – Antoinette Rouvroy : « A mon sens,Zuckerberg est dépassé. – L’écho, 23/04/18

Pourquoi attaquer Facebook ?La Quadrature du Net, 19/04/18

Le premier réseau social a 20 ans. – Thierry Crouzet, 19/03/18

Saliou, Mathilde. – « Vous voyez bien que vos collègues likent » : les profils perso au service du boulot, une fatalité ?Numérama, 19/03/18

Alberti, Xavier. – Twitter, Facebook et les « braves gens ». – Xavier Alberti, 26/02/18

Levy, Pierre. - Comment j’utilise les médias sociaux dans mes cours à l’université. – Red.Hypothèse.org, 22/02/18

Réseaux sociaux : portrait robot du socionaute en 2018. – LK Conseil, 113/02/18

Gaudion, Anne-Gaëlle. – Réseaux sociaux en bibliothèque : support de la formation donnée les 7 et 8 septembre 2017. Bibliothèque départementale de la Mayenne. – Slideshare.net, 11/09/17

Audouart, Marie-Françoise ; Rimaut, Mathilde ; Wiart, Louis. - Des tweets et des likes en bibliothèques. – Paris ; Editions de la Bibliothèque publique d’information, 2017. – Coll. Etudes et recherche. – OpenEdition Books, 11/12/17

Panfill, Robin – Les smartphones ont-ils détruit la génération « iGen » ? – Slate.fr, 04/08/17

 

 

Au-delà du développement des cryptomonnaies : la blockchain, le nouveau paradigme numérique ?

1 yMaDxLYR19wbYrB-nji2rgLe bitcoin va bientôt fêter ses dix ans et les cryptomonnaies se retrouvent au centre de plusieurs controverses. Outre la bulle qui était sur le point d’éclater en décembre dernier, les critiques pleuvent sur ce nouveau mode d’échange. Bill Gates, le co-fondateur de Microsoft, vient de déclarer que cette technologie « a causé des morts d’une manière assez directe » comme le rapporte Mathilde Loire dans son article de Numerama. Pour le milliardaire philanthrope, c’est l’anonymat des transactions qui est responsable de ces méfaits en permettant aux organisations criminelles d’échapper à la police. Néanmoins, Bill Gates ne met pas en cause le mécanisme fonctionnant derrière les cryptomonnaies : la blockchain.

Ce mécanisme devrait bouleverser complètement de nombreux secteurs économiques basés sur des transactions sécurisées. De la finance à l’industrie agro-alimentaire, en passant par l’assurance, la santé, le droit d’auteur, la distribution/consommation d’énergie, le droit (les ‘smart contrats’), les objets connectés seraient concernés. La Commission européenne vient de lancer un observatoire-forum des chaînes de blocs dans l’UE et  en France, l’Assemblée nationale lance deux missions d’information : la première est directement centrée sur les technologies blockchains ; la seconde sera centrée sur les cryptomonnaies, ou cryptoactifs. Au niveau international, le Center for Global Economics a publié une étude sur la blockchain et le développement économique, identifiant quatre défis pour le développement : faciliter les payements internationaux, pourvoir une infrastructure sécurisée de vérification de l’identité numérique,assurer les droits de propriété et enfin rendre l’aide plus sûre et transparente.

Si certains écologistes se réjouissent du fait que cette technologie simplifiera la certification de la production participative d’énergies renouvelables, d’autres s’inquiètent des « gouffres énergétiques » représentés par la consommation d’énergie des ‘mineurs’ pour effectuer les transactions.

La blockchain blockchain-31-638

« Une blockchain, ou chaîne de blocs, est la mise en œuvre d’une technologie de stockage et de transmission d’informations sans organe de contrôle. Techniquement, il s’agit d’une base de données distribuée dont les informations, envoyées par les utilisateurs, sont vérifiées et groupées à intervalles de temps réguliers en blocs, liés et sécurisés grâce à l’utilisation de la cryptographie, et formant ainsi une chaîne1. Par extension, une chaîne de blocs est une base de données distribuée qui gère une liste d’enregistrements protégés contre la falsification ou la modification par les nœuds de stockage. Une blockchain est donc un registre distribué et sécurisé de toutes les transactions effectuées depuis le démarrage du système réparti. » Wikipedia.

Comme on le voit dans cette définition, la principale originalité de la blockchain est l’absence d’organe de contrôle. Comme le protocole Internet, le mécanisme informatique est complètement décentralisé : il n’y a pas de responsable ou de ‘tiers de confiance’. La confiance s’instaure entre les différents agents du système qui sécurisent chaque transaction grâce à la cryptographie. Cela pose problème d’ailleurs pour l’application du nouveau Règlement général de la protection des données (RGPD) que l’Union européenne validera en mai 2018. Comme le souligne Charlie Perreau dans le Journal du Net, si le consentement clair des utilisateurs et la ‘privacy by design’ à l’œuvre dans la blockchain sont compatibles avec le règlement, l’absence de responsable « la personne physique ou morale, l’autorité publique, le service ou un autre organisme qui, seul ou conjointement avec d’autres, détermine les finalités et les moyens du traitement » est incompatible avec le RGPD, car personne n’a la responsabilité juridique du traitement des données. Incompatibles aussi, le droit à l’oubli ou à l’effacement des données, impossible actuellement dans la blockchain, de même que la conservation limitée des données, « celles-ci étant conservées à l’infini … (sauf en cas de dysfonctionnement). »

Le fonctionnement de la chaine de blocs diffère en fonction des produits. Alors que pour le bitcoin, elle est basée sur la « preuve de travail » (proof-of-work) où les utilisateurs ‘mineurs’ doivent exécuter plusieurs algorithmes pour valider la transaction, d’autres cryptomonnaies sont basées sur la « preuve d’enjeu » (proof-of-stake) prouvant leur participation au système (possession d’une certaine quantité de cryptomonnaie). Cependant, cette solution favoriserait les membres les plus riches et éliminerait ceux qui y entrent et ne possèdent encore rien en jeu (nothing at stake) : d’où l’introduction de plusieurs méthodes de pondération (en fonction de la vélocité ou des votes). Ces méthodes consomment beaucoup moins d’énergie que la ‘preuve de travail’ mais sont beaucoup moins sécurisées …

shutterstock-blockchainLa blockchain et l’énergie

Alors que la technologie blockchain a été très vite adoptée pour la production et la certification des énergies renouvelables, elle a aussi été accusée de consommer d’énormes quantités d’énergie, notamment dans le ‘minage’ (production) de bitcoins. Fabrice Flipo et Michel Berne citent dans un article du Nouvel Obs, une étude de 2014 montrant « que la consommation du réseau destiné au bitcoin était probablement de l’ordre de grandeur de la consommation électrique d’un pays comme l’Irlande. ».  A quoi Benjamin Allouche répond dans un post de Bitcoin.fr que si « Le bitcoin est objectivement une technologie qui a besoin d’une quantité monstrueuse d’énergie pour fonctionner. Ceci est malheureusement la vérité. », le problème principal est non la quantité d’énergie consommée (de l’ordre de la consommation annuelle de la Bulgarie en 2017), mais la source et le mode de production de l’énergie. La plupart des mineurs se trouvent en Chine et utilisent de l’électricité produite à partir du charbon. De plus les mineurs sont en concurrence pour valider les transactions et fonctionnent surtout avec des proof-of-work, et le premier qui valide est récompensé en bitcoins ! Cette course explique la consommation folle car la puissance demandée est très importante. En utilisant plutôt des énergies renouvelables, les dommages environnementaux seront bien moindres, en effet « consommer 1 TWh produit grâce à de l’énergie solaire aura un impact moins négatif sur l’environnement qu’1 KWh produit au charbon. ». Les Islandais fonctionnent déjà à l’énergie verte. Le problème se situe plutôt du côté technique de la blockchain. Le proof-of-work est le seul consensus à garantir la sécurité absolue du protocole. Le proof-of-stake, utilisé par d’autres cryptomonnaies, bientôt adopté par ether, est moins gourmand en énergie, mais moins sécurisé.

Unicef, LGBT token, ‘smart contracts’, tourisme, traçabilité agro-alimentaire : les différents chantiers de la blockchain

Les cryptomonnaies

Le bitcoin est loin d’être la seule cryptomonnaie, on en dénombre des milliers aujourd’hui, mais c’est la plus importante et la plus cotée.  Comme on l’a vu, c’est aussi celle qui utilise le protocole le plus sécurisé : lorsque deux utilisateurs échangent de la monnaie, ils sont les seuls à avoir accès à la transaction. Les banques commencent à prendre en compte ce phénomène, la puissante Bank of America vient de reconnaître dans un rapport avec la SEC que les cryptomonnaies représentaient une menace pour leur modèle économique …

L’ether est la deuxième cryptomonnaie qui s’impose. Créée par un jeune Canadien d’origine russe, Vitali Buterin, elle ne se limite pas à la production monétaire, mais utilise sa plateforme décentralisée Etherum pour réaliser des ‘contrats intelligents’ (smart contracts). Toujours basée sur la technologie blockchain : les applications fonctionnent exactement comme elles ont été programmées : sans immobilisation ni censure et sans l’interférence d’un tiers. Comme le souligne l’article de CNews « La blockchain d’Ethereum pourrait ni plus ni moins remplacer les notaires, avocats ou autres en jouant le rôle de «tiers de confiance» lors d’une transaction, et en mettant en quelques secondes en place des contrats sans failles, de manière bien plus efficace qu’un humain. ».

L’Unicef vient de lancer de lancer un projet pilote qui propose aux jeunes ‘gamers’ d’utiliser leurs ordinateurs pour ‘miner’ des ethers au bénéfice des enfants de Syrie. Peter Beaumont dans son article du Guardian indique que cette levée d’argent, qui permet de réduire de 30% les budgets d’aide des Nations Unies (perdus dans la corruption) n’est pas la seule application de la plateforme Etherum : le Programme alimentaire mondial (PAM) l’a aussi utilisée pour distribuer des bons d’alimentation dans un camp de réfugiés syriens en Jordanie à l’aide d’un fichier biométrique d’identification basé sur la reconnaissance des iris.

Une autre cryptomonnaie originale est le ‘LGBT token’. L’entrepreneur américain Christof Wittig, fondateur du chat gay Hornet, veut, en lançant ce ‘jeton rose’ mettre « le pouvoir de la blockchain au service de l’égalité des droits ». Comme l’indique Corentin Durand dans Numerama, ce système ne se limite pas à la production de monnaie, il sert aussi à l’identification sécurisée des membres de la communauté et à la création d’outils et de fonds pour soutenir des initiatives militantes. Wittig veut « faire prendre conscience à toutes les entreprises l’importance économique de ses membres. Afin de marquer les esprits, l’entrepreneur met en avant que l’économie rose représenterait la quatrième économie mondiale si elle se classait comme un pays. ». KryptoMoney.com-Blockchain-news

Outre la production de cryptomonnaies, le protocole blockchain se retrouve à l’œuvre dans de multiples projets économiques, juridiques et alternatifs. Certains, comme l’évoque Irénée Régnauld de Mais Où va le Web, avancent même que la blockchain pourrait signer la fin du capitalisme… En effet, « certaines caractéristiques propres à la Blockchain (architecture distribuée, autonomie, transparence et ouverture) semblent heurter les fondements même du système capitaliste solidement ancré sur les notions de propriété privée, de concurrence, de salariat et de séparation entre capital et travail. ». II reconnaît néanmoins que « l’aplatissement des rapports hiérarchiques ne signent ni la fin du salariat, ni celle du capitalisme ». Néanmoins la blockchain ouvre le champ des possibles avec les Organisations Décentralisés autonomes (DAO), programmes « auto-exécutoires » qui ne nécessitent pas d’autorités centralisatrices, comme Le Bon Coin ou Facebook … On retrouve d’ailleurs cette philosophie libertarienne dans l’interview de Vitali Buterin, le patron d’Etherum, au Monde, où il se définit politiquement comme ‘cuckservatist’ (conservateur contaminé par des idées libérales).

Le système fonctionne déjà, comme on l’a vu pour la certification dans la production et la vente d’électricité, surtout issue d’énergies renouvelables.

Un de chantiers importants qui s’ouvre à cette technologie est la traçabilité des produits agro-alimentaires. Grâce à la blockchain, les différents acteurs économiques de ce secteur sont représentés dans chaque chaînon et chaque transaction est transparente. A tout moment du processus, de la ferme au consommateur, il sera possible de tracer le produit. Comme l’explique Larry Miler dans Forbes, alors que ce sont les consommateurs et les détaillants qui profitent le plus de la transparence, ce sont souvent les agriculteurs qui doivent supporter le fardeau de la traçabilité. Avec le système blockchain, tous les acteurs se retrouvent sur la même page et tracent les produits de façon plus rentable. Le projet de traçabilité TE-Food, basé sur la blockchain, a été implémenté avec succès au Vietnam à Ho-Chi-Minh Ville. En France, le CEA et la start-up Connecting Food ont signé un partenariat de trois ans pour développer de nouveaux outils basés sur la technologie blockchain, améliorant le suivi et les contrôles des produits de l’industrie alimentaire.

Blockchain-graphics_networksLe tourisme avec des réservations sans agences, les industries culturelles avec le droit d’auteur, la santé avec le livret médical sécurisé, la gestion des identités numériques sont les prochains défis que les administrations et les entreprises devront relever avec des protocoles blockchain s’ils ne veulent pas être dépassés par d’autres collectifs …

Ray, Shaan. – How blockchains will enable privacy. – Towards Data Science, 03/03/18

Keane, Jonhatan. – This startup is creating the cultural cryptocurrency for museums and institutions.The Next Web, 02/03/18

Loire, Mathilde. – Bill Gates estime que les cryptomonnaies causent des morts. – Numerama, 28/02/18

Jackson, Reuben. – Op Ed: Why Millenial Migrate to Blockchain Technology and Cryptocurrency in Droves. – Bitcoin Insider, 28/02/18

Rins, Robin. – Blockchain : quel impact sur le secteur industriel ?Blog Kostango, 26/02/18

L’Assemblée nationale s’empare du sujet blockchain. – Blockchain France, 26/02/18

Clark, Bryan. – Bank of America admits cryptocurrency is threatening its business model.TheNext Web, 24/02/18

CEA et Connecting food développent une solution blockchain pour renforcer la confiance dans la filière alimentaire. – CEA – Communiqué de Presse, 23/02/18

Keane, Jonhatan. – The blockchain-based start-up will cut out the middlemen in travel booking. – The Next Web, 22/02/18

Durand, Corentin. – La « quatrième économie mondiale » lance sa blockchain : le LGBT Token. – Numerama, 20/02/18

Boulestin, Rénald. – Microsoft veut croiser l’identité numérique avec la blockchain. – Silicon, 16/02/18

Myler, Larry. – Farm-to-table: How Blockchain Will Change the Way You Eat. – Forbes, 16/02/18

Eudes, Yves. – Le jeune geek qui concurrence le bitcoin. – Le Monde, 15/02/18

La blockchain au service de la charité et de l’environnement. – Cryptoast, 09/02/18

Perreau, Charlie. – La blockchain est-elle compatible avec le RGPD ?Journal du Net, 09/02/18

Beaumont, Peter. – Unicef recruits gamers to mine Etherum in aid of Syrian children. – The Guardian, 06/02/18

Commission européenne. – La Commission européenne lance l’observatoire-forum des chaînes de blocs de l’UE. – Commission européenne – Communiqué de presse, 02/02/18

Biseul, Xavier. – Comment mettre en œuvre un projet de blockchain en cinq étapes.Journal du Net, 02/02/18

Allouche, Benjamin. – Le bitcoin et l’environnement : entre vérité, mensonge et perspectives. – Bitcoin.fr, 04/01/18

Les blockchains, un moyen pour mieux gérer l’électricité ?Engie, 21/11/17

Jeffries, Daniel. – What will bitcoin look like in twenty years?Hacker Noon, 31/10/17

Certification des énergies renouvelables : la première mise en oeuvre de la blockchain en France ? - Avis d’expert – Actu-environnement, 09/10/17

Pisa, Michael ; Juden, Matt. – Blockchain and Economic Development: Hype versus Reality. – CDG Policy Paper 107, July 2017. – Center for Global Development. pdf.- Cgdev.org, 20/07/17

Pialot, Dominique. – Le monde de l’énergie à l’heure de la blockchain. - La Tribune, 09/01/17

Flipo, Fabrice ; Berne, Michel. – Le bitcoin et la blockchain : des gouffres énergétiques ? - Nouvel Obs, 20/07/16

La blockchain signera-t-elle la fin du capitalisme ?Mais où va le web ?,21/07/16

 

Big data, open data, protection des données personnelles : où en sont la science et l’utilisation des données ?

Cloud hackingLes données sont partout, aussi bien dans la vie quotidienne que dans la recherche. Une nouvelle discipline, la science des données, mobilise des experts en mathématique et informatique pour analyser et traiter ce ‘pétrole’ du 21e siècle à coup d’algorithmes et de logiciels d’intelligence artificielle. Tout au long de la journée, des ‘bots’ (petits logiciels d’IA) et des objets connectés les recueillent grâce à des capteurs. On y accède librement, grâce aux dispositifs d’open data, que ce soit dans la ville intelligente (smart city) ou au niveau de la ‘science ouverte’. Les GAFA et autres géants du net se disputent nos données personnelles en investissant des milliards pour les exploiter. Quel droit et quelles réglementations doit-on mettre en place pour protéger ces données tout en profitant de ces nouvelles ressources ?

La science des données

La science des données (en anglais data science) est une nouvelle discipline qui s’appuie sur des outils mathématiques, de statistiques, d’informatique (cette science est principalement une « science des données numériques »4) et de visualisation des données. Le premier objectif du « data scientist » est de produire des méthodes (automatisées, autant que possible) de tri et d’analyse de données de masse et de sources plus ou moins complexes ou disjointes de données, afin d’en extraire des informations utiles ou potentiellement utiles. Pour cela, le « scientifique des données » s’appuie sur la fouille de données, les statistiques, le traitement du signal, diverses méthodes de référencement, l’apprentissage automatique et la visualisation de données. Il s’intéresse donc à la classification, au nettoyage, à l’exploration, à l’analyse et à la protection de bases de données plus ou moins interopérables. (Wikipedia).

Comme l’énonce Stéphane Mallat, dans sa leçon inaugurale pour la création d’une chaire Science des données au Collège de France, « cette discipline s’inscrit au cœur de la problématique scientifique : extraire de la connaissance des données empiriques qui se trouvent à la base de toutes les sciences. On est dans une évolution extraordinairement rapide qui inclut toutes les sciences qui viennent avec leurs propres données. »

Les deux principaux traitements sont la modélisation et la prédiction. L’enjeu en est la généralisation. Dans ce domaine, l’informatique a une avance considérable sur les mathématiques. Elle permet à partir d’un exemple qu’on connaît, d’extrapoler pour les exemples qu’on ne connaît pas. Elle s’appuie sur un très grand nombre de variables (ex : millions de pixels dans une image). 800x-1

En ce qui concerne la gestion des données scientifiques, les professionnels de l’information, dans les bibliothèques de recherche par exemple, peuvent être de précieux collaborateurs pour les chercheurs. Comme le soulignent Ayoung Yoon et Theresa Schulz dans leur article du College & Research Libraries « les bibliothèques universitaires se sont activement impliquées dans les services des données de la recherche : des services qui portent sur l’ensemble du cycle de vie des données comprenant le plan de gestion, la curation numérique (sélection, conservation, maintenance et archivage), la création de métadonnées et la conversion. ». Un nouveau service, le TDM ‘Text and Data Mining’ (fouille automatique de texte et de données) a pu être récemment être ajouté grâce à une série d’amendements au droit d’auteur en France, mais aussi au Royaume Uni.

Les données numériques et la « ville intelligente »

Dans la ‘smart city’, le recueil et le traitement des données devraient permettre aux citoyens de bénéficier de services sur mesure. A Toronto, une filiale de Google est en train d’édifier une métropole futuriste dans un quartier défavorisé au bord du lac Ontario. Comme le rappelle Ian Austen dans le New York Times fin décembre « le Premier ministre canadien, Justin Trudeau a promis que ce projet créerait ‘des technologies qui nous aideraient à construire des communautés plus intelligentes, plus vertes et plus inclusives ». Mais pour certains résidents cet enthousiasme doit être tempéré surtout quand il s’agit d’une entreprise connue pour sa collecte et analyse des données. Le projet Quayside sera chargé de capteurs et de caméras de surveillance qui traqueront tous ceux qui habitent, travaillent ou simplement passent dans le quartier. La masse de données recueillie permettra de mieux organiser et définir les besoins de la future ville, que la société appelle d’ailleurs une ‘plateforme’. L’électricité sera fournie par des mini-réseaux de voisinage, basés sur des énergies renouvelables. D’immenses auvents protègeront de la pluie et du soleil d’été et des allées chauffées feront fondre la neige l’hiver ! 271607011737Bigdata

Mais les capteurs dans les bâtiments pourront mesurer le bruit dans les appartements tandis que les caméras et les capteurs extérieurs surveilleront aussi bien la pollution de l’air que le mouvement des personnes et des véhicules dans les carrefours … Comme le fait remarquer Pamela Robinson, professeur de planification urbaine à l’université Ryerson de Toronto « les données vont être recueillies par une entreprise privée et non par une collectivité administrative. Pour le moment rien n’a été annoncé sur qui en aura la propriété ni qui y aura accès. » De même, si Quayside promet des logements à tous les niveaux de revenus, pour le moment la seule entreprise qui a prévu de s’y installer est Google Canada, donc plutôt des jeunes cadres bien payés … D’après cette chercheuse, les données collectées pourraient être utilisées pour limiter ou décourager l’usage, par ailleurs légitime, des espaces publics par des sans-logis, des jeunes ou d’autres groupes …

Bernard Stiegler qui intervenait dans la Cité du Futur, conférence de Maddyness, déclarait « Pour faire des villes intelligentes, essayons d’être intelligent. La nouvelle urbanité, c’est la ville désautomatisée, car la ville automatisée détruit les relations de voisinage ». Citant l’expérience de Plaine Commune (Communauté de 9 communes de Seine Saint-Denis) où il est personnellement impliqué mais aussi des entreprises comme Vinci, Orange et la Caisse des Dépôts, le philosophe a expliqué que cela implique de savoir utiliser ces technologies innovantes avec la population de Seine Saint-Denis pour qu’elle y prenne part, notamment à travers un programme d’économie contributive.

images_villeC’est aussi le point de vue de Florence Durand-Tornare, fondatrice et déléguée générale de l’association Villes Internet dans l’article de Martine Courgnaud-Del Ry dans la Gazette des communes : « Plus de trente « Villes Internet » (hors métropoles) décrivent, parfois depuis longtemps, des dispositifs de mise à disposition de données informatives, techniques, juridiques ou statistiques. Ce qui me paraît significatif, c’est qu’elles ouvrent avant tout des données utiles au citoyen, et pas uniquement celles qui sont attendues par les grands opérateurs dans les zones hyper-urbaines — essentiellement relatives au transport ou à la gestion de l’énergie… Nous remarquons aussi que l’ouverture des données est l’occasion d’organiser des dispositifs participatifs avec les citoyens, qui contribuent parfois activement à choisir les applications utiles aux résidents que la donnée permet de produire. »

L’adoption du RGPD et la polémique sur la ‘patrimonialisation’ des données personnelles

L’Assemblée nationale examine en ce moment le projet de loi sur la protection des données personnelles « qui adapte notre droit au nouveau cadre juridique européen, composé d’une part, du règlement général de la protection des données (RGPD) et d’autre part de la directive sur les fichiers de police et de justice, qui entreront tous deux en vigueur en mai 2018. ». Ce règlement fixe de nouvelles obligations à toute entreprise exploitant des données : droit de portabilité d’un opérateur à l’autre, droit d’effacement et surtout, consentement explicite.

Une controverse vient de se développer dans la presse après une interview Gaspard Koenig dans Les Echos évoquant le Rapport du mouvement Génération libre vantant les mérites de la commercialisation des données personnelles. Pour G. Koenig « si la data est bien cet « or noir » du 21ème siècle, il n’y a pas de raison de ne pas payer les producteurs – nous – sans laisser aux raffineurs (les agrégateurs et les plates-formes) l’intégralité des revenus liés à l’exploitation des data. » Pour ce philosophe libéral, il y a trois options pour gérer l’accès aux données : mettre en place une « sorte d’agence nationale chargée de mettre des data encryptées à la disposition des entreprises », créer, comme la CNIL et la Commission européenne, des « droits pour les citoyens et des obligations pour les entreprises, avec le risque de judiciarisation excessive de l’économie digitale et d’étouffer l’innovation ». La troisième option qu’il privilégie et « qui peut s’articuler à la précédente, est la patrimonialité des données pour permettre aux entreprises de se les approprier après avoir justement rémunéré les citoyens. ». Cette transaction se ferait à travers « un système de ‘nanopaiements’ qui viendraient créditer ou débiter en continu un compte digital personnel ». Ceux qui refuseraient de céder leurs données seraient obligés de payer les services numériques. Cette idée a été reprise dans une tribune du Monde prônant la ‘monétisation de nos données’, signée par plusieurs personnalités (Bruno Bonnell, Laurence Parisot, Alexandre Jardin, Gaspard Koenig). claire-sambuc-juriste-tariq

Cette « fausse bonne idée » comme la définissent Serge Abiteboul et Gilles Dowek dans une tribune dans le Monde, a été immédiatement attaquée par un grand nombre de chercheurs et de juristes dans la presse et sur les réseaux sociaux. Pour ces deux chercheurs « Le cas des données numériques est cependant un peu plus complexe que celle de des champs d’orge ou de blé, car qui cultive les données ? Ceux qui les produisent (vous et moi, les géants du Web, les hôtels…), ou ceux qui les entassent et les analysent pour en tirer du profit (ni vous et moi) ? ». Et même une fois la propriété établie, comment les internautes seront-ils assurés que le contrat ne soit pas léonin (accès au service contre ‘open bar’ pour les géants du Net) ? De plus, il n’est pas sûr que ces entreprises soient vraiment intéressées par nos données personnelles, vu qu’à travers le ‘crowdsourcing’, un grand nombre d’internautes produisent déjà du travail sur les données pour une très faibles rémunération. Mais surtout les données personnelles sont avant tout sociales : elles résultent des interactions des internautes entre eux ou avec des entreprises ou  institutions (mails, commentaires, profils, etc.). Tristan Nitot dans son post sur Standblog, reprenant la comparaison avec la vente d’un rein, rappelle que déjà le CNNum estimait que « l’introduction d’un système patrimonial pour les données personnelles est une proposition dangereuse ». Comme il est interdit de faire commerce de ses organes (‘indisponibilité’ ou ‘non patrimonialité’ du corps humain), on ne peut séparer  l’individu de ses données personnelles, ça serait en faire un objet qu’on peut commercialiser « permettre la patrimonialisation c’est — métaphoriquement — permettre de revendre par appartements son moi numérique, c’est faire commerce de son corps numérique, en quelque sorte, ce qui est interdit en France pour son corps physique, au nom de la dignité humaine. ». De plus, il sera très difficile à un individu de se faire payer vu les difficultés qu’a le fisc à faire payer les GAFA … Le rapport de force ne sera pas du tout en sa faveur …

indexUne autre position est celle développée par l’essayiste Evgeni Morozov dans l’émission Soft Power citée par Calimaq dans son post fin octobre. Plutôt que la défense individuelle de la vie privée, Morozov propose de faire des données personnelles un ‘bien public’ et de les faire relever du ‘domaine public’. Il ne pense pas « qu’on puisse régler tous les problèmes que posent les géants du net en utilisant les outils traditionnels de régulation du marché, c’est-à-dire en leur faisant payer des taxes et en mettant en place des lois anti-trust ». Il préconise même d’accélérer le processus d’automatisation et d’analyse des données, car tout n’est pas négatif. Si les cancers pourront bientôt être dépistés grâce aux données, cela ne devrait pas se faire en donnant autant de pouvoir à des entreprises de la Silicon Valley ! Un système dans lequel les données appartiennent à la communauté permet à tout un chacun de se saisir de ces données pour en faire quelque chose, même au niveau local. E. Morozov préconise « un système hybride empruntant à la fois des éléments à la domanialité publique et à la propriété intellectuelle, tout en s’inspirant de certains mécanismes des licences libres ».

Cette hybridation entre protection personnelle et usage collectif se retrouve dans le point de vue du sociologue Antonio Casilli qui défend dans un article du Monde avec Paola Tubaro, l’idée que « la défense de nos informations personnelles ne doit pas exclure celle des travailleurs de la donnée ». Pour ces chercheurs « Nos informations ne sont plus ” chez nous “. Elles sont disséminées sur les profils Facebook de nos amis, dans les bases de données des commerçants qui tracent nos transactions, dans les boîtes noires algorithmiques qui captent le trafic Internet pour les services de renseignement. Il n’y a rien de plus collectif qu’une donnée personnelle. La question est donc moins de la protéger de l’action d’intrus qui cherchent à en pénétrer la profondeur que d’harmoniser une pluralité d’acteurs sociaux qui veulent y avoir accès. ». C’est pourquoi plutôt que la protection individuelle des données, Casilli et Tubaro défendent une négociation collective contre des services. Lionel Maurel et Laura Aufère développent cette approche dans un post très détaillé de S.I.Lex.  Ces chercheurs prônent une protection sociale au sens large du terme, car « si les données sont produites dans le cadre d’activités assimilables à de nouvelles formes de travail, alors ce sont des mécanismes de protection sociale enracinés dans le droit social qu’il convient de déployer pour garantir les droits des personnes. ». Ils préconisent de se doter de moyens adéquats pour engager ces négociations dont les termes restent encore dictés par le cadre imposé par les plateformes. Dans cet article, repris d’ailleurs par Libération, les chercheurs dessinent les contours de ce nouveau droit social du 21e s. Jusqu’à présent, la protection des données était restreinte au niveau individuel. Comme le soulignent la juriste Antoinette Rouvroy et Valérie Peugeot de l’association Vecam, que ce soit pour l’obligation de consentement que pour la portabilité des données, aussi bien la CNIL que le RGPD se concentrent trop sur le niveau individuel. D’où l’importance de « mobiliser un nouvel imaginaire pour construire un cadre de négociation collectives sur les données ». th-300x1000-rgpd.jpg

Rochfeld, Judith ; Farchy, Joëlle ; Forteza, Paula ; Peugeot, Valérie. - « Les internautes réclament un usage moins opaque et une maîtrise de leurs données personnelles ». Tribune. – Le Monde, 07/02/18

Loi données personnelles : dans l’apathie des débats, une envolée néo-libérale absurde ! - La Quadrature du Net, 07/02/18

Courgnaud-Del Ry, Martine. – Des services numériques communs émergent enfin sur tout le territoire. – Gazette des communes, 07/02/18

Guillaud, Hubert. – Pourquoi mes données personnelles ne peuvent pas être à vendre ! – Internet Actu, 06/02/18

Données personnelles : le projet de loi qui va mieux nous protéger. – La Dépêche, 06/02/18

Assemblée nationale. – Société : protection des données personnelles – Projet de loi déposé le 13 décembre 2017- discussion 06-08/02/18/Paula Forteza, Rapporteure.

Wiggleworth, Robert (FT). – Big data : les données numériques peuvent-elles révolutionner l’action politique ? – Nouvel Economiste, 06/02/18

Collectif. – Nos « données personnelles » nous appartiennent : monétisons-les ! - Le Monde, 05/02/18

Casilli, Antonio ; Jeanticou, Romain.  – La domination des géants du numérique est-elle un nouveau colonialisme ? Entretien. – Télérama, 05/02/18

Abiteboul, Serge ; Dowek, Gilles. – « La propriété des données est une fausse bonne idée ». – Le Monde, 05/02/18

Maurel, Lionel ; Aufrère, Laura. – Pour une protection sociale des données personnelles. – S.I.Lex, 05/02/18

Nitot, Tristan. – Données personnelles et droit de vendre des organes humains. – Standblog, 02/02/18

Lévêque, Rémy. – « Facebook nous prend en otage ». – Usbek & Rica, 02/02/18

Parapadapis, George. – RGPD, de l’incertitude aux solutions pratiques. – Informatique News, 31/01/18

Revendre ses données « personnelles », la fausse bonne idée. – Mais où va le web ?, 29/01/18

Ertzscheid, Olivier. – Faut pas prendre les usagers des GAFAM pour des datas sauvages. – Affordance.info, 28/01/18

Pour une patrimonialité des données : Rapport. – Mes data sont à moi/Collectif data. – Génération libre.eu, 25/01/18

Naughton, John. – Who’s doing Google and Facebook dirty work?- The Guardian, 24/01/18

Casilli, Antonio ; Tubaro, Paola. – La vie privée des travailleurs de la donnée (Le Monde, 22/01/18) – Antonio A. Casilli

Mallat, Stéphane. – Sciences des données : leçon inaugurale (vidéo). – Collège de France, 11/01/18

Schmitt, Fabienne ; Madelaine, Nicolas. – Gaspard Koenig : « Chaque citoyen doit pouvoir vendre ses données personnelles ». – Les Echos, 07/01/18

Rey, Olivier ; Rouvroy, Antoinette. – Données, savoir et pouvoir (Table ronde). – PhiloInfo, décembre 2017 (vidéo).

Austen, Ian. – City of the Future? Humans, not technology, are the challenge in Toronto. – The New York Times, 29/12/17

Calimaq (Lionel Maurel). – Evgeni Morozov et le « domaine public » des données personnelles. – S.I.Lex, 29/10/17

 

Intelligence artificielle : quels impacts sur l’économie et la société ?

IALes progrès de la recherche en intelligence artificielle en ont fait un sujet incontournable des tendances de la décennie actuelle. Annoncées depuis les années 1960, les avancées dans cette discipline complexe se sont confirmées depuis les années 2000, grâce, notamment, au ‘machine learning’ (apprentissage automatique : les machines ‘apprennent’ à partir des jeux de données qui leur sont proposés) et à son dernier développement le ‘deep learning’ qui s’appuie sur les ‘réseaux de neurones’ : des algorithmes de machine learning sont utilisés pour entraîner les couches profondes de réseaux de neurones. Plutôt que de modéliser de vastes quantités d’information (ex : calculer tous les coups possibles dans une partie d’échec), les réseaux de neurones apprennent tout seuls en digérant des millions de données (Maddyness). Combinés avec des mégadonnées (big data), ces intelligences artificielles réalisent des opérations et des actions qui dépassent en rapidité et en pertinence les actions humaines. Cela explique le succès de ces technologies cognitives au Web Summit de Lisbonne en novembre dernier où robots et véhicules autonomes ont joué les vedettes.

Les exemples des récents succès de l’automatisation et de l’IA se multiplient : les taxis autonomes, comme Lyft à Boston ; la prévention des suicides grâce à leur détection sur les messages Facebook, la prédiction (réussie) de la personne de l’année au magazine Time, la découverte de nouvelles exoplanètes dans un partenariat Google-NASA, etc. Comme le souligne Olivier Ezratty dans son post, l’intelligence artificielle n’est pas un produit. Il n’y a pas de logiciels d’intelligence artificielle mais des solutions d’intelligence artificielle très variées qui s’appuient sur plusieurs dizaines de briques logicielles différentes qui vont de la captation des sens, notamment audio et visuels, à l’interprétation des informations, au traitement du langage et à l’exploitation de grandes bases de données et de connaissances structurées ou non structurées.

Combinée avec une voix de synthèse, Chaï, une application d’intelligence artificielle permet d’écouter sur son téléphone mobile la suite d’un livre papier à l’endroit exact où l’on s’est arrêté. Cette application convient plus à un documentaire qu’à un ouvrage de fiction. Idéal pour réviser ses cours dans les transports en commun ! Les fichiers audios comportent des dictionnaires qui enrichissent le texte, en transformant par exemple les sigles et acronymes en termes développés. Et comme le confirme Alexis Botaya, qui présentait ce produit au salon HumainxMachines, aucun problème de droit d’auteur en raison d’un accord avec les éditeurs : le traitement s’effectuant à partir du fichier de l’ouvrage avant son impression et le client doit avoir acheté le livre papier.

Au Japon, l’entreprise Tasei se propose de lutter contre le surmenage de ses employés en leur envoyant des drones bourdonner autour d’eux et leur jouer « Auld Lang Syne », la chanson écossaise qui signale au Japon la fermeture des magasins … Comme l’explique Nelly Lesage dans Numérama, les Japonais peuvent effectuer plus de 80h d’heures supplémentaires par mois ! Le modèle T-Frend est doté d’une caméra qui surveille le comportement des employés et se déclenche quand ils dépassent les horaires. Pour une fois, la surveillance est utilisée pour le bien-être des travailleurs !

En Chine, la reconnaissance faciale est généralisée dans la vie quotidienne et le piéton qui traverse au feu rouge est vite repéré et sa photo affichée au carrefour ! Comme l’explique Leng Biao, professeur de vision informatique à Pékin, cité dans l’article du Monde, « L’important ce sont les algorithmes. Quand il s’agit de reconnaitre une personne dont on a la photo, la reconnaissance faciale est très fiable, on trouve même des logiciels gratuits sur internet ». Et comme en Chine les gens sont moins préoccupés des questions de vie privée, cette méthode est bien acceptée…   1486620188464

Ces performances se sont multipliées depuis une quinzaine d’années et ne manquent pas de soulever controverses et inquiétudes aussi bien parmi les scientifiques et géants du net (Stephen Hawking, Elon Musk et Bill Gates) que dans le grand public. Laurent Alexandre, le chirurgien et homme d’affaire, voudrait au contraire, « casser la gueule à l’Europe pour avancer ». Comme le souligne Pierre Cheminade dans la Tribune, pour le créateur de Doctissimo l’Europe a déjà perdu la bataille du numérique et « que pour ne pas perdre la guerre et sortir d’une situation de « colonie numérique sans souveraineté », la France doit renforcer la recherche en intelligence artificielle et supprimer la protection des données personnelles. ».

Ces préoccupations autant éthiques que réglementaires ont amené le gouvernement français à confier au mathématicien et député Cédric Villani, une mission sur ce sujet, accompagnée d’une consultation publique. Au niveau européen, Margarethe Vestager, commissaire européenne à la concurrence, est intervenue au Web Summit pour affirmer que le marché unique européen n’a pas vocation à être régi par « la loi de la jungle, mais par la démocratie à l’œuvre, pour le respect de la concurrence au service de l’innovation » .

 

Les principaux secteurs impactés   Un-groupe-de-recherche-créé-pour-encadrer-lintelligence-artificielle-des-robots

De nombreux secteurs et services sont déjà ou seront bientôt touchés par ces innovations technologiques, et ce à différents niveaux.

  • Les transports avec les véhicules autonomes
  • La santé avec des programmes de détection de maladies (cancers)
  • La relation client avec l’utilisation d’agents conversationnels et de traitement automatique de courrier électronique
  • La sécurité avec la reconnaissance faciale et les technologies de vision artificielle
  • L’urbanisme avec la ville connectée (smart city)

L’enseignement, la psychothérapie, le journalisme, la politique et même la littérature pourraient être touchés par cette vague d’automatisation. Mais pour le moment toutes les professions ‘créatives’ sont relativement épargnées.

Des informations contradictoires sur les conséquences socio-économiques et l’emploi de l’automatisation de l’industrie et des services se multiplient sans s’annuler pour autant … Nelly Lesage dans son article de Numerama évoque « un rapport du cabinet McKinsey & Cie qui estime que 800 millions de travailleurs perdront leur emploi d’ici 2030, en raison de l’automatisation ». Cette « invasion des robots » touchera surtout les pays les plus avancés, comme l’Allemagne et les Etats-Unis. Les métiers impliquant une interaction humaine, comme les médecins, les avocats, les enseignants et les barmen, devraient, quant à eux être préservés. La vidéo publiée dans le Monde « Serons-nous un jour remplacés par des intelligences artificielles » cite une étude du cabinet Roland Berger de 2014 qui prévoit que 3 millions d’emplois pourraient disparaître d’ici 2025 à cause des intelligences artificielles ! Et les métiers engendrés en retour par le secteur robotique ne compenseront pas ces disparitions. Plus préoccupant encore, ces mesures ne se limitent pas aux métiers simples et répétitifs … Dans son article de l’Usine digitale, Christophe Bys, en revanche, cite une étude internationale de Cap Gemini selon laquelle « les entreprises qui ont recours à l’intelligence artificielle n’ont majoritairement pas détruit d’emplois. Elles en ont même créé. ». Toutefois cette étude qui relativise l’impact de l’IA porte sur un périmètre restreint d’entreprises (dont le chiffre d’affaire est supérieur à 500 millions de dollars). Les pays européens (France, Espagne, Pays-Bas) ont déployé moins d’initiatives IA que l’Inde ou l’Australie …

C’est aussi le point de vue de Bertrand Diard, président de Tech in France, dans son interview dans la Croix « La robotisation dans l’industrie n’a pas réduit le volume d’emplois. Ce qui l’a fait, ce sont les délocalisations vers la Chine. L’Allemagne, qui est très robotisée, a créé de la richesse et de l’emploi industriel, alors que la France, dans le même temps, en a perdu. » De nouveaux métiers devraient émerger autour de ces nouvelles technologies et il faut développer la formation des travailleurs qui pourraient ainsi s’adonner à des tâches plus intéressantes. Alain Guillemolles a interviewé dans le même article Romain Guers, délégué syndical au Crédit Mutuel. Cette banque a adopté Watson, l’agent intelligent d’IBM (ce chatbot est aussi en fonction chez Orange et Bouygue Telecom) pour l’assister dans le traitement des données de la relation clients : « il n’est pas question de remplacer les conseillers bancaires par des robots. […] l’outil ‘intelligent’ aide les chargés de clientèle à trier le courrier en fonction des priorités exprimées par les clients. De plus, ils ont accès à un « assistant » qui peut répondre à certaines demandes d’information en épargne et assurance. Mais le conseiller commercial reste le pivot de la relation avec le client. ». Là aussi, la mise en place de l’outil IA n’a pas eu d’impact sur l’emploi. Pour le moment, car les outils intelligents apprennent très vite …

On retrouve ici les deux conceptions de l’IA : d’une part, l’IA comme assistant de l’humain qui permet de réaliser l’’homme augmenté’, doté de sortes de prothèses technologiques ; d’autre part, l’IA autonome qui arriverait à une sorte de ‘conscience’ !

cover-MIT-600x399Dans la recherche médicale, en revanche, l’outil intelligent n’est pas encore vraiment fiable. Watson devait permettre aux soignants « de passer moins de temps sur la littérature et plus de temps pour prendre soin des patients ». Comme le souligne Jean-Yves Paillé dans la Tribune, « L’IA destinée à trouver des solutions afin de personnaliser les traitements en cancérologie est pour le moment décevante, en particulier dans les diagnostics ». Le système souffre d’un certain nombre de biais : d’abord dans les publications scientifiques : sur 700 000 articles publiés par an en médecine, de nombreuses publications n’ont pas de valeur. « La machine n’est pas capable aujourd’hui de faire la différence entre ce qui ne vaut rien et un article intéressant » comme l’analyse Guy Vallencien dans

« La médecine sans médecin » cité dans l’article. De plus près de 2% des scientifiques admettent « avoir fabriqué, falsifié ou modifié des données ou des résultats au moins une fois. » « jusqu’à 33,7% ont avoué d’autres pratiques de recherche douteuses » d’après l’étude de Plos One.  Mais aussi l’intelligence artificielle s’appuie sur des données médicales spécifiques aux protocoles de soins des Etats-Unis et aurait du mal à s’adapter aux méthodes de différents pays où les protocoles peuvent différer … « L’IA ne peut pas être plus neutre et performantes que les données dont elle dispose ».

Ethique et réglementation

L’éthique fait partie des principaux axes définis par la mission Villani et concerne de nombreux aspects du déploiement de ces technologies. Aux États-Unis, les géants du numérique, Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, IBM ainsi que de nombreux chercheurs s’engagent pour développer une intelligence artificielle responsable et éthique. Le Partnership on AI to benefit people and society (Partenariat sur l’IA au service des citoyens et de la société), organisation à but non lucratif, a pour objectif la compréhension du public sur l’IA et la définition de meilleures pratiques dans ce domaine.

Au Québec, le préambule de la Déclaration de Montréal a été dévoilé en clôture du Forum sur le développement socialement responsable de l’intelligence artificielle le 3 novembre. Portant sur les thèmes de la cybersécurité, la responsabilité légale, la psychologie morale, le marché du travail, le système de santé et la ville intelligente, le Forum a comme ambition la ‘coconstruction’ entre le public, les experts et les pouvoirs publics. Comme l’a déclaré Guy Breton, recteur de l’UdM « Les avancées de l’intelligence artificielle toucheront progressivement tous les secteurs de la société et nous devons poser, dès maintenant, les balises qui encadreront son développement afin qu’il soit conforme à nos valeurs et porteur d’un véritable progrès social.» Les-rendez-vous-du-numérique-et-du-développement-commercial

En France, la CNIL dans son rapport des enjeux éthiques des algorithmes et de l’intelligence artificielle, présenté le 15 décembre, réaffirme deux principes fondateurs et préconise six recommandations opérationnelles pour permette à l’Homme de garder la main. Tout d’abord, le principe de loyauté : l’intérêt de l’utilisateur doit primer ; un principe de vigilance/réflexivité ensuite en organisant « un questionnement régulier, méthodique et délibératif à l’égard de ces objets mouvants ». Ces principes pourraient s’inscrire dans une nouvelle génération de garanties et de droits fondamentaux à l’ère numérique.

Parmi les recommandations : former à l’éthique tous les acteurs-maillons de la ‘chaîne algorithmique’ ; rendre les systèmes algorithmiques compréhensibles ; encourager la recherche sur l’IA éthique ; renforcer la fonction éthique au sein des entreprises. Comme le dit Isabelle Falque-Pierrotin, Présidente de la CNIL « L’objectif de ce débat est de garantir que l’intelligence artificielle augmente l’homme plutôt qu’elle ne le supplante et participe à l’élaboration d’un modèle français de gouvernance éthique de l’intelligence artificielle ».

Alexandra Yeh évoque dans son compte-rendu de la Conférence Nouvelles pratiques du journalisme de l’Ecole de Journalisme de Sciences Po, la proposition de Dominique Cardon pour une ‘éducation des algorithmes’. Comme on s’en est rendu compte dans les années 1980, les tentatives de programmer les machines à raisonner comme des humains avec des règles et des systèmes de décisions logiques sont vouées à l’échec. L’humain n’est pas un être pleinement rationnel et ses décisions dépendent souvent de facteurs imprévisibles (contextes, affects, sensibilité). Il faut donc « apprendre aux machines à analyser nos comportements plutôt que nos représentations ». Pour Dominique Cardon « nous devons réfléchir à la façon dont voulons éduquer les algorithmes ». Car nous sommes responsables des biais de l’IA (cf le cas des IA racistes).

Avec l’automatisation, les dilemmes moraux vont se multiplier : en plus de gérer les actions accidentelles ou intentionnelles de leurs inventions, les chercheurs en AI devront faire face à de tels dilemmes. Par exemple, face à une situation de danger, l’IA de la voiture autonome devra décider qui épargner en cas d’accident : une femme enceinte ou un homme âgé ; renverser un enfant ou deux adultes ? En fait, décider lesquels d’entre nous devront vivre ou mourir …  Jean-François Bonnefons, professeur à la Toulouse School of Economics, explore ces dilemmes avec le projet Moral Machine qui « confronte les internautes à ce genre de situations pour leur demander de trancher, a déjà recueilli 40 millions de décisions ». Ce programme permet d’identifier les critères pesant dans la décision, les variations selon le type de personne (genre, âge, CSP, nationalité) et les différences culturelles et géographiques. Si les choix moraux sont relativement homogènes (sauver les humains plutôt que les animaux ), les résultats montrent qu’il n’existe pas de règle d’éthique totalement universelle, même si des convergences locales existent dans le monde …

A l’instar des avancées de l’intelligence artificielle, les préoccupations éthiques et politiques à ce sujet sont un « work in progress ». Nous aurons l’occasion d’y revenir à l’avenir.

data-672x372Bonnes fêtes et meilleurs vœux pour 2018

Pour aller plus loin

L’intelligence artificielle, quelles conséquences pour l’emploi. – Les Numériques – Dossier, 17/12/17

Comment permettre à l’Homme de garder la main ? Rapport sur les enjeux éthiques des algorithmes et de l’intelligence artificielle. – CNIL, 15 décembre, 2017

Cheminade, Pierre. – Laurent Alexandre : « La France a perdu sa souveraineté numérique ». – La Tribune, 13/12/17

Georges, Benoît. – Ce que les Français attendent de l’intelligence artificielle. Les Échos, 12/12/17

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Quel avenir pour l’enseignement à distance ?

F1Émergeant il y a cinq ans, les MOOCs avaient soulevé un grand enthousiasme en matière d’enseignement en ligne : voir ces cours prestigieux d’universités d’élite mis à la disposition gratuitement du plus grand nombre représentait une ‘disruption’ dans l’univers sélectif de l’enseignement supérieur, en particulier aux États-Unis où l’accès à l’Université est difficile et les droits de scolarité élevés.

L’éclatement de la bulle Mooc

Les Moocs ont-ils fait ‘pcshitt’, comme le prétend Marine Miller dans son article du Monde ?

Un certain nombre de critiques s’élèvent contre l’évolution de cette innovation pédagogique. Tout d’abord, sa technologie qui n’a rien de vraiment révolutionnaire : des vidéos de cours magistraux accompagnés de quelques quizz … C’est loin d’être la disruption annoncée … De plus, la gratuité des cours, qui faisait l’attrait de ce dispositif, notamment dans les pays anglo-saxons, a été partiellement réduite, en particulier en ce qui concerne la certification ou les crédits dont les étudiants peuvent bénéficier. Sans parler de ceux qui déplorent la dématérialisation des cours et l’absence physique du professeur (et des étudiants !).

Malgré les 25 millions de participants et avec un marché estimé de 2500 millions de dollars (chiffres de 2015à vérifier), les MOOCs ne semblent pas avoir trouvé leur rythme de croisière. D’après une étude de Coursera, citée par Managexam, seuls 4% des étudiants avouent poursuivre leur formation jusqu’au bout … ! Et tous les étudiants n’ont pas la capacité d’apprendre de façon autonome … Mais tous les participants ne cherchent pas forcément à décrocher le diplôme ou la certification à mettre sur leur CV … Et près de 50% en ont suivi au moins la moitié … !images_civ

Mais plus sérieusement, c’est la philosophie même de ces cours en ligne qui est remise en cause. Outre les abandons massifs et le changement de modèle économique des plateformes, Karen Head dénonce le « colonialisme académique » que représentent les MOOCs dans son livre Disrupt This !, cité dans la recension de livres de Impact of Social Science. Professeur associée de littérature au Georgia Institute of Technology (Georgia Tech), elle a expérimenté elle-même ce dispositif en proposant son cours d’écriture de 1ere année sur un MOOC, bénéficiant d’un financement de la Gates Foundation qui voulait disposer au moins d’un cours non-traditionnel dans son offre. Ce ‘point de vue de l’intérieur’ lui a permis de nuancer son impression. Pour elle, cette disruption évolue dans le contexte du modèle éducatif de l’enseignement supérieur américain, la plupart des plateformes sont basées aux USA et nouent des partenariats avec les universités américaines les plus renommées. C’est difficile d’évoquer une ‘démocratisation’ de l’enseignement supérieur dans ce contexte. Les plateformes européennes (FUN, FutureLearn[GB]) ont plus ou moins imité le modèle américain. La seule proposition ‘vendable’ des Moocs, c’est la promesse d’un changement positif pour tout un chacun, que les ‘mal desservis du monde entier’ vont pouvoir profiter d’un accès libre aux enseignements des meilleures universités’. En fait, on assiste à l’adoption de contenu payant produit par ces grandes universités par les petites et moyennes universités, le développement et la maintenance d’un MOOC reste encore très opaque. 05894964-photo-illustration-objets-connectes

L’évolution du modèle économique : des MOOCs aux SPOCs

Ce que montrait aussi l’étude de Coursera, c’est la tendance à préférer les cours qui ont un aspect de formation professionnelle : 52% des interrogés suivent un cours pour améliorer leurs compétences dans le cadre de leur travail ou pour trouver un emploi. C’est cette ‘employabilité’ que critiquait d’ailleurs Karen Head, son cours de ‘composition de première année’ ne remplissait évidemment pas ce critère et ne pouvait pas être évalué de la même façon … Dans ce contexte professionnel, on retrouve l’influence des entreprises et l’importance du classement et des statuts des étudiants. C’est aussi cette variable qui a conduit des plateformes comme Coursera et Udacity à faire payer les certifications. D’ailleurs sur certains MOOCS, certaines parties du cours ne sont pas accessibles gratuitement, comme le souligne le post de Couserajunkie « Free MOOCs ? Forget about it ». Jusqu’au bouton LinkedIn qui disparaît si on n’a pris l’option de certification payante …

C’est à ce moment-là que l’on a vu fleurir les SPOCs (Small Private Online Course : cours en ligne privé en petit groupe). Ces formations, en général plus courtes, sont de plus proposées en entreprise comme alternative aux cours en présentiel. Les professeurs qui conçoivent ces cours s’appuient sur des contributions d’entreprises pour créer du contenu tourné vers les secteurs à forte demande (commerce, analyse des données, technologies numériques). Coorpacademy , en revanche, parie sur un nouveau paradigme, au lieu de proposer des séquences de formations continue de 3 jours, 2 semaines ou six mois, cette start-up propose « des apprentissages au fil de l’eau, quand un peu de temps se libère, dans les transports en commun ou en attendant un rendez-vous » comme le souligne Christophe Bys dans son article d’Usine digitale. C’est la méthode Apple avec iTunes : « Il change les règles du jeu en pariant non pas sur la gratuité, mais sur la fragmentation de l’usage ». De plus, un ‘protocole pédagogique inversé’ (le cours commence par un quizz, l’étudiant vérifie ensuite les réponses), permet de prendre en compte l’hétérogénéité des personnes qui suivent la formation. Chacun suit en fonction de ses besoins, de ces lacunes et peut rejoindre ensuite une communauté de groupe où la compétition peut se transformer en coopération, les apprenants d’hier pouvant se transformer en coach pour aider les nouveaux venus …

Les Mooceurs peuvent aussi avoir une démarche collective, comme le remarque Matthieu Cisel dans son post « L’avenir des MOOC passe-t-il par l’entreprise ?». Dans une structure, association, entreprise, un groupe de personnes peut se saisir d’un MOOC pour créer des dynamiques collectives, souvent dans une démarche ‘bottom-up’. Le MOOC peut être l’occasion de travailler un point ensemble : la gestion de projet, le prise de parole en public, la statistique, etc. Pour Matthieu Cisel, « l’avenir des MOOCs se trouve dans leur intégration, formelle ou non, dans les cursus de formation initiale ou continue ».

5202542_7_3ee3_plusieurs-tests-existent-pour-mesurer_4a49d65e5a7648af61b4aded15f8ecb3Des avancées pédagogiques et technologiques

  • Un cours de droit sur Facebook Live

Bruno Dandero, professeur de droit des affaires à Paris 1 Panthéon-Sorbonne diffuse ses cours magistraux en direct sur Facebook Live. Au lieu d’utiliser une plate-forme pédagogique privée ou publique (Coursera, edX ou FUN), cet enseignant élargit son audience des 300 étudiants de son cours à des milliers d’internautes du réseau social ‘massif’, sans inscription spécifique ni identifiants autres que ceux de Facebook. Comme le souligne Paul Conge dans l’Etudiant, ces interactions et contributions (remarques, liens hypertextes et questions juridiques) finissent par constituer un « document pédagogique enrichi ». Comme le dit le Pr Dandero, commentant les 25 000 vues de sa première vidéo « Ce qui me plait c’est de donner accès aux cours à des personnes qui ne sont pas inscrites à l’université ». Son audience est internationale et francophone (Vietnam, Madagascar, Afrique noire). Mais, malgré tout, un cours de droit de 3e année, ça demande des prérequis » …

  • L’intelligence artificielle s’invite sur les MOOCs : les ‘chatbots’ assistants pédagogiques

De nombreux enseignants américains utilisent de plus en plus des fonctionnalités d’intelligence artificielle (Siri d’Apple, Alexa d’Amazon, Watson d’IBM) pour les assister dans leurs cours en ligne. Ces chatbots, répondent aux questions, rappellent à l’ordre les étudiants pour certaines tâches ou échéances et peuvent animer des débats en ligne … Évidemment, cela risque de faire disparaître les ‘teaching assistants’, ces étudiants que Karen Head se plaignait de ne pouvoir rémunérer correctement dans son MOOC … Mais comme l’explique Donald sur le post de Wildfire Learning, cela permet aux assistants humains de se focaliser sur les questions intéressantes et créatives quand les ‘bots’ se chargent des questions récurrentes (à Georgia Tech, 10 000 par semestre pour 350 étudiants).

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  • L’émergence de la réalité virtuelle dans la classe

L’importance prise par la formation professionnelle dans l’enseignement à distance implique l’acquisition de compétences plus pratiques que les seules notions théoriques émises par les vidéos des cours en ligne. Malgré le jeu d’acteur des enseignants et leurs exploits graphiques sur les tableaux, noirs ou blancs, il faut souvent beaucoup d’imagination pour se représenter les choses enseignées … C’est là qu’intervient la réalité virtuelle immersive. De la l’école primaire à la formation des chirurgiens en Irlande en passant la construction de maisons durables en Chine, sans oublier évidemment, la simulation du pilotage d’un avion, les casques de réalité virtuelle emmènent les apprenant sur le ‘terrain’. Pour les enfants, Facebook et Google se partagent le marché. Avec Time Machine de Facebook social VR, les élèves se retrouvent dans la préhistoire près des dinosaures avec une application de type ‘Jurassic Park’. Dans Expeditions, du kit Google, le professeur se transforme en guide au sommet de l’Everest ou sur Mars … La Rady School of Management, de l’Université de San Diego en Californie a déjà son programme virtuel sur VirBela, la plateforme de réalité sociale virtuelle. En s’y connectant, les étudiants sont plongés dans des situations de cas concrets et doivent interagir comme dans un jeu vidéo …

Les MOOCs n’ont pas révolutionné l’enseignement supérieur : le ‘mammouth’ est difficile à renverser … Ce dispositif a néanmoins bousculé un certain nombre de rigidités pédagogiques et fait bouger les lignes dans les formations initiales et continue. L’enseignement initial se retrouve même impacté par cette innovation à travers la pratique de la ‘classe inversée’, de plus en plus adoptée dans certains cours. Cette pédagogie qui encourage les apprenants à se familiariser avec un certain nombre de notions sur internet avant d’assister aux cours et d’en débattre ensuite avec leurs enseignants, a inspiré la plateforme FUN qui propose aujourd’hui aux lycéens de terminale des MOOCs de préparation à l’enseignement supérieur sur des matières sensibles (Maths, droit, SHS, sport). Cela leur permettra d’être prêts au niveau des prérequis ou ‘attendus’ pour certaines filières comme le prévoit la prochaine réforme de l’admission à l’université.

MOOC

Siemens, George ; Gasevic, Dragan ; Dawson, Shane. – Preparing Digital University :a review of the history and current state of distant, blended, and online learning. – Athabasca University, University of Edinburgh, University of Texas Arlington, University of South Australia. – Bill & Melinda Gates Foundation, February 2015. (pdf).

Cisel, Matthieu. – MOOC : pour la Révolution, on repassera. – Educpros : La révolution MOOC, 22/04/15

Cisel, Matthieu. – L’avenir des MOOC passe-t-il par l’entreprise ?Educpros : La révolution MOOC, 23/06/15

Free MOOCs ? Forget about it. – Courserajunkie, 26/05/15

Trujillo, Elsa. – La formation professionnelle, l’avenir des MOOC. -Microsoft RSLN, 26/08/15

Bys, Christophe. – Coorpacademy veut appliquer la méthode Apple à la formation professionnelle.Usine digitale, 01/09/15

Brasher, Joan. - What makes students stick with a MOOC?Research News Vanderbilt, 26/02/16

Conge, Paul. – Un prof de droit donne des cours en direct sur Facebook. – L’Etudiant, 23/09/16

Merry, Peter. - Immersive Virtual Reality: Online Education for the Next Generation. – Converge, 28/09/16

Les universités britanniques lancent les premiers MOOCs certifiants. – Le Monde, 18/10/16

MOOCs : les chiffres qui comptent. – Managexam, 01/11/16

Bot teacher that impressed and fooled everyone. – Wildfire Learning, 02/08/17

Duthion, Brice – MOOC, SPOC, COOC et autres tutos, ou les aventures en ligne d’un formateurs voulant se former … -Etourisme.info, 03/10/17

Frank, Cyrille. – Mooc, elearning, gamification, serious-game … innovations réelles ou mirages ?Médiaculture, 14/10/17

Boeva, Yana. – Book review: Disrupt This! MOOCs and the Promise of Technology by Karen Head. – Impact of Social Sciences, 22/10/17

Antaya, Felipe. – Ouvrir les murs de la classe avec le numérique. – École branchée, 23/10/17

Miller Marine. – Les MOOC font pschitt. – Le Monde, 23/10/17

Economie des plateformes : entre partage des communs et post-salariat capitaliste

ozwilloLes plateformes occupent  une place de plus en plus prépondérante dans l’activité numérique actuelle. Que ce soit sur des applications mobiles ou à propos de nouveaux services publics ou associatifs, on retrouve cette même notion à la définition un peu floue.

Définition et réglementation

Sur Wikipédia, on est un peu déçu : entre plateforme pétrolière et géologique, la plateforme en informatique est décrite comme « une base de travail à partir de laquelle on peut écrire, lire, utiliser, développer un ensemble de logiciels ».

Dans l’avant-projet de la loi Lemaire, cité dans l’article de Marc Rees dans NextInpact : la régulation proposée vise des activités « consistant à classer ou référencer des contenus, biens ou services proposés ou mis en ligne par des tiers, ou de mettre en relation, par voie électronique, plusieurs parties en vue de la vente d’un bien, de la fourniture d’un service, y compris à titre non rémunéré, ou de l’échange ou du partage d’un bien ou d’un service ».

Cela reprend en partie la définition du Conseil national du numérique dans son Rapport sur la neutralité des plateformes , citée par Aurélie Barbaux dans un article d’Usine Digitale « une plateforme est un service occupant une fonction d’intermédiaire dans l’accès aux informations, contenus, services ou biens, édités ou fournis par des tiers. Au-delà de sa seule interface technique, elle organise et hiérarchise les contenus en vue de leur présentation et leur mise en relation aux utilisateurs finaux. A cette caractéristique commune s’ajoute parfois une dimension écosystémique caractérisée par des relations entre services convergents ».

La plateforme prend donc la forme d’un service intermédiaire entre fournisseurs (d’informations, de biens, de services) et les utilisateurs finaux. Elle représente en fin de compte la médiation numérique par excellence. C’est cette fonction que vont alimenter les professionnels de tous secteurs pour mettre des contenus à disposition des usagers. La structuration de cette infrastructure incontournable de la société de l’information passe par la programmation de logiciels dédiés : les fameux algorithmes qui ajoutent une pincée d’intelligence artificielle à la gestion des transactions.

La Loi numérique s’est donné aussi pour objectif d’encadrer cette activité, notamment par la création d’indicateurs et la diffusion de « bonnes pratiques visant à renforcer leurs obligations de transparence et de loyauté ». Ces obligations concernent les plateformes dépassant un certain seuil de connexions. Le Ministère de l’économie et le Secrétariat au numérique se réserve par ailleurs la possibilité de faire des enquêtes et de publier la liste des plateformes qui ne respectent pas ces obligations … plateformes

Plateformes services publics ou associatifs

De nombreuses plateformes ont été conçues dans les services publics pour mettre à la disposition des usagers un certain nombre d’informations et de données ouvertes. La dernière mise à jour (octobre 2016) concerne l’enseignement supérieur et la recherche. Cette plateforme Open data propose 55 jeux de données ouvertes sur l’enseignement supérieur et la recherche. Son interface, plus lisible, facilite l’accès aux données. Elle est synchronisée avec la plateforme nationale data.gouv.fr, de la mission Etalab, qui propose toutes les données publiques ouvertes.

Toujours dans le contexte de l’éducation nationale, Mediaéducation, la plateforme d’accès à la presse à l’école. Fruit d’un partenariat entre le ministère de l’Education nationale et l’opérateur de publications numériques miLibris, la plateforme Lire l’Actu propose 13 titres de quotidiens et de magazines français et étrangers à découvrir sur les tablettes et les ordinateurs fixes des lycées et collèges. D’autres titres seront progressivement ajoutés, notamment en presse régionale.

L’Enssib devrait mettre aussi en ligne, en partenariat avec l’ABF, « une plateforme des projets destinée à valoriser les projets portés dans les bibliothèques de France. L’objectif de cette plateforme est de rendre visibles les projets en cours ou déjà réalisés et faciliter les échanges entre professionnels aux objectifs communs. » Elle proposera aussi une cartographie des activités des bibliothèques et des centres de documentation français.

D’autres plateformes existent dans le secteur des bibliothèques, comme e-shelf service, pour gérer
les collections de livres numériques. Sa particularité, comme le souligne Thomas Fourmeux dans Biblio numéricus, réside dans la prise en charge par l’entreprise des négociations avec les éditeurs. Cette plateforme a été développée « par un consortium de bibliothèques à but non lucratif qui se consacre au développement de services à destination des bibliothèques. Leur mission est de promouvoir le partage de ressources et l’émergence de services innovants à travers la collaboration. »

 

Les plateformes de services e-commerce ou de partagebusit-usages-wo

Mais si le terme générique « plateforme » recouvre des activités de toutes sortes, allant du covoiturage (Blablacar) ou de partage de canapé (couchsurfing) à des sociétés de taxis (Uber) ou de location de chambres ou d’appartement (AirBnB), ces services recouvrent deux réalités économiques différentes. Comme le souligne Philippe Portier dans son article du Monde, on trouve, d’un côté, ‘l’économie collaborative stricto sensu’ qui mutualise les biens, les espaces et les outils en favorisant l’usage par rapport à la possession et l’organisation en réseaux ou en communautés des citoyens ; de l’autre ‘l’économie ubérisée’ « qui traduit l’émergence de professionnels d’un nouveau genre, concurrençant les modèles traditionnels grâce à la combinaison d’outils technologiques, communs à l’économie collaborative (les plateformes, les outils numériques et les objets connectés) et de l’autoentrepreneuriat. ». Le premier modèle relève de l’économie non marchande qui participe de la philosophie des ‘communs’, basée sur la mutualisation des biens et des savoirs ; le second représente « un nouveau modèle d’entreprise horizontalisée, dématérialisée, idéalement sans salariés ni bureaux, capable de concurrencer les acteurs traditionnels, via la mobilisation (par les technologies numériques) un grand nombre de prestataires, sans en assurer la charge. ».

C’est ce que souligne aussi Michel Bauwens, théoricien de l’économie collaborative, dans son article du Monde : « Uber et Airbnb n’ont rien à voir avec l’économie du partage ». Pour ce chercheur, « l’économie ‘pair à pair’ où les individus s’auto-organisent pour créer un bien commun, a un potentiel émancipatoire important ». Avec des sociétés comme Uber, « il s’agit plutôt d’une mise sur le marché de ressources qui, jusque-là n’étaient pas utilisées. ».

Cela nous amène à la question soulevée par Ivan Best dans la Tribune « le numérique met-il fin au salariat ? ». Dans son compte-rendu des Rencontres d’Aix du Cercles des économistes, le journaliste souligne l’acuité de la crise actuelle. Si toutes les révolutions industrielles par le passé ont connu aussi des destructions d’emplois en masse, d’autres jobs sont toujours apparus pour les remplacer ; en revanche, selon Andrew McAfee, économiste du MIT « cette fois, c’est différent ». Le professeur souligne les éléments nouveaux qui font douter du fonctionnement de la théorie du déversement préconisée par Ricardo : le pouvoir d’achat stagne depuis 20 ans, la classe moyenne en voie d’érosion, la part des salaires dans la valeur ajoutée diminue … Avec l’accélération technologique qui permet non seulement de supprimer les tâches répétitives, mais prend de plus en plus en charge des travaux de conception, les services sont de moins en moins qualifiés. Avec le GPS, par exemple, les chauffeurs de taxis n’ont plus besoin de connaître les rues des villes. Le recours au contrat de travail est moins fréquent. A terme, le travail humain devient de moins en moins nécessaire …

On retrouve ce questionnement  dans l’article d’Olivier Ertzscheid sur InaGlogal « Du digital labor à l’ubérisation du travail ». Il souligne la « part croissante de l’automatisation et de l’algorithmie dans des missions jusqu’ici considérées comme régaliennes (transport, santé, éducation).»  Pour ce chercheur, il faudrait se préparer et prendre la pleine mesure de cette transformation de la société contemporaine. Uber représente le phénomène le plus abouti de cette évolution : « Über a permis, pour la première fois à cette échelle, de fractionner notre rapport au travail, à l’outil de travail, de la même manière qu’avant lui Airbnb avait permis de fractionner notre rapport à la propriété. ». Ce qui lui fait prédire que « la révolution sera ubérisée » avec des conflits sociaux d’un nouveau genre. Face à cela, le politique est impuissant et le recours à la loi, complexe et inabouti … Avec comme seule stratégie, l’interdiction d’une application…

robots-option-binaireD’où l’importance de réfléchir à de nouveaux modèles d’organisation du travail (qui est l’employeur, qui est l’employé et à quel(s) moment(s) ?) et de protection sociale. C’est aussi la question que se pose Hubert Guillaud dans son article  d’InternetActu « Qui des algorithmes ou des clients seront nos nouveaux patrons ? ». Partant de l’anecdote du Huffington Post où une société hongkongaise avait nommé un algorithme à son conseil d’administration, il arrive à cette constatation : c’est l’algorithme d’Uber qui est le vrai patron des chauffeurs ! Et les clients deviennent les cadres intermédiaires avec le système de notation … Difficile dans ces conditions d’être un auto-entrepreneur libre de ses décisions ….

C’est ce que dénonce aussi Eric Sadin dans son article de Libération « La «silicolonisation», c’est la conviction que ce modèle représente l’horizon indépassable de notre temps et qui, de surcroît, incarnerait une forme lumineuse du capitalisme ». Pour le philosophe, c’est un modèle de société fondé sur la ‘marchandisation intégrale de la vie et l’automatisation intégrée de la société qui est en train de s’instaurer ». Pour Eric Sadin,  « la figure du contremaître disparaît au profit de résultats d’équations […] auxquelles il difficile voire impossible de s’opposer ». Pour contrer le ‘technolibéralisme’, qualifié de « criminalité en hoodie (sweat à capuche) », Sadin en appelle au civisme des consommateurs pour boycotter tous ces objets connectés et services de l’économie des plateformes …

Bernard Stiegler est moins pessimiste dans son article de l’Humanité : s’il reconnaît qu’avec l’automatisation « le travailleur est dépossédé de son savoir-faire au profit d’un logiciel qui rend la tâche automatisable » et qu’en fin de compte le travailleur est licencié … Le philosophe propose une solution : que l’économie numérique « redistribue une partie des gains de productivité en vue de financer un temps de capacitation de tout un chacun au sein d’une économie contributive permettant de valoriser les savoirs de chacun. C’est pour cela que nous préconisons l’adoption d’un revenu contributif, ce qui n’est pas la même chose que le revenu universel. ».

Une solution consisterait en la généralisation des « communs » contre la monopolisation des échanges de données dans l’économie des plateformes (GAFA, Uber, Airbnb). C’est ce que préconise Michel Bauwens : en généralisant cette pratique qui remonte au Moyen-Age (mutualisation des terres + règles pour ne pas les épuiser) et avec les moyens technologiques dont on dispose, on pourrait créer de grands communs de la connaissance, des logiciels, du design, et permettre à tous les citoyens d’y contribuer et d’y puiser. Mais aussi « Il faut accompagner cette évolution, réguler pour protéger les consommateurs et les travailleurs dont les positions sont affaiblies face à ces nouveaux monopoles. ». Mais surtout « De nouvelles solutions sont à envisager ». « Il s’agit de passer d’un capital extractif, qui capte la valeur des communs sans rien reverser, à un capital génératif où ceux qui contribuent à ce commun créent leur propre économie éthique. » bien-communRéférences

Neutralité des plateformes : Réunir les conditions d’un environnement ouvert et soutenable/Conseil national du numérique, mai 2014

Best, Ivan. – Travail, le numérique met-il fin au salariat ? - La Tribune, 05/07

Legros, Claire (propos recueillis). – Michel Bauwens « Uber et AirBnb n’ont rien à voir avec l’économie du partage« . – Le Monde, maj. 20/07/15

Duthoit, Aurélien. – Comprendre les mécanismes de l’économie du partage. – La Tribune, 26/08/15

Barbeaux, Aurélie. – Au fait, c’est quoi une plateforme ?Usine Digitale, 19/10/15

Gardette, Hubert. – Uber, Amazon, Airbnb : lenumérique nous rend-il socialement irresponsable ? - Du grain à moudre – France Culture, 28/10/15

Cardon, Dominique ; Tesquet, Olivier. – Les algorithmes sont-ils vraiment tout puissants ? EntretienTélérama, 02/11/15

Portier, Philippe. – Économie collaborative : « La solution n’est pas dans un excès de réglementation ». – Le Monde,
maj. 06/11/15

Rees, Marc. – Loi Lemaire, les plateformes régulées sous la menace d’une liste noire.NextInpact, 09/11/15

Guillaud, Hubert. – Qui des algorithmes ou des clients seront nos nouveaux patrons ? - InternetActu, 10/11/15

Fourmeux, Thomas. – E-shelf service : un nouveau service de livres numériques pour les bibliothèques. – Biblio Numericus, 30/01/16

Plateforme des projets de la communauté professionnelle. - Enssib, 23/03/16

Biseul, Xavier. - Transfo numérique : « les avocats ne doivent pas être les taxis de demain ». - ZDNet, 04/04/16

Marrissal, Pierric ; Masson, Paule. – Bernard Stiegler « Nous devons rendre aux gens le temps gagné par l’automatisation » Entretien - L’Humanité, 17/06/16

Ertzschein, Olivier. – Du digital labor à l’ubérisation du travail. – InaGlobal, maj. 29/08/16

Lire l’actu, plateforme d’accès à la presse à l’école. – Médiaéducation, 06/10/16

Projet de loi pour une République numérique. – Sénat, maj. 10/10/16

Villin, Philippe ; Cosnard, Denis (propos recueillis). - Economie collaborative : « Pas difficile d’être compétitif quand on ne respecte rien » Entretien. – Le Monde, 10/10/16

Féraud, Jean-Christophe. – Eric Sadin  : « L’anarcho-libéralisme numérique n’est plus tolérable ». – Libération, 20/10/16

Laval, Christian. – « Commun » et « communauté » : un essai de clarification sociologique.SociologieS [En ligne] in Dossiers, Des communs au commun : un nouvel horizon sociologique ?, 21 octobre 2016

 

Où va l’internet ? Les perspectives du numérique dans la société de la connaissance

formationnumerique2En faisant le point sur les différentes avancées du numérique, cinq domaines d’activités ressortent :

La réalité virtuelle et augmentée
L’internet des objets
L’intelligence artificielle
Le développement des plateformes de services
La surveillance électronique et la sécurité des réseaux

Nous allons examiner les trois premiers aujourd’hui, les deux autres feront l’objet d’un prochain post.

 

La réalité virtuelle et la réalité augmentée

La popularité du jeu vidéo Pokemon Go montre l’importance que prennent ces technologies d’immersion dans des mondes différents (réalité augmentée pour le jeu). Mais si les GAFA les ont investies ce n’est pas uniquement pour leur aspect ludique. Facebook, par exemple ; qui a acquis le casque Oculus Rift ne compte pas uniquement l’utiliser pour le ‘gaming’, mais surtout pour la communication, « pour partager des moments et des expériences ensemble » comme l’affirme Mike Schroepfer, CTO de Facebook, cité dans l’article d’Arthur de Villamendy dans l’Atelier.streetart2

Ces technologies vont de plus en plus être intégrées dans des œuvres documentaires et de fiction où l’on expérimente une immersion dans des univers réels ou imaginaires, comme les films des chaînes Arte (film en 360° sur l’auteur de SF Philip K. Dick) et France Télévision (diffusion des matchs de Roland Garros en 360° et 4K).

Beaucoup plus sérieusement, les réalités virtuelle et augmentée devraient servir de plus en plus à la chirurgie grâce à la modélisation 3D. Il en est de même pour les psychothérapies, notamment pour soigner les phobies.

 

L’Internet des objets

L’internet ne sera plus uniquement localisé sur le web et les appareils mobiles. Il est en train de migrer sur l’ensemble des objets qui nous entourent grâce à des capteurs et aux connexions des puces RFID. Ces objets connectés sont souvent gérés par des systèmes automatiques. internet-objets-connectes-france

Ces objets, que l’on considérait jusqu’à présent comme une série de gadgets connectés que l’on porte comme des accessoires de mode (bracelets, vêtements) vont prendre une place de plus en plus importante, aussi bien dans l’industrie que dans la vie quotidienne. D’après l’étude de Machina Research, cité par un post de Viuz, on prévoit 27 milliards de connexion en 2025 contre 6 milliards en 2015 ! Le marché des objets connectés devrait passer de 750 milliards à 3000 milliards … Ces connexions concerneront principalement trois usages : l’électronique grand public, la sécurité et l’automatisation des bâtiments. Mais sur les réseaux mobiles, les véhicules représenteront 45% des objets connectés.

Dans l’usine 4.0, la place de l’humain sera de plus réduite, comme le souligne Elisabeth Noirfontaine dans un article de l’Usine digitale. Les hommes seront remplacés par des objets connectés : des capteurs intelligents, parfois intégrés aux vêtements, ont commencé à être développés pour mesurer les valeurs et les temps d’exposition aux facteurs de pénibilité ! Tout comme le POC (Proof of Concept), boitier pénibilité, application mobile permettant de comptabiliser et de vérifier le nombre d’heure de pénibilité de chaque salarié. « Le dispositif  détecte grâce à un capteur infrarouge les cartes RFID portées par les salariés, permettant ainsi de définir le début et la fin de l’activité ». On retrouve ici la problématique de surveillance et de traçage qui nourrissent les polémiques autour des données personnelles. La consultante écarte ce problème en assurant que la loi Informatique et libertés obligent les DRH « à bien veiller à utiliser ces données personnelles au seul usage du compte pénibilité » …

 

L’Intelligence artificielle et les NBIC  intelligence-artificielle-robot-crane

Comme nous l’avions déjà souligné dans le post « Le Meilleur des mondes des GAFA », les multinationales de l’internet ont investi massivement les secteurs de l’intelligence artificielle et des biotechnologies. Cette tendance se confirme. Que ce soit au niveau de l’apprentissage, où Google lance un groupe de recherche, ou pour nous proposer des abonnements à la presse sur les réseaux sociaux comme avec les ‘chatbots’ (robots conversationnels) de Facebook, sans oublier les automates écrivains, ou même les juristes où des ‘legaltechs’ automatisent des taches jusqu’alors dévolues à des juristes juniors … !

Après les craintes et les mises en garde de Bill Gates et de Stephen Hawking, c’est au tour d’Elon Musk, directeur de Tesla de présenter sa vision d’un futur peuplé de cyborgs et d’une intelligence artificielle despotique, mais aussi un système de démocratie directe sur Mars … ! Mais contrairement au pessimisme de l’astrophysicien, Elon Musk a confiance dans les contre-pouvoirs que représente, en autres, le mouvement pour les logiciels libres. Au niveau de l’intelligence artificielle, l’entrepreneur considère que nous sommes déjà des cyborgs, ou plutôt des ‘cyberborgs’ ! Dans un futur proche, » l’IA deviendrait une part de nous-même, comme une couche supérieure du cortex, qui ferait de nous un humain symbiotique, où le numérique communiquerait avec le corps et l’esprit …

Mais comme le souligne Jacques-François Marchandise (FING) aux rencontres d’été du CRAP, cité par Cécile Blanchard dans les Cahiers pédagogiques, « Le numérique n’est pas un outil, c’est d’abord un fait social, interprétable en matière économique, sociologique … […] les technologies m’intéressent à travers ce qu’elles suscitent comme possibilités, comme pouvoir d’agir ». C’est ce ‘pouvoir d’agir’ qui va nous permettre de transformer notre rapport au monde et aux autres, notamment au niveau du transfert des connaissances ainsi que pour ‘faire société autrement’.

C’est aussi la position que défend Hervé Le Crosnier dans son cours « Perspectives : vectorialisme ou communs ». « Ce nouveau paysage technique, en évolution permanente, rencontre une réorganisation du monde ». « Nous quittons un monde dans lequel quelques uns s’adressaient au plus grand nombre pour une situation plus fluide, dans laquelle cohabitent des formes unidirectionnelles et des co-constructions d’informations et de connaissances ». Le chercheur analyse les exemples de Wikipédia et des pratiques collaboratives (co-voiturage, etc.) en les opposant aux politiques de surveillance et de contrôle des GAFA et des Etats, dévoilées par les lanceurs d’alertes.

En effet, on pourrait craindre que les progrès de l’intelligence artificielle, en particulier au travers de la puissance des algorithmes ne nous rendent dépendants de nos propres ‘productions’… Et si l’internet est conçu pour nous manipuler comme l’affirme Elliot Berkman dans  l’article de Quartz, en utilisant des pièges psychologiques qui exploitent nos structures mentales inconscientes, notre réponse doit s’assimiler à la stratégie d’Ulysse pour résister aux chants des sirènes : s’attacher au mât du navire en se bouchant les oreilles … Des applications existent comme Cold Turkey ou Self Control (pour Mac) qui aident les internautes à soigner leur addiction en bloquant pendant un certain temps les sites ‘distrayants’ …

NumeriquePour en revenir à nos ‘possibilités d’agir’ plutôt que de subir, Dominique Cardon nous propose d’ »ouvrir la boite noire des algorithmes ». Dans son entretien à Libération, il précise que « les algorithmes ne sont pas les simples reflets des intérêts économiques de la Silicon Valley ». Ces représentations statistiques de la société cherchent à organiser le monde d’une certaine façon.  Le sociologue identifie quatre types d’algorithme de classement en fonction des sites et des réseaux sociaux : popularité, autorité, réputation et prédiction. Tous ces mondes sont différents : c’est pourquoi « En entrant dans les algorithmes on peut les politiser pour savoir quel monde nous voulons ».  En ouvrant ces boites noires, on s’aperçoit que ces choix sont discutables et doivent être discutés. Les algorithmes des big data calculent les individus en fonction de leurs comportements passés. Si les personnes ont toujours les mêmes comportements (mêmes idées, mêmes goûts), les calculateurs les enferment dans leur régularité : si quelqu’un n’écoute que Béyoncé, il n’aura que Béyoncé ! En revanche, des comportements plus divers, des relations plus hétérogènes vont provoquer les algorithmes à élargir leurs choix et même à leur faire découvrir des horizons nouveaux ! « En calculant nos traces, les algorithmes reproduisent en fait les inégalités de ressources entre les individus. ». Pour reprendre la main par rapport aux multinationales qui gèrent les Big data, D. Cardon propose de faire « de la rétro-ingénierie, de la recherche, en s’appuyant sur l’Etat, sur le droit, sur les autorités ». Car, « en calculant par le bas et sans catégories, on fabrique aussi du racisme, du sexisme ou de la discrimination. ». Plutôt que de fuir le monde numérique, Cardon nous encourage à « passer en manuel » : développer une culture critique de ces outils, pour avoir prise sur nos données et sur la manière dont nous sommes calculés ».

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Villemendy, Arthur de. – La réalité virtuelle au cœur de la stratégie de Facebook. – L’Atelier, 31/03/15

Pourquoi Stephen Hawking et Bill Gates ont peur de l’intelligence artificielle ?France Culture, 08/07/15

Dominique Cardon « En calculant nos traces, les algorithmes reproduisent les inégalités entre les individus. » – Libération, 09/10/16

L’avenir de l’internet. – Arte, 02/02/16

Biseul, Xavier. – Transfo numérique « les avocats ne doivent pas être les taxis de demain ». – ZDNet, 03/04/16

Jaimes, Nicolas. – Comment les bots vont envahir Messenger … Et le reste d’internet.Journal du Net, 13/04/16

Champeau, Guillaume. – IA despotique, démocratie directe sur Mars, cyborgs … Les craintes et espoirs d’Elon Musk Numérama, 02/06/16

Tual, Morgane. – Intelligence artificielle : Google lance un groupe de recherche européen sur l’apprentissage. – Le Monde, 17/06/16

Blanchard, Cécile. – De quoi serons-nous capable avec le numérique ? Conférence de Jacques-François Marchandise. – Cahiers pédagogiques, 21/08/16

 

Livre numérique : comment expliquer ce retard au décollage ?

ebookIl y a près de dix ans, en 2007, au moment du lancement de la liseuse Kindle, le marché des e-books s’annonçait prometteur. Et aujourd’hui les livres numériques devraient avoir supplanté le papier comme les téléchargements musicaux l’ont fait pour le vinyle ! Or, si le secteur de l’édition se porte bien, en France comme dans le monde, c’est essentiellement dû aux livres imprimés.

Comme le rappelle Edouard Laugier dans le Nouvel Economiste, le livre est le premier marché culturel du monde : « en 2014, les ventes mondiales  ont généré 125 milliards de dollars de revenus » (Kurt Salmon). Le livre numérique représente 15% du chiffre d’affaire global. En France aussi, le livre est la première industrie culturelle avec un chiffre d’affaire de 4,06 milliards € (GFK). Au niveau mondial, les e-books représentent 10% des ventes, 25% dans le monde anglo-saxon et 2 à 3% en France …

Il faut reconnaître qu’en France, la consommation de produits culturels numériques est moins importante que dans d’autres pays développés, exception faite de la musique. Comme l’explique Christophe Bys dans l’Usine digitale, seuls 9% de Français souscrivent à une offre de vidéo à la demande, contre 60% aux Etats-Unis, 23% au Royaume Uni et 19% en Allemagne … Il est vrai que les publics valorisent de plus en plus la logique de l’accès (streaming) à celle de la propriété (achat de produits), sauf en matière de jeux vidéo où l’hybridation domine entre dématérialisation (jeux en ligne) et matériels (console +jeux).

Marché et consommation de e-books en France llc_droit_d_auteur

Alors qu’aux Etats-Unis les livres numériques représentent 25% du marché du livre, d’après le baromètre KPMG, la consommation de livres numériques en France est inférieure à 2% en 2015 et 74% des Français ne comptent pas en lire selon un sondage Opinion Way ! Néanmoins, le nombre de lecteurs de livres numériques  est en légère augmentation (20% de la population française) d’après les enquêtes 2016 du 6e Baromètre sur les usages du livre numérique (Sofia-SNE-SGDL), les deux supports « coexistent dans un marché stable qui confirme la pratique d’un usage mixte». Si la demande est si faible, l’offre est plutôt opaque et les éditeurs traditionnels hésitent à abandonner la proie pour l’ombre virtuelle des ouvrages.

Pourtant le processus numérique est bien intégré dans la production éditoriale : rédaction, édition et fabrication informatique ont permis de réduire les coûts et les délais et d’améliorer la productivité. Il en est de même pour la gestion des catalogues et les bases de données clients. Si 62% des éditeurs disposent d’une offre numérique (surtout les grandes maisons), la promotion des e-books a bien ralenti depuis 2011 surtout en raison de difficultés dans la commercialisation et la compréhension du marché. En fait, comme l’explique Clément Solyme dans son article d’Actualitté, « le numérique pour les éditeurs, ce ne sont pas des coûts en moins, mais des recettes en plus ». En effet, sur les grandes ventes, le coût de fabrication ne fait pas vraiment la différence et les coûts de stockage sont réduits grâce à la technologie. Aujourd’hui, on imprime seulement pour trois mois, puis on réédite si nécessaire …

Seul le secteur professionnel et universitaire profite de la révolution numérique : les éditions juridiques et scientifiques sont très numérisées. Les éditeurs de revues STM (sciences, technologies, médecine) réalisent 40% de leur chiffre d’affaire grâce aux publications numériques et jusqu’à 80% aux Etats-Unis ! Quant aux ouvrages juridiques, la mise à jour est quasi-directe depuis les tribunaux …

Freins à la consommation : les prix, la TVA

app_ebook_bundleUn des principaux atouts des plateformes d’e-books au début de leur lancement, était les prix attractifs, avec le plafond de $ 9.99 initié par Amazon. Et ce, avec un confort de téléchargement immédiat ; il suffisait de cliquer sur un titre sur sa liseuse ou sur l’ordinateur et l’ouvrage est immédiatement téléchargé, et le compte débité aussi vite ! Or, l’année dernière, les principaux éditeurs américains ont décidé d’une augmentation substantielle : on a immédiatement assisté à un renversement du marché : une baisse de 11% des ventes d’e-books entre 2014 et 2015 ! Le marché est très « price sensitive », certaines différences de prix sont jugées insuffisantes pour passer du papier au numérique, l’écart de prix est d’environ 30% : ex : 20 € l’exemplaire papier, 13,99 € pour l’e-book. Ce dernier peut même être plus cher que le livre papier comme dans le cas des livres de poche …. Le ‘juste prix’ pour les e-lecteurs se situerait autour de 7€.

Mais c’est essentiellement l’arrivée de l’iPad d’Apple qui a imposé des prix plus élevés (plus de 17%) sur sa plateforme iBooks suite à une entente avec six éditeurs ! Ensuite, Amazon a imposé de nouvelles conditions contractuelles … La plupart des éditeurs traditionnels ont augmenté leurs prix, ce qui a rendu les e-books moins accessibles pour les lecteurs.

Mais ces éditeurs ne représentent pas l’ensemble de la publication des livres numériques. D’après Clément Solyme, aux Etats-Unis, sur 10 000 titres vendus en mai 2015, 27% sont publiés par des grands groupes au prix moyen de $8,22 et 73% par des petits éditeurs ou par autopublication, au prix moyen de $4,58. En fait, comme le souligne une étude citée par The Guardian, la baisse du marché numérique ne prenait en compte que la moitié des e-books vendus aux Etats-Unis. Rappelons aussi qu’en France, plus de la moitié des lecteurs de livres numériques (59%) les acquièrent gratuitement car ceux-ci appartiennent au domaine public.

Au niveau de la TVA, si la France a adopté depuis un an un faible taux de TVA (5,5%), la plupart des  pays de l’Union européenne conservent encore un taux élevé pour les e-books, jusqu’à 20% au Royaume Uni. Mais la Commission a prévu une baisse du taux pour fin 2016.

Autres freins : liseuses, formats, DRM drm

Aux Etats-Unis, le marché des liseuses est saturé : il a été évincé par la multiplication des smartphones et des tablettes qui séduisent par leur aspect multisupports. Comme le dit Hervé Essa , cité par Edouard Laugier dans le Nouvel Economiste, « les liseuses sont des équipements marginaux. Le secteur de l’édition n’a pas anticipé cette demande des publics. Les offres ne sont ni marketées, ni adaptées aux usages. ». Michel Beck dans Numérama ajoute même que la chaîne de librairies britannique Waterstones a enlevé les Kindle de ses vitrines… Et ce n’est pas le dernier-né des Kindle, Oasis, lancé cette semaine, qui inversera cette tendance. Malgré de nombreux atouts en plus de l’encre électronique (éclairage LED, batterie qui dure plusieurs mois, option pour gauchers, etc.), Amazon le propose à un prix (près de 300 €) qui en dissuadera plus d’un … !

En France 4% des foyers sont équipés de liseuses et 10,7 millions d’unités achetées.

Mais si le e-book a des avantages au niveau de la mobilité, ce produit présente des handicaps par rapport au livre physique : dans la plupart des cas, la revente, le prêt ou le don ne sont pas permis par les conditions d’utilisation. Les DRM (dispositifs techniques de gestion d’une œuvre numérique) agissent comme des verrous pour empêcher les possesseurs d’un livre numérique de le partager, de le diffuser ou de le revendre. Seule solution pour partager des œuvres entre proches, paramétrer toutes les liseuses de la même famille avec le même compte … ! Evidemment, cela n’est possible qu’avec un même format de liseuse : Kobo (FNAC), Kindle (Amazon) ou iBooks (Apple) … 13377-drm

Comme le rappelle Neelie Kroes, Commissaire européenne à l’économie numérique, citée par Joaquim Rodriguez  dans Publishing Perspectives « Quand vous achetez un livre papier, il est à vous et vous pouvez l’emporter où vous voulez. Cela devrait être la même chose avec un e-book. Aujourd’hui, on peut ouvrir un même document dans plusieurs ordinateurs, pourquoi n’en serait-il pas de même pour un e-book sur différentes plateformes avec différentes applications. » Malgré la résistance des éditeurs, Neelie Kroes rappelle que l’interopérabilité des formats est à l’ordre du jour dans l’agenda numérique européen.

Pour Coralie Piton, directrice du livre à la FNAC, interviewée dans Numérama « Il faut trouver un modèle qui protège l’ensemble de la filière », mais pas question d’abandonner les DRM qui les protègent contre les pirates. C’est pourtant ce qu’a choisi Bragelonne en préférant le tatouage numérique  plutôt que les verrous. Les responsable de cette maison sont « convaincus que le seul moyen de combattre le piratage, c’est de créer une offre légale qui convient aux attentes des lecteurs. ».

Cette idée d’une protection « user friendly » est aussi celle des DRM LCP (Lightweight Content Protection), solution développée par le consortium Readium qui se présente comme l’alternative européenne à la DRM Adobe pour le format EPUB qui permet l’interopérabilité des formats. On pourra ainsi consulter un e-book sur n’importe quel appareil. Ces DRM ‘poids plume’ sont destinés prioritairement au prêt en bibliothèques à travers le système PNB. Mais la concurrence, notamment Adobe et les sociétés américaines, ne l’entend pas de cette oreille et menace de lancer une guerre des brevets … !

Cette mesure permettrait de desserrer un peu le carcan des e-books qui n’ont pas encore acquis la légitimité d’œuvres autonomes en France au moment où l’Assemblée nationale rejette l’amendement permettant de créer un dépôt légal numérique. La BNF ne peut que moissonner les œuvres sur le web et les robots d’archivages risquent de ne pas voir les ouvrages protégés par des DRM …

Beck, Michel. – Qui veut la peau du livre numérique ?Numerama, 22/01/16

Beuve-Méry, Alain. – La résistible ascension du livre numérique. – Le Monde, 24/02/16

Un marché stable qui confirme la pratique d’un usage mixte. – Baromètre Sofia/SNE/SGDL, 16/03/16

Rodriguez, Joaquim. – Will Ebooks Ever Circulate Freely in Europe ?Publishing Perspectives, 22/03/16

Laugier, Edouard. – Le livre numérique, l’innovation dont personne ne veut vraiment. – Le Nouvel Économiste, 22/03/16

Hoang, Kristine. – AAP :Ebooks Sales Down 12.7 Percent.Digital Book World, 22/03/16

Solym, Clément. – L’intérêt pour le livre numérique décline, ou les prix  sont devenus moins attractifs ?Actualitté, 23/03/16

Oury, Antoine. – L’Association des Bibliothécaires de France favorable à un dépôt légal numérique. – Actualitté, 31/03/16

Bys, Christophe. – Les industries culturelles doivent se transformer plus vite que leurs clients se digitalisent. – Usine digitale, 04/04/16

Hugueny, Hervé. – Jean-Claude Junker redit son soutien à une TVA unique numérique/papier. – Livres Hebdo, 05/04/16

Woitier, Chloé. – L’industrie européenne du livre veut offrir une alternative à Amazon.Le Figaro, 07/04/16

Oury, Antoine. – La DRM LCP : grands enjeux, risques élevés. – Actualitté, 11/04/16

Berne, Xavier. – La TVA réduite pour les ebooks et la presse en ligne : une proposition législative fin 2016. – Next INPact, 11/04/16

 

 

Libre accès et partage des données de la recherche … Vers une science ouverte ? I – Publications en libre accès

actu_edition-scientifique-passe,-present-et-perspectives_22_2000_2000_MAX_2b768Deux dispositions, adoptées dans le cadre du Projet de loi numérique vont sensiblement changer le travail des chercheurs en France. Elles concernent, d’une part la publication en libre accès d’articles scientifiques dans certaines conditions, d’autre part le traitement et la fouille automatique de données dans un corpus constitué.

Des parlementaires déterminés ont bravé l’opposition des éditeurs et même d’une partie du gouvernement pour faire passer certains amendements !

L’article 17 de la future loi pour une République numérique permet aux auteurs dont les travaux sont financés à hauteur de 50% sur fonds publics de mettre gratuitement en ligne leurs articles, au terme d’un délai maximum de de 6 mois après la première publication (12 mois pour les Humanités/SHS), même si l’auteur a accordé l’exclusivité à un éditeur ! Ce droit s’étend aussi à d’autres publications comme les actes de congrès et de colloques ainsi que les recueils de mélange. Les données associées aux articles sont aussi concernées. Comme le souligne Axelle Lemaire sur France Inter, citée par Actualitté « La recherche, si elle n’est pas ouverte, si elle n’est pas internationale, si elle n’est pas partagée avec la communauté des chercheurs la plus élargie possible, eh bien elle ne rayonne pas. Donc, moi je me pose la question : est-ce bien le gouvernement qui se veut le fossoyeur de la recherche en 2016, lorsqu’il cherche à étendre le périmètre d’influence des chercheurs, ou sont-ce les éditeurs ? »

En matière de données de la recherche, une série d’amendements a été adoptée en faveur de la fouille automatique de texte et de données (TDM, Text and Data Mining) contre l’avis du gouvernement et même du rapporteur ! Comme le fait remarquer Andrea Fradin dans son article sur l’Obs/Rue 89, malgré l’avènement du Big data et de ses outils de traitement, il était jusqu’alors impossible pour les chercheurs d’extraire automatiquement des mots ou des données d’un corpus de documents informatisés. Avec cet amendement, la France devance même l’UE en la matière, celle-ci n’ayant pas encore statué sur la question. Axelle Lemaire s’était d’ailleurs abritée derrière cet argument pour ne pas prendre parti, préconisant d’attendre la directive européenne …

Ces deux dispositions vont permettre à la recherche française d’être moins dépendante du lobby de l’édition scientifique. En effet, comme le rappelle Pierre Carl Langlais sur son blog Hôtel Wikipedia, « dans l’édition scientifique, les auteurs ne sont jamais payés (ils paient même pour être publiés) ».open-access-button_logo

Libre accès : voie verte, voie dorée … Ou en diamant !

La voie dorée, c’est la stratégie que certains éditeurs ont trouvé pour répondre au mouvement du libre accès (Open Access Initiative) lancé en 1996 : obliger les chercheurs à payer pour voir leurs travaux publiés … Et les lecteurs pourront y accéder gratuitement ! La ‘voie dorée’ (gold open access) se positionne par rapport à la ‘voie verte’ (green open access) en mettant en avant la qualité d’une édition scientifique professionnelle avec surtout la sélection et l’évaluation des articles par des spécialistes (‘peer review’). Tout n’est pas à condamner à priori dans ce modèle et certains auteurs y trouvent leur compte … Mais il existe des éditeurs qui sont de véritables prédateurs : c’est ce que démontre Jeffrey Beall, bibliothécaire chargé des publications en ligne et professeur associé à l’Université de Denver, Colorado dans une interview à Scholarly Kitchen. Contacté par de nombreux éditeurs ‘gold’, il s’est rendu compte, que pour certains « leur mission n’était pas de promouvoir et rendre disponibles les travaux de recherche mais plutôt d’exploiter le modèle de gold open access ‘auteurs-payants’ ». Pour lutter contre cette déviance et permettre aux chercheurs de choisir les revues pour leurs publications en connaissance de cause, Beall a publié une liste noire de ces éditeurs.

Les chercheurs déposent de plus en plus leurs travaux sur des plateformes de partage comme Academia.edu ou ResearchGate. Mais ces sites gratuits ne semblent pas présenter toutes les garanties de sécurité et de sérieux nécessaires à des publications scientifiques … 497671-rea-197588-011-580x310

Pour dépasser ces problèmes et les conflits d’intérêt qu’ils pourraient occasionner, le Comité des sciences sociales de Science Europe, propose une « voie de diamant », ou plutôt un ‘engagement de diamant comme le souligne Marin Dacos dans son post sur Blogo-numericus. Avec cet engagement les « productions scientifiques seront nativement numériques et nativement en accès ouvert, sans frais à payer pour l’auteur (APC : Articles Processing Fees) ». Pour cela les auteurs devront demander aux éditeurs l’autorisation de déposer leur publication dans une archive ouverte sous la forme de ‘postprint’ (version auteur acceptée et revue par les pairs avant correction et mise en page par l’éditeur). Les éditeurs gardent ainsi une certaine marge dans leurs publications. Marin Dacos regrette que ce dispositif ne concerne que les archives ouvertes, comme SPIRE de Sciences Po, et ne prend pas en compte les plateformes de publications comme Revues.org ou OpenEditionBooks. Sonia Livingstone, professeur en media et communication à London School of Economics (LSE), interviewé sur The Impact Blog, apprécie beaucoup la facilité et le professionnalisme des archives ouvertes et notamment LSE Rechearch Online, le dépôt institutionnel de la LSE. Elle y dépose toutes sortes de travaux : articles, mais aussi rapports de recherche, questionnaires, chapitres d’ouvrages, etc. La chercheuse préfère aussi déposer la version ‘postprint’, prête à être publiée. Et si ses articles sont encore sous paywall (embargo d’un ou deux ans) chez un éditeur commercial, les résultats d’une recherche sur Google Scholar affichent les PDF disponibles dans le dépôt de la LSE.

Martin Haspelmath a une autre vision pour cet engagement dans son post sur Free Science Blog ; il part d’abord d’un constat : le mouvement open access stagne. Malgré le fait qu’un sixième de toutes les publications est en libre accès, la majorité des abonnements (payants) est stable. Les experts en OA n’en cherchent pas la raison. Pourtant l’explication est simple, personne n’a envie que ça change : les éditeurs font des bénéfices avec leurs abonnements et les chercheurs ont besoin des éditeurs pour publier dans des revues prestigieuses pour leur carrière … ! Or les publications scientifiques ne sont pas un service qu’on peut déléguer à un prestataire extérieur (outsourcing), elles sont une partie intégrale du processus scientifique. Ce sont seulement quelques aspects techniques comme la mise en page ou l’hébergement qui peuvent sous-traités à des fournisseurs extérieurs. Ce que propose ce chercheur, c’est que les pouvoirs publics et les universités financent des éditions universitaires plutôt que d’arroser les maisons d’éditions commerciales. Chaque éditeur institutionnel pourrait créer un bouquet de revues prestigieuses et les financer comme on paye pour le personnel et les bâtiments de la recherche. Les lecteurs et les auteurs n’auraient rien à payer pour ces revues en accès libre ‘diamant’. Les financeurs tireront profit de ces investissements de la même façon qu’ils tirent profit de la recherche : en accroissant leur prestige !

Comme le souligne Sonia Livingstone, « tous les chercheurs doivent repenser leur attitude en matière de publications scientifiques … Je me réjouis de la lutte (encore incertaine) entre la propriété [intellectuelle] et l’accès au savoir ».

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Dacos, Marin. – Un engagement de diamant pour l’open access : position du Comité des sciences sociales de Science Europe. – Blogus numéricus, 18/08/15

Contribution de l’ABDU à la consultation nationale « Ambition sur le numérique » : TDM et open access. – ABDU, 09/15

Livingstone, Sonia. – Five minutes with Professor Sonia Livingstone on the benefits of open access and institutional repositories : entretien. – Impact of Social Sciences, 20/10/15

Lau-Suchet, Soliné. – Les enjeux de la science ouverte : retour sur les 6es journées « open access » (1/4) #OA. – Bulac, 23/10/15

« Open access » pour les revues scientifiques : il faut plusieurs modèles. – The Conversation, 10/11/15

Projet de loi pour une République numérique. – Assemblée nationale, 09/12/15

Report on Berlin 12 Open Access Conference. – Association of Research Libraries, 18/12/15

Haspelmath, Martin. - How to switch Quickly to diamond open access: the best journals are free for authors and readers – Free Science Blog, 28/12/15

Clavey, Martin. – Publications scientifiques : l’open access va entrer dans la loi. – Educpros, 09/12/15

Archives ouvertes et licences Creative Commons : des synergies à conforter. – S.I.Lex, 19/01/16

Mazin, Cécile. – Axelle Lemaire : Le gouvernement, fossoyeur de la recherche ou les éditeurs. – Actualitté, 20/01/16

Langlais, Pierre-Carl. – Vite, une loi pour garantir l’accès aux connaissances. - Hôtel Wikipédia – L’Obs-Rue 89, 20/01/16

La CPU et le CNRS demandent la libre diffusion des publications scientifiques et des fouilles de données à la mesure des enjeux scientifiques. – CNRS : communiqués de presse, 21/01/16

Academic social networks and Open Access: French Researchers at the Crossroads. – InfoDoc Microveille, 24/01/16

Esposito, Joseph. – An Interview with Jeffrey Beall. – Scholarly Kitchen, 08/02/16

 

 

Numérique : quelques prévisions pour 2016

mail-delivery-what-1900-french-artists-thought-the-year-200-would-be-likeRien de particulièrement révolutionnaire dans les différentes prédictions pour 2016. Les principales tendances amorcées ces dernières années se confirment : prépondérance des appareils mobiles, cloud et mégadonnées, automatisation et intelligence artificielle, notamment avec l’internet des objets et les villes connectées. On retrouve l’essentiel des prédictions tech/médias du rapport Deloitte pour 2015, cité par Barbara Chazelles dans Méta-média : abandon de la télévision par les jeunes au profit des vidéos sur mobiles et généralisation des paiements mobiles ; renouvellement des smartphones (phablettes) ; internet des objets, imprimantes 3D et drones (surtout pour les entreprises). En revanche, les e-books ne décollent toujours pas, le livre papier conservant la préférence des lecteurs !

objets-connectesLa sécurité des protocoles et des applications va devenir le grand défi dans le contexte des mégadonnées et de l’internet des objets comme le souligne Mike Martin, responsable de la société d’engineering internet Nfrastructure, dans l’interview accordée à ITBriefcase.

Au niveau de l’enseignement et de la formation, les Moocs et la formation en ligne et à distance investissent la formation professionnelle. L’intelligence artificielle pénètre aussi le champ de l’éducation avec la présence d’algorithmes qui vont intégrer l’école et l’Université pour évaluer la progression des apprenants tout en recueillant une quantité importante de données personnelles, comme l’évoque Audrey Watters dans The algorithmic future of education

1200px-france_in_xxi_century._school1Enfin, les représentations visuelles évoluent aussi, c’est ce que démontre la banque d’image Getty Image avec les tendances 2016 Creative in Focus, expliqué par Alice Pairo dans Méta-Média : 6 types d’images se profilent pour 2016 : l’outsider, le divin, l’homme augmenté, le disgracieux, la solitude et le surréalisme ….!

Bonnes fêtes et meilleurs voeux pour 2016 !

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Chazelle, Barbara. – 10 prédictions tech/médias pour 2015 (Deloitte). – Méta-média, 04/02/15

Watters, Audrey. – The Algorithmic Future of Education. – Hackeducation, 22/10/15

IT Briefcase Exclusive Interview : Top IOT Trends and Predictions for Organizations in 2016. – IT Briefcase, 02/12/15

Pairo, Alice. – Social media : 10 tendances pour 2016. – Méta-média, 06/12/15

Les villes intelligentes connecteront 1,6 milliards d’objets communicants en 2016. – L’embarqué, 08/12/15

Économie du numérique : Axway dévoile 10 prévision pour 2016. – Axway, 08/12/15

Noirfontaine, Elisabeth. – L’internet des objets, allié des ressources humaines ou outil de déshumanisation du travail ?Usine digitale, 22/12/15

Larcher, Stéphane. – Google travaille sur une messagerie instantanée dopée à l’IA et aux chatbots. – L’informaticien, 23/12/15

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