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Au-delà du développement des cryptomonnaies : la blockchain, le nouveau paradigme numérique ?

1 yMaDxLYR19wbYrB-nji2rgLe bitcoin va bientôt fêter ses dix ans et les cryptomonnaies se retrouvent au centre de plusieurs controverses. Outre la bulle qui était sur le point d’éclater en décembre dernier, les critiques pleuvent sur ce nouveau mode d’échange. Bill Gates, le co-fondateur de Microsoft, vient de déclarer que cette technologie « a causé des morts d’une manière assez directe » comme le rapporte Mathilde Loire dans son article de Numerama. Pour le milliardaire philanthrope, c’est l’anonymat des transactions qui est responsable de ces méfaits en permettant aux organisations criminelles d’échapper à la police. Néanmoins, Bill Gates ne met pas en cause le mécanisme fonctionnant derrière les cryptomonnaies : la blockchain.

Ce mécanisme devrait bouleverser complètement de nombreux secteurs économiques basés sur des transactions sécurisées. De la finance à l’industrie agro-alimentaire, en passant par l’assurance, la santé, le droit d’auteur, la distribution/consommation d’énergie, le droit (les ‘smart contrats’), les objets connectés seraient concernés. La Commission européenne vient de lancer un observatoire-forum des chaînes de blocs dans l’UE et  en France, l’Assemblée nationale lance deux missions d’information : la première est directement centrée sur les technologies blockchains ; la seconde sera centrée sur les cryptomonnaies, ou cryptoactifs. Au niveau international, le Center for Global Economics a publié une étude sur la blockchain et le développement économique, identifiant quatre défis pour le développement : faciliter les payements internationaux, pourvoir une infrastructure sécurisée de vérification de l’identité numérique,assurer les droits de propriété et enfin rendre l’aide plus sûre et transparente.

Si certains écologistes se réjouissent du fait que cette technologie simplifiera la certification de la production participative d’énergies renouvelables, d’autres s’inquiètent des « gouffres énergétiques » représentés par la consommation d’énergie des ‘mineurs’ pour effectuer les transactions.

La blockchain blockchain-31-638

« Une blockchain, ou chaîne de blocs, est la mise en œuvre d’une technologie de stockage et de transmission d’informations sans organe de contrôle. Techniquement, il s’agit d’une base de données distribuée dont les informations, envoyées par les utilisateurs, sont vérifiées et groupées à intervalles de temps réguliers en blocs, liés et sécurisés grâce à l’utilisation de la cryptographie, et formant ainsi une chaîne1. Par extension, une chaîne de blocs est une base de données distribuée qui gère une liste d’enregistrements protégés contre la falsification ou la modification par les nœuds de stockage. Une blockchain est donc un registre distribué et sécurisé de toutes les transactions effectuées depuis le démarrage du système réparti. » Wikipedia.

Comme on le voit dans cette définition, la principale originalité de la blockchain est l’absence d’organe de contrôle. Comme le protocole Internet, le mécanisme informatique est complètement décentralisé : il n’y a pas de responsable ou de ‘tiers de confiance’. La confiance s’instaure entre les différents agents du système qui sécurisent chaque transaction grâce à la cryptographie. Cela pose problème d’ailleurs pour l’application du nouveau Règlement général de la protection des données (RGPD) que l’Union européenne validera en mai 2018. Comme le souligne Charlie Perreau dans le Journal du Net, si le consentement clair des utilisateurs et la ‘privacy by design’ à l’œuvre dans la blockchain sont compatibles avec le règlement, l’absence de responsable « la personne physique ou morale, l’autorité publique, le service ou un autre organisme qui, seul ou conjointement avec d’autres, détermine les finalités et les moyens du traitement » est incompatible avec le RGPD, car personne n’a la responsabilité juridique du traitement des données. Incompatibles aussi, le droit à l’oubli ou à l’effacement des données, impossible actuellement dans la blockchain, de même que la conservation limitée des données, « celles-ci étant conservées à l’infini … (sauf en cas de dysfonctionnement). »

Le fonctionnement de la chaine de blocs diffère en fonction des produits. Alors que pour le bitcoin, elle est basée sur la « preuve de travail » (proof-of-work) où les utilisateurs ‘mineurs’ doivent exécuter plusieurs algorithmes pour valider la transaction, d’autres cryptomonnaies sont basées sur la « preuve d’enjeu » (proof-of-stake) prouvant leur participation au système (possession d’une certaine quantité de cryptomonnaie). Cependant, cette solution favoriserait les membres les plus riches et éliminerait ceux qui y entrent et ne possèdent encore rien en jeu (nothing at stake) : d’où l’introduction de plusieurs méthodes de pondération (en fonction de la vélocité ou des votes). Ces méthodes consomment beaucoup moins d’énergie que la ‘preuve de travail’ mais sont beaucoup moins sécurisées …

shutterstock-blockchainLa blockchain et l’énergie

Alors que la technologie blockchain a été très vite adoptée pour la production et la certification des énergies renouvelables, elle a aussi été accusée de consommer d’énormes quantités d’énergie, notamment dans le ‘minage’ (production) de bitcoins. Fabrice Flipo et Michel Berne citent dans un article du Nouvel Obs, une étude de 2014 montrant « que la consommation du réseau destiné au bitcoin était probablement de l’ordre de grandeur de la consommation électrique d’un pays comme l’Irlande. ».  A quoi Benjamin Allouche répond dans un post de Bitcoin.fr que si « Le bitcoin est objectivement une technologie qui a besoin d’une quantité monstrueuse d’énergie pour fonctionner. Ceci est malheureusement la vérité. », le problème principal est non la quantité d’énergie consommée (de l’ordre de la consommation annuelle de la Bulgarie en 2017), mais la source et le mode de production de l’énergie. La plupart des mineurs se trouvent en Chine et utilisent de l’électricité produite à partir du charbon. De plus les mineurs sont en concurrence pour valider les transactions et fonctionnent surtout avec des proof-of-work, et le premier qui valide est récompensé en bitcoins ! Cette course explique la consommation folle car la puissance demandée est très importante. En utilisant plutôt des énergies renouvelables, les dommages environnementaux seront bien moindres, en effet « consommer 1 TWh produit grâce à de l’énergie solaire aura un impact moins négatif sur l’environnement qu’1 KWh produit au charbon. ». Les Islandais fonctionnent déjà à l’énergie verte. Le problème se situe plutôt du côté technique de la blockchain. Le proof-of-work est le seul consensus à garantir la sécurité absolue du protocole. Le proof-of-stake, utilisé par d’autres cryptomonnaies, bientôt adopté par ether, est moins gourmand en énergie, mais moins sécurisé.

Unicef, LGBT token, ‘smart contracts’, tourisme, traçabilité agro-alimentaire : les différents chantiers de la blockchain

Les cryptomonnaies

Le bitcoin est loin d’être la seule cryptomonnaie, on en dénombre des milliers aujourd’hui, mais c’est la plus importante et la plus cotée.  Comme on l’a vu, c’est aussi celle qui utilise le protocole le plus sécurisé : lorsque deux utilisateurs échangent de la monnaie, ils sont les seuls à avoir accès à la transaction. Les banques commencent à prendre en compte ce phénomène, la puissante Bank of America vient de reconnaître dans un rapport avec la SEC que les cryptomonnaies représentaient une menace pour leur modèle économique …

L’ether est la deuxième cryptomonnaie qui s’impose. Créée par un jeune Canadien d’origine russe, Vitali Buterin, elle ne se limite pas à la production monétaire, mais utilise sa plateforme décentralisée Etherum pour réaliser des ‘contrats intelligents’ (smart contracts). Toujours basée sur la technologie blockchain : les applications fonctionnent exactement comme elles ont été programmées : sans immobilisation ni censure et sans l’interférence d’un tiers. Comme le souligne l’article de CNews « La blockchain d’Ethereum pourrait ni plus ni moins remplacer les notaires, avocats ou autres en jouant le rôle de «tiers de confiance» lors d’une transaction, et en mettant en quelques secondes en place des contrats sans failles, de manière bien plus efficace qu’un humain. ».

L’Unicef vient de lancer de lancer un projet pilote qui propose aux jeunes ‘gamers’ d’utiliser leurs ordinateurs pour ‘miner’ des ethers au bénéfice des enfants de Syrie. Peter Beaumont dans son article du Guardian indique que cette levée d’argent, qui permet de réduire de 30% les budgets d’aide des Nations Unies (perdus dans la corruption) n’est pas la seule application de la plateforme Etherum : le Programme alimentaire mondial (PAM) l’a aussi utilisée pour distribuer des bons d’alimentation dans un camp de réfugiés syriens en Jordanie à l’aide d’un fichier biométrique d’identification basé sur la reconnaissance des iris.

Une autre cryptomonnaie originale est le ‘LGBT token’. L’entrepreneur américain Christof Wittig, fondateur du chat gay Hornet, veut, en lançant ce ‘jeton rose’ mettre « le pouvoir de la blockchain au service de l’égalité des droits ». Comme l’indique Corentin Durand dans Numerama, ce système ne se limite pas à la production de monnaie, il sert aussi à l’identification sécurisée des membres de la communauté et à la création d’outils et de fonds pour soutenir des initiatives militantes. Wittig veut « faire prendre conscience à toutes les entreprises l’importance économique de ses membres. Afin de marquer les esprits, l’entrepreneur met en avant que l’économie rose représenterait la quatrième économie mondiale si elle se classait comme un pays. ». KryptoMoney.com-Blockchain-news

Outre la production de cryptomonnaies, le protocole blockchain se retrouve à l’œuvre dans de multiples projets économiques, juridiques et alternatifs. Certains, comme l’évoque Irénée Régnauld de Mais Où va le Web, avancent même que la blockchain pourrait signer la fin du capitalisme… En effet, « certaines caractéristiques propres à la Blockchain (architecture distribuée, autonomie, transparence et ouverture) semblent heurter les fondements même du système capitaliste solidement ancré sur les notions de propriété privée, de concurrence, de salariat et de séparation entre capital et travail. ». II reconnaît néanmoins que « l’aplatissement des rapports hiérarchiques ne signent ni la fin du salariat, ni celle du capitalisme ». Néanmoins la blockchain ouvre le champ des possibles avec les Organisations Décentralisés autonomes (DAO), programmes « auto-exécutoires » qui ne nécessitent pas d’autorités centralisatrices, comme Le Bon Coin ou Facebook … On retrouve d’ailleurs cette philosophie libertarienne dans l’interview de Vitali Buterin, le patron d’Etherum, au Monde, où il se définit politiquement comme ‘cuckservatist’ (conservateur contaminé par des idées libérales).

Le système fonctionne déjà, comme on l’a vu pour la certification dans la production et la vente d’électricité, surtout issue d’énergies renouvelables.

Un de chantiers importants qui s’ouvre à cette technologie est la traçabilité des produits agro-alimentaires. Grâce à la blockchain, les différents acteurs économiques de ce secteur sont représentés dans chaque chaînon et chaque transaction est transparente. A tout moment du processus, de la ferme au consommateur, il sera possible de tracer le produit. Comme l’explique Larry Miler dans Forbes, alors que ce sont les consommateurs et les détaillants qui profitent le plus de la transparence, ce sont souvent les agriculteurs qui doivent supporter le fardeau de la traçabilité. Avec le système blockchain, tous les acteurs se retrouvent sur la même page et tracent les produits de façon plus rentable. Le projet de traçabilité TE-Food, basé sur la blockchain, a été implémenté avec succès au Vietnam à Ho-Chi-Minh Ville. En France, le CEA et la start-up Connecting Food ont signé un partenariat de trois ans pour développer de nouveaux outils basés sur la technologie blockchain, améliorant le suivi et les contrôles des produits de l’industrie alimentaire.

Blockchain-graphics_networksLe tourisme avec des réservations sans agences, les industries culturelles avec le droit d’auteur, la santé avec le livret médical sécurisé, la gestion des identités numériques sont les prochains défis que les administrations et les entreprises devront relever avec des protocoles blockchain s’ils ne veulent pas être dépassés par d’autres collectifs …

Ray, Shaan. – How blockchains will enable privacy. – Towards Data Science, 03/03/18

Keane, Jonhatan. – This startup is creating the cultural cryptocurrency for museums and institutions.The Next Web, 02/03/18

Loire, Mathilde. – Bill Gates estime que les cryptomonnaies causent des morts. – Numerama, 28/02/18

Jackson, Reuben. – Op Ed: Why Millenial Migrate to Blockchain Technology and Cryptocurrency in Droves. – Bitcoin Insider, 28/02/18

Rins, Robin. – Blockchain : quel impact sur le secteur industriel ?Blog Kostango, 26/02/18

L’Assemblée nationale s’empare du sujet blockchain. – Blockchain France, 26/02/18

Clark, Bryan. – Bank of America admits cryptocurrency is threatening its business model.TheNext Web, 24/02/18

CEA et Connecting food développent une solution blockchain pour renforcer la confiance dans la filière alimentaire. – CEA – Communiqué de Presse, 23/02/18

Keane, Jonhatan. – The blockchain-based start-up will cut out the middlemen in travel booking. – The Next Web, 22/02/18

Durand, Corentin. – La « quatrième économie mondiale » lance sa blockchain : le LGBT Token. – Numerama, 20/02/18

Boulestin, Rénald. – Microsoft veut croiser l’identité numérique avec la blockchain. – Silicon, 16/02/18

Myler, Larry. – Farm-to-table: How Blockchain Will Change the Way You Eat. – Forbes, 16/02/18

Eudes, Yves. – Le jeune geek qui concurrence le bitcoin. – Le Monde, 15/02/18

La blockchain au service de la charité et de l’environnement. – Cryptoast, 09/02/18

Perreau, Charlie. – La blockchain est-elle compatible avec le RGPD ?Journal du Net, 09/02/18

Beaumont, Peter. – Unicef recruits gamers to mine Etherum in aid of Syrian children. – The Guardian, 06/02/18

Commission européenne. – La Commission européenne lance l’observatoire-forum des chaînes de blocs de l’UE. – Commission européenne – Communiqué de presse, 02/02/18

Biseul, Xavier. – Comment mettre en œuvre un projet de blockchain en cinq étapes.Journal du Net, 02/02/18

Allouche, Benjamin. – Le bitcoin et l’environnement : entre vérité, mensonge et perspectives. – Bitcoin.fr, 04/01/18

Les blockchains, un moyen pour mieux gérer l’électricité ?Engie, 21/11/17

Jeffries, Daniel. – What will bitcoin look like in twenty years?Hacker Noon, 31/10/17

Certification des énergies renouvelables : la première mise en oeuvre de la blockchain en France ? - Avis d’expert – Actu-environnement, 09/10/17

Pisa, Michael ; Juden, Matt. – Blockchain and Economic Development: Hype versus Reality. – CDG Policy Paper 107, July 2017. – Center for Global Development. pdf.- Cgdev.org, 20/07/17

Pialot, Dominique. – Le monde de l’énergie à l’heure de la blockchain. - La Tribune, 09/01/17

Flipo, Fabrice ; Berne, Michel. – Le bitcoin et la blockchain : des gouffres énergétiques ? - Nouvel Obs, 20/07/16

La blockchain signera-t-elle la fin du capitalisme ?Mais où va le web ?,21/07/16

 

Humanités numériques : nouvelle discipline ou méthodologie des Sciences humaines et sociales ?

perles-alphabet-en-bois-300-perlesComme le rappelait  Etienne Cavalié (Lully) dans son post de Bibliothèques (reloaded) en janvier 2015 « le concept d’humanités numériques est vraiment en train de se répandre » depuis quelques années. Mais que représente cette notion qui prend de plus en plus de place dans le champ des sciences humaines et sociales (SHS) ? L’annonce d’une série « Humanités numérique » au baccalauréat général de même que la création d’un Executive Master Digital Humanities à Sciences Po interroge encore plus sur la place de cet objet ‘technoscientifique’ …

Définition

« Les humanités numériques2 sont un domaine de recherche, d’enseignement et d’ingénierie au croisement de l’informatique et des arts, lettres, sciences humaines et sciences sociales.
Elles se caractérisent par des méthodes et des pratiques liées à l’utilisation des outils numériques, en ligne et hors ligne, ainsi que par la volonté de prendre en compte les nouveaux contenus numériques, au même titre que des objets d’étude plus traditionnels.
Les humanités numériques s’enracinent souvent d’une façon explicite dans un mouvement en faveur de la diffusion, du partage et de la valorisation du savoir. »

Dans cette définition de Wikipédia on retrouve les deux pôles de ce champ de connaissance : ‘un domaine de recherche et d’ingénierie’ où l’informatique s’intègre dans les sciences humaines grâce aux outils numériques. La définition ne se limite pas aux méthodes et pratiques que ces outils instaurent, mais souligne aussi « la volonté de prendre en compte nouveaux contenus numériques ». On voit dans cette acceptation un dépassement de l’opposition que notait Alexandre Moatti dans Bibnum en octobre 2014 où il soulignait « deux tendances […] : ceux qui pensent que les des DH sont d’abord et avant tout une pratique, un outil, à intégrer aux champs disciplinaires universitaires […] ; ceux qui pensent que ce doit être une théorie, une discipline … ». Le chercheur se rattache lui-même à la première tendance (méthode, outil) tout en reconnaissant que les deux acceptations puissent coexister. Social_Network_Analysis_Visualization

C’est cette dimension transversale des HN, « ce carrefour, cette convergence entre savoirs et savoir-faire technologiques » qu’analyse Elydia Barret dans son mémoire ENSSIB. Pour elle, les « SHS et les disciplines littéraires et artistiques connaissent une mutation numérique ». Ce sont aussi bien « les méthodes et les modes de travail que les problématiques et les productions scientifiques qui évoluent sous l’effet de la généralisation du numérique ». On se trouve donc bien devant un nouveau domaine de recherche qui requiert des compétences aussi bien des chercheurs dans chaque discipline mais aussi d’autres professionnels de l’information : informaticiens mais aussi bibliothécaires/documentalistes, archivistes et autres gestionnaires de productions esthétiques et sémantiques (conservateurs de musées, iconographes, etc.). C’est l’objet de ce mémoire qui souligne l’importance de la coopération entre chercheurs et bibliothécaires « Les humanités numériques font appel à des problématiques et à des compétences familières aux bibliothèques ». C’est aussi le point de vue que défend Etienne Cavalié dans son Projet de mode d’emploi sur les Humanités numériques où il explique un projet de livre sur les HN réalisé par deux tandems chercheurs/bibliothécaires « Les chercheurs vont progressivement s’emparer des technologies et méthodologies comprises dans l’appellation d’humanités numériques «

De plus, comme le rappelle la définition de Wikipédia, les HN « s’enracinent souvent dans un mouvement en faveur de la diffusion, du partage et de la valorisation du savoir ». Ce mouvement des « Archives ouvertes », lancé par des collectifs de chercheurs à la fin des années 1990, a été soutenu, relayé et alimenté par des professionnels de la documentation. dig-hum

Périmètre des Humanités numériques

Que recouvrent les HN et quelles sont les pratiques habituellement désignées par ces termes ?

  • Numérisation et archivage électronique des différents objets concernés : textes, image, sons, etc.
  • Edition électronique « open access » à travers des dépôts institutionnels comme HAL ou Spire à Sciences Po, mais aussi édition d’ouvrages et de revues en ligne à travers le portail Open Edition
  • Constitution de corpus numériques : textes, images et son, soit par numérisation de documents existants, soit par recueil de documents ‘nativement numériques’ : sites web, réseaux sociaux, etc. Exemple : le corpus COP21 réalisé par le Médialab et la Bibliothèque de Sciences Po
  • Capture, analyse et traitement des données numériques : traitement linguistique (TAL), fouille de textes, traitement de l’image et du son, etc.
  • Représentation graphique et visualisation des données.

Comme le rappelle Elydia Barret dans son mémoire, l’utilisation d’outils informatiques pour traiter les humanités n’est pas si nouvelle, puisque, dès la fin des années 1940, le père Roberto Busa entreprend l’élaboration d’un index des œuvres de Saint Thomas d’Aquin avec l’aide des informaticiens d’IBM, soit 11 millions de mots ! Ces ‘Humanities Computing’ continuent dans les années 1960 à 1980 et concernent essentiellement le traitement linguistique de corpus de textes comme le Brown Corpus aux Etats-Unis où un million de mots sont sélectionnés pour représenter la langue américaine … Les humanités numériques se distinguent en effet de ses précurseurs par la diversité et l’hétérogénéité de leurs objets, aussi bien que des méthodes et des outils mis en œuvre.

64018-cartographie-des-tweets-du-thatcamp-www-martingrandjean-ch-cc-by-nc-sa-3-0Les HN : nouvelles méthodes ou discipline spécifique ?

Cette controverse continue de diviser les différents acteurs (chercheurs, ingénieurs, professionnels de l’information). Comme le souligne Laurence Monnoyer-Smith dans son article « Ouvrir la boite à outils de la recherche numérique » : « Si les méthodes numériques mobilisées dans le cadre de recherche en sciences humaines ne sont pas radicalement différentes, elles renouvellent toutefois les débats épistémologiques provenant du croisement entre informatique et SHS ». Elle cite à ce propos l’article de Noortje Marres qui défend la théorie d’une ‘redistribution’ des méthodes qui a lieu au sein de la recherche numérique. D’après cette auteure, « les outils numériques et les sources de données en ligne transposent sur le web des méthodes traditionnelles en SHS, tout en les adaptant aux nouvelles propriétés du support ». Les chercheurs adaptent donc ces méthodes et les modifient pour faire face à de nouveaux défis épistémologiques.

En revanche, le Manifeste des Digital Humanities (THATCAMP 2010) proclame « Les Digital Humanities désignent une transdiscipline, porteuse des méthodes, des dispositifs et des perspectives heuristiques liées au numérique dans le domaine des sciences humaines et sociales ». Les participants du Thatcamp ne négligent pas pour autant les méthodes traditionnelles « elles s’appuient sur l’ensemble des paradigmes, savoir-faire et connaissances propres à ces disciplines tout en mobilisant les outils et les perspectives singulières du champ du numérique ».

Il est indéniable que le numérique a changé notre rapport aux objets généralement étudiés par les humanités et les SHS. Par rapport à l’écrit par exemple, aussi bien la lecture que l’écriture connaissent une transformation par le numérique, grâce aux liens hypertexte et l’éditorialisation des contenus, sans oublier les groupes de lecture ou d’écriture en réseau … Quant aux pratiques sociales, elles ont été ‘cannibalisées’ par les outils de communication et de réseaux sociaux et l’utilisation d’algorithmes à l’intérieur de ces dispositifs changent complètement la donne !

Face à ce changement radical qui transforme notre relation cognitive au monde, Michel Wieviorka dans son manifeste l’Impératif numérique [analyse de Jean-François Blanchard] exhorte les chercheurs « à ne pas abandonner le domaine à des spécialistes et à prendre la mesure des enjeux qui sont vitaux pour les SHS. Utiliser les ressources numériques, intégrer le numérique dans les méthodes de travail et les objets d’étude constituerait une première avancée vers une appropriation du changement ».  bandeau_humanum

Manifeste des Digital Humanities/par Marin Dacos. – THATCAMP Paris, 2010 maj. 25/01/12. – Hypothèse.org

Berra, Aurélien. – Faire des humanités numériques. – in Read/Write 2/Pierre Mounier, dir. – Open Edition Books, p.25-43. – 2012

Plantin, Jean-Christophe ; Monnoyer-Smith. – Ouvrir la boite à outils de la recherche numérique. – Tic&Société vol.7:n°2, 2e semestre 2013

Blanchard, Jean-François. – Michel Wieviorka, l’impératif numérique ou la nouvelle ère des sciences humaines et sociales ? - Lectures Revues.org. – comptes-rendus 2013

Barret, Elydia. – Quel rôle pour les bibliothèques dans les humanités numériques ? Mémoire d’étude – ENSSIB -Université de Lyon, janvier 2014

Dacos, Marin ; Mounier, Pierre. – Rapport Humanités numériques. – Institut français ; Open Édition, 20/06/14 via Slideshare.net

Humanités numériques. – Institut français, 2014. – Publication d’une étude consacrée aux humanités numériques, soutien à la participation de chercheurs français à la conférence Digital Humanities 2014 de Lausanne, table ronde au Salon du livre, rencontres et débats dans le réseau culturel.

Humanités et cultures numériques : éléments d’histoire et de prospective/Milad Douehi ; Louise Merzeau. – DHNord 2014 Humanisme et humanités numériques. – Publie.meshs, 27/05/14

Dunleavy, Patrick. – Big data and the future of social sciences. – LSE podcasts – Audible impact episode 3, 06/08/14

Moatti, Alexandre. – Quelle acceptation du terme « humanités numériques ». – Bibnum, 19/11/14

Levy, Pierre. – My talk at « The Future of Text 2014. Communication presented at The Future of Text symposium IV at the Google’s headquarters in London (2014). – Pierre Levy’s Blog, 02/11/14

Quels agencements pour les humanités numériques ?/ Eddie Soulier.dirLes Cahiers du numérique. – Numéro spécial, vol.10 – 2014/4. – via Cairn.info

Cavalié, Etienne. – Projet de mode d’emploi des humanités numériques. – Bibliothèques (reloaded), 30/01/15

Qu’est-ce que les humanités numériques ? - France Culture Plus, 25/05/15 [Alexandre Gefen (fabula.org), Pierre Mounier (CLEO), Michel Wieviorka (FMSH). Rencontre animée par Xavier de La Porte (France Culture) au Salon du Livre, Paris 2014).

 

Environnement et numérique : opposition ou complémentarité. Le cas des « cleantechs »

logoCop21Apparus tous deux dans les années 1970, les enjeux de l’environnement et du numérique sont souvent associés dans les ruptures sociétales du 21e siècle (les premiers ‘geeks’ étaient souvent écolos), mais aussi opposés en raison de l’énorme consommation énergétique et des pollutions provoquées par l’usage des technologies de l’information et de la communication. L’empreinte écologique d’internet et des dispositifs numériques a notamment été interrogée et suspectée de participer au dérèglement climatique. Un certain nombre d’associations ont tiré le signal d’alarme et on assiste depuis quelque temps à des propositions de solutions ‘propres’ et responsables aussi bien de la part de grandes sociétés que de jeunes pousses, les ‘cleantechs’.

L’empreinte écologique : la consommation énergétique du numérique

L’internet pèserait 300 millions de tonnes de CO2 par an d’après le site Ecolo Info. Quant aux data centers, ils représenteraient à eux seuls près de 3% des 10% de l’électricité mondiale consommée par l’écosystème numérique d’après le blog de Completel. Comme l’a rappelé Axelle Lemaire lors de sa présentation des cleantechs ambassadrices à la COP21 le 30 novembre, les seuls mails du Ministère (Bercy) consomment l’équivalent de 14 allers-retours Paris-New-York !

On pourrait multiplier les chiffres, cela n’épuiserait pas le sujet …. C’est ce qu’explique Hubert Guillaud dans son dernier post : si la consommation énergétique d’internet s’est sensiblement réduite depuis quelques années, l’augmentation des utilisateurs du réseau et surtout la consommation croissante d’énergie par chacun (multiplication des appareils mobiles, même s’ils consomment moins que les fixes) augmente la consommation énergétique globale, surtout en raison de la consommation de données distantes et particulièrement de vidéos.

Ce qu’il faudrait c’est une « limitation de vitesse » sur internet comme sur l’autoroute … Le réseau des réseaux serait peut-être un peu moins performant mais plus durable dans une économie décarbonnée ! Si les géants du Net (Apple, Facebook, Google) font des efforts pour utiliser des énergies renouvelables dans leurs data centers, comme le reconnaît Greenpeace, cité par Guillaume Serries dans son article sur ZDNet, Microsoft est obligé d’admettre, en revanche, que « sa neutralité carbone », réalisée depuis 2012, est remise en question par la croissance des services de cloud …empreinte-ecologique-avenir-investir

Ces grandes infrastructures (data centers, cloud) ne sont pas les seules en cause dans la surconsommation d’énergie : tous les appareils en mode ‘veille’ sont également impliqués. En outre, de plus en plus d’équipements domestiques et industriels doivent rester en permanence en fonctionnement : ordinateurs de bureau, serveurs, routeurs, caméras de surveillance …

L’empreinte écologique : les pollutions chimique et électronique

Notre communication quotidienne ne pourrait pas se réaliser sans le concours de matériaux toxiques indispensables (jusqu’à présent) à la fabrication des appareils mobiles, notamment pour les batteries : les ‘terres rares’ ou lanthanides. Comme le souligne l’article de Géo : « l’extraction et le traitement des terres rares polluent et produisent des déchets toxiques ». Et évidemment, cette extraction se passe souvent dans les pays du Sud et dans des conditions souvent indignes : « en Mongolie intérieure, la radioactivité mesurée dans les villages près de la mine de Baotou serait 32 fois supérieure à la normale (contre 14 fois à Tchernobyl) » !

Une solution serait le recyclage des déchets électroniques pour répondre à la demande croissante de terres rares. Mais là aussi, ce n’est pas toujours le comportement responsable qui prévaut dans cette industrie. Le recyclage des ‘Déchets d’équipements électriques et électroniques’ ou D3E est très contrôlé et encadré en France et en Europe, comme l’explique la FAQ de Future Arte, mais il existe un trafic international d’exportations illégales de déchets électroniques où les conditions de travail et d’exploitation de matériaux échappent à toute réglementation … !

Un peu plus controversé, l’effet nocif des ondes électromagnétiques. Des cas de personnes électrohypersensibles ont été reconnus, dus à l’intolérance aux ondes électromagnétiques provenant des équipements de téléphonie mobile dans l’environnement. Même si l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’environnement française (ANSES) estime que les données scientifiques ne montrent pas d’’effet avéré’ des ondes sur la santé, elle préconise néanmoins un certain nombre de précautions aux personnes hypersensibles, les effets à long terme étant encore inconnus (article de TVinfo). En revanche, les associations comme EHS-MCS préconisent une totale isolation du système numérique aux personnes électrohypersensibles !

Le numérique au secours des dérèglements climatiques : désinvestissement des énergies fossiles et investissement dans l’économie décarbonnéecampaign_di_0

Tous les jours, de grandes entreprises, des institutions et des collectivités locales abandonnent les énergies fossiles pour investir dans l’énergie propre. Lors de la présentation Cleantech, Pascal Canfin évoque $ 500 milliards d’investissement public et privé dans des projets qui contribuent à la décarbonisation de l’économie.

De grands patrons de multinationales dont plusieurs du secteur numérique (Bill Gates de Microsoft, Jeff Bezos d’Amazon, Marc Zuckerberg de Facebook, Xavier Niel de Free, Jack Ma d’Alibaba, etc.) ont fondé l’initiative « Breakthrough energy coalition » qui a pour objectif est d’investir dans les technologies d’énergie propre en misant sur les entreprises émergentes.

Ces initiatives sont révélatrices de l’émergence d’une disruption dans l’industrie et l’économie mondiale. Pascal Canfin a comparé la situation actuelle à celle de l’Europe à la veille de la Première guerre mondiale : dans les années 1900, Paris était envahi par le crottin de cheval qui représentait une véritable pollution à l’époque … Le développement de l’automobile pendant la guerre de 14 a fait disparaître ce problème (tout en créant un autre). Pour parvenir à une économie décarbonnée, neutre en carbone en 2060, il n’y a pas d’autre moyen que la jonction de l’économie verte et de l’économie numérique. En 2006, Nicolas Stern, chef du service économique britannique, a présenté dans un rapport indépendant (Stern Review) le caractère inéluctable du changement climatique et analysé ses coûts et conséquences sur la croissance et le développement. Cet économiste, qui est à présent le vice-président de la Banque Mondiale, a démontré que si on n’apportait pas de solutions durables à ce problème, le changement climatique risquait de coûter plus cher à l’économie mondiale … !

La COP21 représente une partie de ce défi (politique mondiale), mais il faut aussi que des entrepreneurs le relèvent aussi. L’économie contemporaine finance encore trop de projets avec l’énergie fossile …

L’innovation au service du climat : la recherche-développement des ‘cleantechs’

climate-solutions-idea-bulb-lead-972x514Comme l’a souligné Axelle Lemaire, il y a urgence à apporter des solutions par l’innovation. C’est pourquoi la French Tech se met au vert. Le numérique est devenu une transition nécessaire dans la transition écologique.

Des géants industriels aussi bien que des universités et des centres de recherche ont fait le pari de l’innovation en soutenant des jeunes pousses.

Au côté de grands groupes, les organismes de recherche participent à une exposition au Grand Palais pour présenter au public l’action des scientifiques sur la question climatique à l’occasion de la COP21. Les chercheurs partagent leurs connaissances avec les visiteurs et présentent des solutions pour lutter et s’adapter au changement climatique. L’INRIA, représentant la recherche en informatique et automatique, est partie prenante de plusieurs projets (énergie alternative, recyclage des déchets, transport, ville intelligente).

Au niveau des entreprises innovantes, les start-ups ‘greentech’ ont l’avantage d’être agiles et participatives. Sur les 21 start-ups sélectionnées pour être les ambassadrices à la COP21, 13 ont été choisies par le public. Le contenu des solutions numériques est aussi transversal et transdisciplinaire. Certaines solutions permettent le suivi précis et prédictif des consommations d’énergie. L’intelligence des mégadonnées permet de créer des ‘smart data’, notamment avec des objets connectés et de promouvoir de nouveaux usages, comme l’application Plume Labs. Créée par une équipe de jeunes ingénieurs pour démocratiser l’accès à l’information concernant la qualité de l’air urbain, cette start-up française permet aux utilisateurs de suivre, prédire et réduire leur exposition à la pollution de l’air !

Ces jeunes pousses s’appuient aussi bien sur la participation du public que sur un partenariat industriel public et privé. Ces initiatives ne sont qu’un premier pas dans un cercle vertueux qui devrait amener à une prochaine révolution industrielle. C’est le thème du Forum de l’OCDE qui doit se tenir à Paris les 14 et 15 décembre 2015.

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HM Treasury – Cabinet Office. – Stern Review on the Economics of Climate Change. – The National Archives, [2006]. Pdf.

Rapport Stern : coût des changements climatiques.Réseau Action Climat France, 12/10/06

Manach, Jean-Marc. – Ecologie : le numérique fait partie de la solution, pas du problème. – InternetActu, 14/04/09

Livre ou Ipad ?Carbone 4, 2012 [Métro, 03/03/11]

La Porte, Xavier de. – Energie, pollution et internet. – InternetActu, 01/10/12

Flipo, Fabrice ; Dobré, Michèle ; Michot, Manon. – La face cachée du numérique : l’impact environnemental des nouvelles technologies. – Paris, L’Echappée, 2013

Weiler, Nolwlenn. – Cette empreinte écologique que les consommateurs ont bien du mal à voir.Bastamag, 20/01/14

Le numérique c’est plus écologique ? Kaizen, 22/04/14

Paris désinvestit des énergies fossiles. Maison de la Chimie, 1er Septembre 2015. – European Greens.

Redefining industrial revolution : OECD 2015 Green Growth and Sustainable Development Forum (14-15 December 2015, Paris). – OECD Insights, 07/11/15

21 start-ups des cleantechs ambassadrices de la French Tech à la COP21 : le concours du 12 au 27 novembre 2015/ Sous le haut patronage du Ministère de l’Economie, de l’industrie et du Numérique. – Dossier de presse pdf.

Serries, Guillaume. – COP21 : quid de l’impact des data centers ? ZDNet, 27/11/15

COP21 : La recherche se mobilise pour le climat. Solutions Cop21, Paris 2015. – Ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche, 27/11/15

Breackthrough Energy coalition. – [28 November 2015]

Dolan, Kerry A. – Bill Gates, Mark Zuckerberg & more than 20 other billionaires launch coalition to invest in clean energy. – Forbes, 29/11/15

Jost, Clémence. – COP21 : nos pratiques numériques sont-elles écologiques ? Archimag, 30/11/15

Guillaud, Hubert. – Avons-nous besoin d’une vitesse limitée sur l’internet ?InternetActu, 01/12/15

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Le « Meilleur des mondes » des GAFA : l’intelligence artificielle et les biotechnologies aux commandes des « Big companies » du Net

1cf44d7975e6c86cffa70cae95b5fbb2-2Les GAFA (Google Apple Facebook Amazon) – que l’on devrait désormais appeler AAFA, Google, le moteur de recherche historique n’étant plus qu’un département de l’entité Alphabet qui couvre plusieurs champs de recherche – misent de plus en plus sur l’intelligence artificielle et les sciences et technologies de la santé dans leur course à l’hégémonie sur la toile …

Si XLab, labo de recherche  de Google a déjà lancé la Google Car (voiture autonome) et les Google Glasses (lunettes de réalité augmentée), d’après 01Net « M », l’assistant personnel de Facebook nous promet de trouver le cadeau idéal pour nos ‘amis’ en utilisant les millions de données personnelles que le réseau social recueille (à leur insu souvent …) sur le web. Avec un milliard d’utilisateurs, c’est un jeu d’enfant !

Mais, qu’il s’agisse de mégadonnées (big data) ou d’intelligence artificielle, on reste encore dans l’informatique, or les Géants du net ont voulu se diversifier dans un domaine qui va prendre de plus en plus d’importance au 21e siècle : la santé et les biotechnologies. C’est Bill Gates, l’ancien patron de Microsoft qui s’est lancé le premier avec sa fondation contre le paludisme.

Comme l’explique Olivier Ertzscheid dans Rue 89, Le Web 4.0 sera celui du génome : on est passé du web 1.0 qui a permis d’indexer des documents et de les rechercher (moteurs de recherche) au web 2.0, le web social qui recense les profils sur les réseaux sociaux ; avec le web 3.0 on passe aux objets connectés et au World Wide Wear « où le corps devient une interface comme les autres ». Après cela, après les plateformes de l’’économie du partage’ qui concurrencent de plus en plus de secteurs traditionnels, que reste-il à indexer ? L’ADN. C’est ce champ que les big companies vont investir pour créer le « web généticiel ». Olivier Ertzschied cite une étude du MIT l’Internet de l’ADN « dont l’objectif est de documenter chaque variation de chaque gène humain et de déterminer quelles sont les conséquences de ces différences ». Il évoque ainsi la possibilité « de structurer une économie de ‘servicialisation’ du vivant ». Dans cette bio-économie, Google est, bien sûr, très présent. Mais pour le moment, en dehors des délires transhumanistes du gourou Ray Kurtzweil, fondateur de la Singularity University, dont le modeste objectif est de « vaincre la mort », la société de biotech Calico du groupe Alphabet, pose ses jalons. Elle vient de s’allier avec les laboratoires français SANOFI pour travailler sur le traitement du diabète ; la société de biotechnologie avait déjà réalisé un partenariat avec la firme de santé Dexcom sur des minuscules capteurs permettant de mesurer le taux de glucose dans le sang et Google X avec Novartis pour des lentilles de contact connectées pour le même objectif, mais là à partir des larmes … !090422165949

Les autres grands acteurs du net s’investissent aussi dans d’autres secteurs comme les plateformes de services ou les objets connectés. « Amazon Home Services » connecte l’internaute à des professionnels de services à domicile, du plombier au professeur de yoga comme l’indique Charlotte Volta dans un post de l’Atelier, tandis que le Pentagone s’allie à Apple pour créer des objets connectés militaires (article du Monde Informatique).
Google se retrouve évidemment dans ce genre de plateformes, la société prévoit même de lancer sa propre place de marché permettant de connecter les internautes avec les fournisseurs de services directement, à partir de la page de résultats ! Quant aux TICE et à l’éducation en ligne, Google a déjà sa plateforme, cf post de Frédéric Lardinois sur Techcrunch, et propose son école en ligne devançant toutes les réformes des éducations nationales ! Toujours au niveau de l’éducation, Amazon fournit désormais les manuels scolaires aux écoles de New York pour une période de trois ans. Mais, comme le souligne l’article d’Actualitté, les e-books comportent des DRM qui les rendent impossibles à utiliser pour les malvoyants …

Mais les géants du Net ne sont pas tous américains … Alibaba, la star montante chinoise investit aussi dans l’intelligence artificielle pour traiter les big data. C’est ce qu’explique Guillaume Périssat dans l’Informaticien : la société « vient d’ouvrir une plateforme cloud dédiée à l’analyse de grands volumes de données, mêlant deep learning, machine learning et analyse prédictive avec une puissance de calcul inégalée et une ergonomie à toute épreuve ».000010180_imageArticlePrincipaleLarge

Devant toutes ces initiatives, notamment dans les secteurs de la santé et de l’éducation, on peut se poser la question : quid des États et des institutions internationales ? Or, comme le souligne le chirurgien Laurent Alexandre, cité par Hervé le Crosnier, invité des Matins d’été sur France Culture « Google et les autres géants du net sont plus puissants que les Etats. Quel Etat peut investir un milliard de dollars dans la recherche ? Pourtant, il est de la responsabilité du politique d’investir dans les nouvelles technologies ». Or comme rappelle Hervé le Crosnier, « un milliard c’est ce que Google doit au fisc français … ». Ces activités donnent un pouvoir énorme à ces entreprises : les algorithmes mis en œuvre permettent de comprendre beaucoup de choses à partir des données personnelles et à agir. Grâce à l’intelligence artificielle et au ‘deep learning’, ils peuvent non seulement classifier et interpréter les données recueillies, mais aussi analyser les émotions (ex : reconnaissance faciale des photos dans Facebook) et ainsi définir les « besoins » des utilisateurs. Des chercheurs de Cambridge assurent dans une étude pouvoir déduire l’âge, le genre, la religion et l’opinion politique des utilisateurs à partir des seuls « like » du réseau social … !

D’autre part, lorsque l’ont fait une recherche sur Google, le ‘Page rank’, l’algorithme du moteur de recherche, va sélectionner sur l’ensemble des résultats ceux qui correspondent le plus à l’utilisateur : à partir des recherches précédentes mais aussi de la géolocalisation (programmes du cinéma d’à côté, par ex.). Cet algorithme représente le modèle que Google se fait de ce que nous sommes. On arrive ici à la limite de la personnalisation.

Comme l’exprime Henri Verdier dans son blog, « C’est le réel lui-même qui est retranscrit en données, qui est analysé à un nouveau niveau de granularité ». Le ‘quantified self’, ce ‘moi quantifié’ peut traduire, à travers les mesures des objets connectés de bien-être (bracelets, vêtements), soit « un désir de maitrise de son propre destin, de connaissance de soi, soit une menace sur la vie privée […] la pénétration de l’empire du management dans la sphère la plus intime du corps ».

Comme le rappelle Sophie Coisne, rédactrice en chef de La Recherche, la médecine personnalisée, si elle peut apporter des réponses appropriées dans des cas très précis, peut aussi représenter un grand danger, par exemple dans le cas des médicaments adaptés à chacun, car on n’a plus aucun contrôle sur les données … Cela implique des protocoles de recherche qui coûtent des millions, un pur fantasme !

Il faut réfléchir à la question : « Qui fixe les buts ? La machine ou les humains ? » « Deviendrons-nous les ‘entrepreneurs’ de nos données, ou serons-nous progressivement enserrés dans des étaux, asservis voire ‘marchandisés’ » (Henri Verdier) ?

Il existe néanmoins des projets institutionnels dans ces technologies de pointe. L’Union européenne, à travers son programme H2020 présente 17 projets de robotique (robots industriels, bras articulés, humanoïdes de compagnie) impliquant de l’intelligence artificielle et des éléments de cognitique.

Il en est de même en France dans le cadre du Commissariat général à la Stratégie et à la Prospective qui a produit l’étude « La dynamique d’internet : Prospective 2030 ».

A la différence de ceux des Gafa, ces projets prennent en compte les contraintes juridiques liées aux données personnelles, du moins on peut l’espérer …

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France ; Premier Ministre ; Commissariat général à la stratégie et à la prospective. – La dynamique d’internet : Prospective 2030. – Études n°1, 2013. via Slideshare.

L’intelligence artificielle, le nouveau dada de Google. – ITespresso, 24/10/14

Bazin, Amélie ; Pacary, Jade ; Jean, Camille. – La lovotique : vers des machines reconnaissant les émotions ?Culturenum, 03/12/14 (U. de Caen – notes de synthèses par les étudiant(e)s).

Regalado, Antonio. – Internet of DNA. – MIT Technology Review, 2015.

European Commission ; CORDIS. – Robotics gets celebrated with 17 new projects under H2020.Cordis.europa, 27/01/15

Intelligence artificielle : jusqu’où iront les réseaux sociaux ?La Recherche, avril 2015

Voltat, Charlotte. – Quand les géants du Net s’attaquent à l’industrie du service.L’Atelier, 30/04/15

Ertzscheid, Olivier. – Le web 4.0 sera celui du génome, et il y a de quoi flipper. – Rue 89-L’Obs, 07/03/15

Belfort, Guillaume. – Google signe avec Novartis pour des lentilles de contact connectées. – Clubic, 15/07/15

Intelligence artificielle, transhumanisme : quel futur les GAFA nous préparent-ils ? – Avec Sophie Coisne et Hervé Le Crosnier. – Les matins d’été – France Culture, 19/08/15

Lardinois, Frédéric. – Google classroom gets an update ahead of new school year. – Techcrunch, 24/08/15

Périssat, Guillaume. – Alibaba lance une offre de service en intelligence artificielle destinée au Big Data. – L’informaticien, 25/08/15

Gary, Nicolas. – New-York signe avec Amazon, aveugle aux problème de lecture ? - Actualitté, 27/08/15

Facebook annonce « M », un assistant personnel intégré à la messagerie.01Net, 28/08/15

Filippone, Dominique. – Le Pentagone s’allie avec Apple pour créer des objets connectés militaires.Le Monde informatique, 28/08/15

Le Quantified self, pivot de la révolution des données. – Henri Verdier Blog, 30/08/15

Dove, Jackie. – Google Life Sciences teams up withe Sanofi to,take down diabetes. – The Next Web, 01/09/15

Fredouelle, Aude. – Quels sont les projets connus de Google X ?Journal du Net, 02/09/15


Le « moi quantifié » sera-t-il l’ homme nouveau du XXIe siècle ?

objects-connectésLes « objets connectés » sont en train d’envahir notre quotidien : montre, lunettes, chaussettes, réfrigérateur et même arrêt de bus …. ! De plus en plus d’objets et de services sont décrétés ‘intelligents’ (smart) ou connectés et combinés à la révolution de traitement des ‘big data’, ils sont censés bouleverser notre vie quotidienne. Santé, urbanisme, transports devraient être impactés par ces nouveaux gadgets, sans parler même du marketing ou de l’éducation !

Avec les ‘wearables’, appareils « prêt-à-porter », on se rapproche de l’’informatique intime’, comme la nomme Idriss J. Aberkane dans le Point.

Les ordinateurs, en se miniaturisant, se sont de plus en plus rapprochés du corps humain, jusqu’à le pénétrer (pace-maker ou implants divers) …

A quoi vont nous servir tous ces capteurs qui nous entortillent comme une véritable toile d’araignée … Car le web n’est plus lointain ou dans les nuages, il est sur nous ou en nous ! La sécurité sociale peut sans problème dérembourser les médicaments ou réduire les prestations médicales : de nouvelles starts-up ont trouvé la solution, plus besoin de déranger le médecin ; une bague ou un bracelet connecté vont pouvoir mesurer le taux de sucre pour les diabétiques ou le nombre de pas que doit parcourir un obèse pour maigrir ! Chacun pourra surveiller son état physique à tout moment et apprécier les progrès qu’il aura pu réaliser. Le « quantified self » doit permettre de se jauger en continu.

Mais dans ces conditions, l’humain est-il encore acteur de ses décisions ou n’est-il qu’une partie de l’interaction, qu’un somme de données reflétées dans les capteurs ? Ce ‘moi quantifié’ est-il toujours un sujet ou la somme de tronçons physiques ou psychiques, qui s’imbriquent dans des états physiologiques et des comportements ? Des « dividuels » comme les nomme Alain Damasio dans son roman de science-fiction « La zone du dehors » ?

Sans évoquer les problèmes éthiques et juridiques que posent déjà la gestion et le traitement de ces milliards de données plus que personnelles (santé, comportement, émotions, etc …) qui transitent forcément sur les « nuages » de grandes entreprises multinationales … Depuis quelques semaines, on ne compte plus le nombre de piratages effectués sur les données de santé … !

Olivier Ertzscheid démontre dans son post du 17 septembre 2014 « Vous prendrez bien deux doigts de digital ?» comme l’humain perd progressivement le pouvoir en passant de l’index du web 1.0 (lien hypertext) au pouce levé (Like) du web social, pour perdre complètement la main dans le « World wide wear » et l’internet des objets …. ! Le pouce et l’index permettaient l’activité de préhension nécessaire pour toute interaction. Tandis qu’avec les objets connectés, apparaît « une forme d’appréhension qui vient de l’incapacité de « préhension » et donc de « com-préhension ». Car pour com-prendre le numérique, il nous faut le prendre « ensemble » » (ibid). 05894964-photo-illustration-objets-connectes

Pourtant, d’après le rapport « The Wearable Future », de PWC d’octobre 2014, 20% d’Américains posséderaient déjà des objets connectés, et le succès pour ces appareils ne devrait que croître, surtout parmi les « millenials » (jeunes nés autour de l’an 2000). Même si sur l’échantillon analysé (1000 personnes), 33% de ces « adopteurs précoces » n’utilisent plus ou très peu ces objets (bandeaux, bracelets) et plus de 80% s’inquiètent de l’impact de cette technologie sur leur vie privée et sur les brèches possible de sécurité qu’ils pourraient comporter, plus de 50% de ces consommateurs sont plutôt favorables à l’avenir des wearables … Ils soulignent trois avantages dans cette technologie : la sûreté, notamment en ce qui concerne les enfants, une vie plus saine grâce aux exercices organisés par ces objets, et enfin leur simplicité et facilité d’usage …

Mais que faire de toutes ces données recueillies par ces appareils (qui communiquent entre eux, sans forcément en informer le sujet …) et qui peut les interpréter ? C’est la question que se pose Marie-Julie Catoir-Brisson dans son article « Du moi quantifié au corps comme objet connecté » : est-ce aux médecins à gérer ces informations provenant des patients, ce qui risque de remettre en cause la relation médecin patient … D’autant plus que « presque tous ceux qui ont utilisé ces appareils déclarent qu’ils ont modifié leurs habitudes d’une manière ou d’une autre (5).» Ce qui signifie que l’usage de ces objets connectés au quotidien transforme le rapport de l’individu à son propre corps et surtout à sa représentation. » (ibid).

L’étude de Goldman Sachs de septembre 2014 « The Internet of Things : making sense of the next mega-trend » examine les enjeux impliqués par les 28 milliards d’objets connectés à l’horizon 2020. Le rapport identifie cinq champs d’adoption : les « wearables », les voitures connectées, les maisons (domotique), les « villes intelligentes «  (smart cities) et enfin l’industrie, les transports, l’énergie et la santé. Cinq caractéristiques définissent aussi cette nouvelle technologies, résumés par l’acronyme S-E-N-S-E : Sensing (les capteurs) : température, pression, accélération ; Efficient : ajoute de l’intelligence aux processus ; Network : connecte les objets au réseau qui passe du ’Cloud computing’ au ‘fog computing’ (brouillard, buée), à la logique plus floue … ; Specialized : processus spécifiques et fragmentation ; Everywhere : ubiquité et présence ‘pervasive’. Les entreprises vont se concentrer sur ces nouveaux produits comme source de revenus grâce aux économies d’échelle et à la productivité. Mais il va falloir mettre en place les infrastructures nécessaires pour ce nouveau système : wifi, plateformes, applications, etc., avec les smartphones comme interfaces privilégiées … !
Là encore, l’étude met en garde sur les risques d’atteintes à la vie privée et les failles de sécurité …objets-connectes

A ce propos, la « Working party » sur la protection des données personnelles de l’Union européenne a émis une « Opinion sur les récents développements de l’internet des objets » adoptée le 16 septembre 2014. Tout en se réjouissant des avantages que cette technologie apportera aussi bien à l’industrie qu’aux citoyens européens, la WP29 rappelle qu’elle doit respecter la vie privée et s’inquiète des défis de sécurité qui sont associés à l’Internet des objets. La vulnérabilité de ces appareils, souvent déployés en dehors des structures traditionnelles de l’industrie de l’information, révèle un manque de sécurité dans leur construction (perte de données, infection de virus, accès non autorisé aux données personnelles, usages intrusif des ‘wearables’). Pour cela, elle propose d’incorporer le maximum de garanties dans ces objets et recommande aux usagers de garder un contrôle complet de leurs données personnelles …

 

Aberkane, Idriss J. – Demain, l’informatique intime. – Le Point, 15/08/14

Catoir-Brisson, Marie-Julie. – Du « moi quantifié » au corps comme objet connecté. – Métamorphoses des écrans, 23/08/14

The Internet of Things : makinge sense of the next mega-trend. –  Goldman Sachs Report, 03/09/14

The language of the Internet of Things. – The Economist, 06/09/14

Ertzscheid, Olivier. – Vous prendrez bien deux doigts de digital ?. – Affordance.info, 19/09/14

Opinion 8/2014 on the recent developments of the Internet of Things/ Article 29 Data Working Party. – Europa.eu, 16/09/14

Bonnet, Florence. – Big Data, objets connectés : il faut protéger le « prosommateur ». – Journal d u Net, 30/09/14

Wearable Technology Future is ripe for growth. – Pwc, 21/10/14

Guillaud, Hubert. – Dans un monde de smartphones, les gadgets doivent s’adapter. -InternetActu, 14/01/15

Au tribunal de l’internet ! Données de santé : les conditions de leur partage. – Le Point, 23/03/15

 

 

Travail et numérique : un nouveau paradigme ? – 2. L’entreprise et l’organisation en question

1370941087_generation_yLe numérique n’apporte pas seulement des transformations techniques sur le lieu de travail, comme on l’a vu avec l’automatisation croissante dans le post précédent, c’est toute l’organisation du travail et l’emploi qui sont remis en question.

La structure pyramidale de l’entreprise d’abord, avec son fonctionnement ‘top-down’, ne pourra pas tenir longtemps face à l’émergence de la dimension horizontale d’internet. A l’ère de la communication ‘tout azimut’ sur les réseaux sociaux, il serait difficile de ne pas prendre en compte le point de vue des salariés … Cela pourrait d’ailleurs être un des facteurs de réussite des réseaux sociaux d’entreprises (RSE) : Facebook travaille à mettre au point une version pour l’entreprise de son célèbre réseau … Et les grandes entreprises françaises ont pris la mesure de l’importance de la dimension collaborative au travail : voir à ce sujet le rapport d’octobre 2014 du groupe de travail du CIGREF  « Aujourd’hui dans les entreprises, les formes de management changent sous l’impulsion des transformations numériques qui s’opèrent. Les logiques d’efficacité opérationnelles nécessitent de s’appuyer sur les femmes et les hommes de l’entreprise ainsi que les réseaux formels et informels qu’ils constituent. L’entreprise espère ainsi fluidifier et accélérer les flux d’information, favoriser, partager les bonnes pratiques et faire émerger des idées nouvelles ».

Les « Géants du web », comme Google ou Microsoft ont aussi compris qu’il fallait laisser une certaine liberté à leurs salariés pour leur permettre de développer leur créativité. La firme de Mountain View accorde 20% de leur temps de travail à ses employés pour développer leur propre projet ; c’est grâce à cela que nous bénéficions d’applications comme Gmail, Google Maps ou d’un logiciel de numérisation de livres … formationnumerique2

L’emploi stable et permanent est en passe d’être dépassé : exit le CDI, place à l’intermittence généralisée … ! Mais avec un revenu de base pour survivre comme le souligne Xavier de la Porte, citant Thierry Crouzet dans InternetActu. Avec la croissance de la précarité, le salariat qui représente depuis deux siècles le modèle du rapport au travail, devrait peu à peu disparaître au profit d’autres formes de rapports à l’emploi. C’est aussi ce qu’explique Bernard Stiegler dans une interview sur We demain : le modèle salarial keynésien implique « de redistribuer via les salaires, une partie des gains de productivité réalisés grâce à la technologie, et constituer ainsi du pouvoir d’achat ». C’est sur ce paradigme que reposait l’Etat providence fondé sur la croissance. Mais ce modèle est sous perfusion depuis la crise de 2008 … ! C’est pourquoi il faudrait penser à une nouvelle redistribution, à un nouveau paradigme.

Si les technologies de l’information peuvent générer de nouvelles contraintes et multiplier les aspects négatifs dans l’organisation du travail (intensification du travail, morcellement de tâches, externalisation, contrôle  et surveillance accrue des salariés, sans oublier les troubles psycho-sociaux), comme le souligne Amandine Brugière dans InternetActu, elles permettent aussi une personnalisation du travail, une autre articulation entre travail et vie personnelle.

L’atelier Digiwork (Fing) a imaginé 8 scénarios pour le travail à l’ère numérique, avec pour chacun, des tendances contradictoires :

–          « numérique libéral » : précarité, chômage, outsourcing, CDD, augmentation du temps de travail, digital labor (exploitation des internautes), désengagement de la ‘génération Y’, surveillance ….

–          Le modèle ‘autonome’ : collaboration, auto-entrepreneur, porosité entre temps de travail et temps personnel, mode projet, modèle contributif, marchand ou non.

La multiplication des plateformes web peut aussi bien amener une nouvelle forme d’exploitation au service des consommateurs comme les services Uber (taxis) ou AirBn’B (chambres) que de la participation contributive à but non-marchand. Ces services s’accompagnent de collectifs de travail, impliquant des réseaux physiques et numériques, qui dépassent les limites physiques et organisationnels de l’entreprise ou de l’administration. Ces nouveaux organigrammes reposent sur le principe du « BYON » (Bring Your Own Network).

labo Ethique numerique_logoLes adeptes du télétravail peuvent se retrouver aussi dans des lieux bien matériels, les espaces de co-working. Là aussi, l’unité de lieu et de temps dans l’entreprise se dilue et se multiplie au rythme de ces nouveaux modes d’organisation. Le lieu de travail devient aussi « entreprise apprenante », grâce à la » formation de pair à pair ». Le management aussi se renouvelle dans « l’entreprise agile », il fonctionne principalement en mode projet, distribué de pair à pair : le fameux « scrumisme ».

Les jeunes aujourd’hui sont assez réalistes sur ce que l’avenir leur réserve au niveau professionnel, ils sont bien conscients que le numérique risque de détruire de nombreux emplois, mais d’autre part, ils accueillent assez positivement les innovations de l’entreprise. C’est ce que souligne le post de Tommy Pouilly dans Regards sur le numérique.

En bouleversant l’organisation du travail, le numérique implique toute la société, et ce aussi bien au niveau technologique et économique qu’en matière de transmission des savoirs. Dans l’entreprise ‘connectée’, comme l’explique Elsa Bastien dans Digital Society Forum (Orange) « les jeunes comme les aînés ont des choses à apporter et à s’apporter : à la nouvelle génération la transmission de la culture numérique et ses nouvelles « manières de faire » et à la génération en place le transfert de ce que l’on apprend sur le temps long, la connaissance du métier et de l’entreprise. ».

Pour aller plus loin

Pouilly, Tommy. – Les « sans bureau fixe » à la conquête du mieux-vivre en ville. – Regards sur le numérique, 16/10/13

Bys, Christophe. – « La notion de temps de travail n’a plus de sens dans de nombreux métiers » explique Henri Isaac. - Usine Digitale, 25/10/13

Kaplan, Daniel. – Travailler autrement ? Mutations des lieux et des temps du travail. – Digiwork – La FING, 18/04/14

Comment travaillerons-nous demain ?  – Regards sur le numérique, 03/06/14

Bastin, Côme. - Bernard Stiegler : « L’emploi salarié devient minoritaire ». – We Demain, 13/06/14

Boboc, Anca ; Taboy, Thierry. – Numérique et transformations du monde du travail : vers de nouveaux équilibres. – Digital Society Forum, 06/14

Brugière, Amandine. - La métamorphose du travail. – InternetActu, 27/06/14

Les réseaux sociaux d’entreprise. – Cigref, octobre 2014 (pdf)

Leclerc, François. – Huit scénarios extrêmes pour imaginer comment nous travaillerons demain. – La Tribune, 17/10/14

Sussan, Rémi. – L’avenir du bureau. – InternetActu, 30/10/14

Guillaud, Hubert. – Le bonheur au travail ? Sérieux ! - InternetActu, 03/11/14

Pouilly, Tommy. – Recruteurs du futur cherchent jeunes hors du système. – Regards sur le numérique, 26/11/14

 

Travail et numérique : un nouveau paradigme ? 1 – Les avancées robotiques

NaoDes messages contradictoires parviennent pour définir l’évolution  du travail à l’ère numérique. D’une part, le numérique est considéré comme le secteur d’avenir, avec à la clé des dizaines de milliers d’emplois, comme le prévoit le Plan Big Data ; d’autre part, l’automatisation croissante de nombreux secteurs risque de détruire des millions d’emplois si l’on en croit l’étude de Roland Berger, citée par RSLN.

Mais, plus profondément, c’est la structure même du travail et de l’emploi qui est remise en question avec l’introduction des technologies de l’information dans l’entreprise. Certains s’interrogent déjà sur la survie de l’entreprise, notamment en raison de la disparition des coûts de transaction : c’est ce qui ressort dans la synthèse réalisée par l’Atelier de l’emploi du Livre blanc de l’Aspen Institute   « The future of work 2 : comment la technologie transforme le travail ».  La structure verticale, fondée sur la hiérarchie des entreprises traditionnelles va être de plus en plus remplacée par l’horizontalisation et la décentralisation des organisations.

Aujourd’hui, nous examinerons uniquement l’impact des avancées du numérique et de la robotique sur le marché du travail.

Les progrès en intelligence artificielle et en robotique

Malgré quelques annonces fracassantes depuis une trentaine d’années, l’intelligence artificielle (IA) n’avait pas vraiment effectué d’avancées significatives et la robotique était cantonnée à certains secteurs industriels et restait encore très coûteuse ….

Mais il semblerait que ces deux activités de pointe, très liées par ailleurs, aient réalisé récemment un bond qualitatif permettant désormais de les prendre en compte dans l’avenir du marché du travail !

Alors, menaces ou opportunités ? C’est ce qu’analyse le PewResearch Internet Project dans une enquête auprès de 1896 experts. A la question « Quel va être l’impact des avancées de la robotique et de l’IA à l’horizon 2025 ? », une petite moitié (48%) a une réponse pessimiste : les robots et les agents intelligents vont peu à peu remplacer un grand nombre de travailleurs, aussi bien des ouvriers et des employés que des cadres, provoquant de grandes inégalités et du désordre social. Les autres experts (52%) prévoit en revanche que ces technologies ne vont pas remplacer plus d’emplois que ceux qu’ils vont créer d’ici 2025 ! Ils font confiance à l’inventivité humaine pour créer de nouveaux emplois, de nouveaux secteurs d’activité, de nouvelles façons de gagner sa vie, comme cela s’était passé à l’aube de la Révolution industrielle …. !

Mais tous les prospectivistes ne sont pas aussi optimistes ! Dans son étude, Roland Berger prévoit que 20% des tâches seront automatisées d’ici à 2025, les robots mettant au chômage 3 Millions de personnes ! Céline Deluzarche recense dans Le Journal du Net les 25 métiers bientôt remplacés par des robots … Et là encore, cela ne concerne pas uniquement les tâches répétitives des métiers manuels, mais des professions comme pilote d’avion, gardien de prison, pompier, agriculteur ou psychologue !! C’est pourquoi Bill Gates préconise dans une interview à l ‘American Institute Entreprise de taxer plutôt le capital et la consommation que le travail salarié ….

Le numérique, pourvoyeur d’emplois ?Fotolia_6549225_S-350X220

Quant au numérique, ce secteur ne produirait pas autant d’emplois qu’il en détruit … ;-( L’étude de Roland Berger compare par exemple, le nombre de postes créés par Instagram au moment de son rachat par Facebook (13) au nombre de salariés chez Kodak à son apogée (140 000) … !  Dans leur étude (U. d’Oxford, 2013) sur l’avenir de l’emploi et l’automatisation, Carl Frey et Michael Osborne estiment que 47% des emplois américains sont menacés ! Mais ils font aussi remarquer que ce dilemme s’est déjà posé dans l’histoire du marché du travail au siècle passé et que de nouvelles activités sont venues remplacer les emplois détruits par les différentes innovations : industries après  agriculture, services plutôt qu’industries, etc.

C’est dans cette perspective, avec l’idée que la plupart des métiers de demain n’ont pas encore été inventés, que le « Plan Big Data », un des 34 plans de reconquête industrielle lancé par le gouvernement en octobre 2013, vise à positionner la France parmi les leaders mondiaux dans ce nouveau secteur. Il prévoit un marché de 9 milliards d’euros à l’horizon 2020 et 130 000 emplois dont 80 000 créations ! La Commission européenne, prévoit, au niveau de l’UE,  900 000 postes à pourvoir en 2015. Mais cela implique des formations en masse de ‘data scientists’, sans parler des juristes et autres spécialistes de manipulations et trafics de données à prévoir avec la CNIL pour protéger les données personnelles.

Ces prévisions sont cependant toujours projetées dans un marché du travail et un écosystème économique semblables à ceux que nous connaissons. Or, de nombreuses tendances indiquent qu’ils sont en pleine mutation et que les organisations du travail actuelles (entreprises verticales, salariat) sont en voie de disparition …

Dans un prochain post, nous examinerons les alternatives à ce modèle économique et aux nouvelles façons de travailler (et de vivre !) que nous prépare l’avenir ! robots-option-binaire

The Future of Work II : comment la technologie transforme le travail ? par l’Atelier de l’Emploi. – ManPower Group, 10/05/11

Frey, Carl Benedict ; Osborne, Michael A. – The Future of Employment :How jobs are susceptible of computerisation ? - Oxford University, Sept. 2013

Guillaud, Hubert. - Comment travaillerons-nous ? - InternetActu, 18/02/14

Bill Gates says robots and automation will take jobs. – Next Big Future, 28/05/14

Comment travaillerons-nous demain ?Regards sur le Numérique, 03/06/14

Biseul, Xavier. – Le Plan BigData vise à créer 80 000 emplois d’ici à 2020. – 01Net, 03/07/14

Fumard, Camille. – Les métiers du numérique meilleur vivier pour lutter contre le chômage. – Regards sur le Numérique, 29/07/14

Robotisation du travail : jusqu’où l’Homme est-il prêt à « s’augmenter » sans perdre son emploi ? – Regards sur le Numérique, 30/07/14

Smith, Aaron ; Anderson, Janna. – AI, Robotics and the Future of Jobs. – PewResearch Internet Project, 06/08/14

Les classes moyennes face à la transformation digitale. - Roland Berger, 27/10/14

Trujillo, Elsa. – Les robots pourraient détruire 3 Millions d’emplois en France d’ici 2025. – Regards sur le Numérique, 28/10/14

Barbaux, Aurélie. – Les algorithmes vont-ils remplacer les fonctionnaires ? – Usine digitale, 06/11/14

 

Lire, écrire … A l’ère numérique – 1 – La lecture aujourd’hui

270x300 lireL’environnement numérique est depuis quelque temps accusé de tous les maux, et surtout d’avoir « tué » la lecture, notamment chez les jeunes. En perturbant l’attention des lecteurs avec des liens hypertextes et des notifications diverses (mails, réseaux sociaux, SMS et même coups de fils) sur les ordinateurs et terminaux mobiles, la lecture numérique perd l’intensité de l’’attention profonde’ qui permet de s’investir pleinement dans un texte et de comprendre un document. Cette dernière se transforme alors en ‘hyperattention’ et se disperse en suivant plusieurs fils d’information. C’est ce que démontre Katherine Hayles, professeur à l’Université de Duke, citée dans le séminaire de l’IRI « Ecologie de l’attention » organisé par Bernard Stiegler et Igor Galligo en 2013-2014 au Centre Pompidou. J’avais évoqué cette controverse dans le post « Livres/écrans : quelle hybridation pour la bibliothèque du 21e siècle » : il apparaissait que le problème ne résidait pas dans l’opposition ‘papier/numérique’, puisque les liseuses à encre électronique (e-ink) permettent l’attention profonde, mais dans la dualité entre culture des écrans et culture du livre selon le psychanalyste Serge Tisseron. Dans la culture du livre le rapport au savoir est vertical (auteur/lecteur), tandis que devant les écrans, les lecteurs se trouvent devant un accès plus diversifié et horizontal.

D’autre part, comme le démontre le neuropsychologue Stanislas Dehaene dans la vidéo cerveau_lecture« cerveau et lecture » à l’Académie Royale de Belgique, la mise en place de la lecture est apparue assez tard dans l’histoire de l’humanité : au cours de l’évolution, la plasticité du cerveau a permis de ‘recycler’ une aire neuronale pour la consacrer à l’activité du décodage de signes abstraits (mots). L’imagerie cérébrale a permis d’identifier cette zone et notamment le rôle du cortex temporal gauche, la « boite à lettre » du cerveau, dans cette activité. Les neurones de cette région ne répondent pas lorsque la personne est illettrée. Si notre système cognitif a pu s’adapter à un moment de notre histoire pour produire l’activité de lecture (et d’écriture comme mémoire externe), il devrait être capable de  s’adapter aussi à l’environnement numérique.

C’est ce qu’explique Christian Jarrett dans le post de Wired  «The Internet isn’t ruining your teenager’s brain ». Malgré les prophètes de mauvais augure qui nous présentent une génération d’adolescents perturbés et distraits, internet et les usages numériques pourraient avoir une action positive sur l’esprit des jeunes en les rendant plus sociaux. Et même si une très faible minorité subit une addiction, par exemple aux jeux vidéo, la plasticité du cerveau devrait permettre d’inverser ce processus à l’âge adulte …

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D’ailleurs la lecture numérique a d’autres avantages recensés dans le post La lecture sur l’internet rend-elle idiot? Pas si sûr! : survoler un article pour en extraire les informations pertinentes, etc. Comme le dit l’écrivain espagnol Lorenzo Silva, cité dans un article d’Actualitté, Internet est « le grand texte du peuple qui ne lit pas ». Si les gens ne lisent plus comme avant, internet n’est rien d’autre que du texte (de moins en moins …) et il faut s’assurer de la qualité de ce grand texte !

Il existe aussi un certain nombre d’outils qui permettent de retrouver sur les écrans la tranquillité de la page imprimée. Evernote ou Readability suppriment tous les parasites (publicités, annonces diverses, renvois, etc.) qui polluent les sites web pour donner accès à une lecture ‘zen’ ou décalée ;-) Mais, sauf si on déconnecte le terminal, on n’échappera pas aux ‘distractions’ en ligne : hypertexte, notifications …

Il est vrai que la place de la lecture a beaucoup régressé dans les activités culturelles des Français, au profit bien sûr des médias audiovisuels et interactifs : télévision, vidéos, jeux vidéo, musique, etc. La lecture de vingt livres ou plus par an est passée, d’après les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français,  de 28 personnes sur 100 en 1973 à 16 en 2008, et surtout de 41 à 16 pour les 18-24 ans ! Un enquête plus récente d’IPSOS citée dans Actualitté comparaît les données de 2014 sur le comportement des lecteurs avec celles de 2011 : si la proportion des lecteurs au format papier a légèrement diminué passant de 70% à 69%, les lecteurs au format numérique sont passé de 8 à 11% en trois ans ! La pratique de la lecture n’a donc pas disparu, mais se transforme …

Au niveau mondial, l’édition numérique serait en hausse et devrait progresser de près de 20% sur la période 2013-2018 d’après le « Global e-book market ».

La fréquentation des bibliothèques reflète d’ailleurs cette tendance : l’inscription en bibliothèque a progressé entre 1973 et 2008 : on est passé de 13 Français de 15 ans et plus sur 100 en 1973 à 18 inscrits en 2008 et surtout de 18 à 31 pour les 18 – 24 ans ! Il est intéressant de corréler ces données avec les pratiques de lecture de livres : il semblerait que les jeunes ne fréquentent pas les bibliothèques uniquement pour lire des livres ! En revanche, en ce qui concerne les bibliothèques universitaires, l’étude réalisée par l’Université de Toulouse en 2012 montre que la relation entre l’utilisation de la documentation des BU et la réussite aux examens des étudiants est bien réelle. «… le lien entre emprunts et réussite est très fort : la probabilité de valider son semestre est beaucoup plus élevée pour les étudiants empruntant beaucoup d’ouvrages que pour ceux en empruntant peu …». enhanced-ebooks

Mais revenons à la lecture numérique. Si les neurosciences cognitives n’ont pas encore tranché sur les différences entre la lecture « papier » et la lecture « écran », cette dernière n’a pas que des inconvénients : elle permet aussi un partage « social » des commentaires et annotations, mais surtout la ‘fouille de données’, en anglais le TDM (text and data mining). C’est ce que souligne Christophe Perales dans son post « Infini de la lecture : de Cassiodore au text et data mining » en comparant l’arrivée du numérique avec la mutation qu’a connu le livre au début du IIIe siècle en passant du volumen au codex. Cette mutation a complètement changé les rapports des lecteurs à l’écrit bien plus que l’invention de l’imprimerie ! « le codex va ouvrir la possibilité de constituer des tables des matières, des index, de confronter bien plus commodément, et quasi simultanément, des passages différents, à l’intérieur d’un même livre ou entre plusieurs ouvrages. […] Une innovation matérielle peut donc avoir des conséquences intellectuelles importantes. »

Le web nous a fait retrouver la possibilité de plusieurs lecteurs d’intervenir sur un même texte pour le commenter à travers des annotations qui existaient déjà au Moyen-Age ! Mais c’est la fouille de contenu qui représente la pratique la plus disruptive apportée par le numérique à la lecture. L’utilisation de ces ‘mégadonnées’ à partir des textes et des corpus grâce aux outils des humanités numérique va changer complètement le rapport au savoir pour les chercheurs. Évidemment, un problème juridique existe encore pour l’accès complètement libre à ces textes. Mais ce qui change complètement la donne dans cette innovation ce n’est plus l’ »interface neuronal » entre l’œil et le système cognitif qui décrypte ces signaux, mais un dispositif automatique, un robot qui « lit » et traite ces volumes très importants d’information. Même si en fin de compte, ce sont des humains qui donnent un sens à cette opération … ! 2013-12-01 002

Pour aller plus loin

Ferrando, Sylvie. - Compte rendu de l’ouvrage  de Stanislas Dehaene Les  neurones de la lecture, introd. de J.P Changeux. Ed. Odile Jacob, 2007. – Relais d’Information sur les sciences de la cognition (RISC)-CNRS, 2007 (pdf).

Ministère de la culture et de la communication. - Enquête sur les pratiques culturelles des Français : évolution 1973-2008. – Département des enquêtes, de la prospective et des statistiques.

Emprunt en bibliothèques universitaires et réussite aux examens de licence. – Étude lecture V 21 – Université de Toulouse, décembre 2012

Keim, Brandon. – Why the smart reading device of the future may be … Paper. – Wired, 05/01/14

Helmlinger, Julien. – Comportement et évolution de la lecture chez les Français. – Actualitté, 13/03/14

L’attention et la dynamique des écrans et images virtuelles in Ecologie de l’Attention – IRI – Centre Pompidou, 02/04/14 – Vidéo Lignes de temps

Jahjah, Marc. – Qu’est-ce que la lecture sociale ? - INAGlobal, 23/07/14

Lire à l’écran : (re)tournons à la page. – Site de François Jourde, 06/08/14

Est-ce que le livre numérique tue vraiment la lecture? – Slate, 14/08/14

Delarbre, Clémence. – La bibliothèque du futur sera-t-elle sans livres ? – Rue 89, 14/08/14

Des livres, des lecteurs, des lectures. – Le dernier blog, 26/08/14

Perales, Christophe. - Infini de la lecture : de Cassiodore au text et data mining. -BibliOpen – Blog Educpros, 04/09/14

Big Data, petite synthèse : quelle évolution ?

Big-DataLe « Big Data » est en train d’envahir tous les secteurs d’activité et du savoir. Les entreprises, l’administration publique, l’université et la recherche ne jurent plus que par le recueil, l’analyse, le traitement et la représentation  de ces « grandes données ». L’internet, et particulièrement le Web 2.0, occupe évidemment une place privilégiée dans ce dispositif, notamment grâce aux réseaux sociaux qui drainent à eux seuls des téraoctets, voire des pétaoctets d’informations … Il existe aussi d’autres lieux, les silos d’informations que représentent les bases de données ‘factuelles’, engrangées par les grandes entreprises ou les institutions publiques, locales, nationales, européennes et internationales  (INSEE, Eurostat, OCDE, etc.).

Mais alors, qu’est-ce qui différencie le ‘big data’ de ces bases de données ‘historiques’ que les statisticiens produisent et traitent depuis des décennies ?

Définition de Wikipedia : Les big data, littéralement les grosses données2,3, parfois appelées données massives4, est une expression anglophone utilisée pour désigner des ensembles de données qui deviennent tellement volumineux qu’ils en deviennent difficiles à travailler avec des outils classiques de gestion de base de données ou de gestion de l’information. L’on parle aussi de datamasse5 en français par similitude avec la biomasse.

 

Les sept caractéristiques

Rob Kitchin, dans une interview du blog de la LSE « Impact of Social Sciences » les définit par sept traits caractéristiques : d’abord les 3 V : volume, vélocité et variété. La volumétrie est énorme sans commune mesure avec les bases de données ; la vitesse est proche du temps réel, quant à la variété, elle concerne toutes sortes de données, structurées ou non structurées, avec des références temporelles ou spatiales. Ensuite l’exhaustivité de l’objectif (saisir une population ou un système en entier), la granularité dans la résolution, avec des informations aussi détaillées que possible et indexées. Enfin, l’aspect relationnel, avec des champs communs (catégories) permettant de générer des ensembles de données différents, la flexibilité et l’évolutivité : on peut à tout moment ajouter ou modifier des champs.

big-data-will-drive-the-next-phase-of-innovation-in-mobile-computingOn comprend ainsi en quoi les big data sont différentes des grandes bases de données traditionnelles. Si on prend l’exemple du recensement, la base est aussi très importante en volume (la population d’un pays), exhaustive, relationnelle et indexée, mais elle a une vitesse très basse (une fois tous les dix ans), une très faible variété d’informations (30-40 questions au maximum), et ne présente aucune flexibilité ou évolutivité.

 

Protéiforme, incertain et partiel …

Les big data sont cependant loin d’être parfaites ! Elles présentent un certain nombre de caractéristiques qui tiennent à la complexité de leur production. Malgré leur désir d’exhaustivité, elles sont toujours partielles, incomplètes, pleines de biais et d’incertitudes … Mais surtout, ces données ne viennent pas de nulle part, elles ont été produites, construites par des systèmes, conçus et testés dans un environnement scientifique, entourées par des contextes et des intérêts divers. Dans ces conditions, contrairement à l’allégation de Chris Anderson dans Wired, les données ne vont pas « parler par elles-même », on ne va pas « laisser les algorithmes trouver des modèles là où la science est impuissante », et faire que « la corrélation remplace la causalité », notre compréhension du monde émergerait alors des données et non d’une théorie, « de l’induction, plutôt que de la déduction » …

Si les données sont liées à une pratique scientifique, les sciences sont aussi basées sur les données (data driven science), notamment grâce à la ‘fouille de données’ (data mining). D’où l’importance de l’analyse exploratoire avec une approche contextuelle qui permettra de déterminer si les modèles qui en ressortent ont un sens ou sont aléatoires … C’est là que devrait s’instituer une philosophie, une épistémologie des datasciences.

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L’importance du contexte : la « fabrication des données »

C’est cette ‘culture des données’ que souligne aussi Evelyne Ruppert, maître de conférence en sociologie au Goldsmith College de Londres et spécialiste des données, dans un  article de MyScienceWork. Les données sont construites et le processus de fabrication est aussi important que la donnée elle-même. Il est donc indispensable de disposer d’informations sur la construction des données, sur les pratiques et les décisions sur la façon dont elles sont consignées par l’administration (pour les données publiques). C’est le rôle des métadonnées. Les données brutes ne sont pas utilisables en tant que telles. Il existe des diversités de saisie et de pratiques qui ne peuvent pas être homogénéisées. Il faut distinguer entre les corrélations inédites qui peuvent ressortir des jeux de données et interprétations qui en sont déduites.

Dans le contexte de la réutilisation des données, il ne faudrait pas réduire la complexité qui les caractérise en simplifiant aussi bien les données que les outils. Il existe très peu de personnes qui peuvent télécharger tel quel un jeu de données. D’où l’importance de la médiation avec la présence d’infomédiaires, des experts bénévoles (ou pas ?) qui présentent les données à travers de représentations graphiques, d’interfaces de visualisation. On trouve aussi des applications gratuites produites par des associations. Mais cela implique de choisir ce qui doit être mis en lumière, ainsi que des valeurs et des jugements. L’open data ne représente qu’une petite partie de ce qui est disponible. Cette sélection  nécessite une prise de conscience de ce qui doit être diffusé et de l’esprit critique …

Jean-Pierre Malle souligne aussi l’importance de l’incertitude et de l’aspect ‘constructiviste’ des big data dans le MOOC sur « la Datascience et l’analyse situationnelle » (IonisX). En datascience, il n’y a pas de ‘vérité scientifique’, chacun doit la construire en fonction de ses besoins ou de ses intérêts … Pour une discipline qui est censée engendrer l’industrie du 21e siècle et restructurer toute l’économie, on pourrait s’inquiéter à moins ! Apparemment, c’est grâce à son caractère polymorphe et protéiforme que la ‘datamasse’ pourrait changer la donne dans un univers dominé par l’incertitude et l’individualisme … !

La disparition de la moyenne marque aussi la différence essentielle entre les big data et les statistiques. Comme le souligne Lev Manovich, dans son interview sur Place de la Toile, cité par Xavier de la Porte dans InternetActu, la statistique vise la moyenne, par exemple la taille des soldats en 1830, alors que l’objectif des big data est l’exception. Elles débusquent les ‘signaux faibles’ que l’on perçoit moins dans les grandes masses, la ‘longue traîne’ des usages particuliers ! C’est aussi le propos de Tyler Cowen dans son ouvrage « Average is over » (la fin de la moyenne), cité par Jean-Laurent Cassely dans Slate. Cette évolution ouvre le règne du « sur mesure » (customised) : les services devront s’adapter à la diversité de la clientèle. Les clients noteront bientôt les services (médecins, avocats, professeurs, commerçants), comme ils seront eux-mêmes notés en tant que consommateurs ou usagers de ces services. Le score de l’e-réputation de chacun le suivra partout, grâce à la vente de fichiers ! Et si l’on refuse d’être noté, on risque de disparaître des radars et ainsi de devenir suspect, donc mal-noté !

Cette « physique sociale » comme la nomme Sandy Pentland, chercheur au Media Lab du MIT, cité par Hubert Guillaud dans InternetActu, résulterait de la rencontre entre les big data et les sciences sociales. L’ »extraction de la réalité » rendrait possible la modélisation mathématique de la société ! Avec les big data, nous allons pouvoir recueillir suffisamment de données comportementales pour permettre aux scientifiques de développer « une théorie causale de la structure sociale » et d’établir une « explication mathématique » de la société … Les scientifiques vont pouvoir ainsi recueillir des milliards d’informations en temps réel sur des millions de personnes et pouvoir appréhender en même temps le niveau global et singulier. Cette physique sociale permettra aussi une meilleure circulation des idées qui devrait renouveler les relations sociales, par exemple, dans une ville.

 

Valoriser les données données de la recherche

Mais les données de la recherche, surtout en sciences sociales, sont loin d’avoir les moyens de valoriser leurs résultats. C’est ce qu’expliquent Dave Carr et Natalie Banner du Wellcome Trust, dans un article d’Impact of social sciences. Ils préconisent le partage des données entre chercheurs pour optimiser les effets du big data. Actuellement, il existe peu de stimuli pour le partage des données. Une enquête auprès des chercheurs montre les barrières qui ralentissent ce processus : manque de financement, detemps,  de compétences, de dépôts institutionnels ou de ressources informatiques. Mais c’est surtout le manque de reconnaissance et de valorisation, le peu de protection de la vie privée, les données utilisées de façon inappropriée, la perte de crédit intellectuel qui inquiètent les chercheurs ! Seul un changement de paradigme dans la culture scientifique permettrait d’apporter un meilleur soutien aux chercheurs. C’est ce que propose un organisme britannique transdisciplinaire, l’EAGDA Calls (Expert Advisadory Group on Data Access). Ses recommandations portent sur trois grands points : le financement de la gestion des données pendant tout le cycle de vie de la recherche ; la reconnaissance du partage des données comme valorisation des résultats de la recherche ; le soutien aux compétences clés et aux ressources, notamment à travers des partenariats avec de nouveaux métiers (data manager).

 

Les Plans pour une économie du Big Data en France et en Europe

Face à ce nouveau secteur de l’économie de la connaissance, l’Union européenne et la France ont prévu des programmes pour développer des infrastructures et encadrer la réglementation de cette activité.

La Commission européenne compte sur le partenariat public-privé pour le développement du Big data en Europe. Elle veut s’appuyer sur les secteurs innovants de l’informatique et de la robotique pour mettre en place de grandes infrastructures : des réseaux d’outils de traitement de données destinés aux PME, à la recherche-développement et au  secteur public ; un grand réseau pour la recherche et l’éducation ; une fondation technologique pour le big data dans l’industrie des communications mobiles.

Des mesures juridiques sont aussi prévues pour des licences standards, les jeux de données et la réutilisation, surtout en ce qui concerne les données ouvertes (Open Data). En matière de confiance et sécurité, la Commission a prévu un Guide des bonnes pratiques pour un archivage sécurisé, une réflexion sur la propriété des données et le contrôle des usagers sur la technologie infonuagique (Trusted Cloud Europe).

En France, le Plan Big data vise un marché de 9 milliards d’euros et 130 000 emplois (dont 80 000 créations) à l’horizon 2020. Il a comme objectifs le soutien à l’écosystème des start-up et l’assouplissement de la loi informatique et liberté. Il veut faire de la France le leader mondial des Big Data, grâce à la formation de ‘data scientists’ et à la ‘French Tech’. La création, en partenariat avec la FING (expérience MesInfos), d’un « Espace personnel de confiance Big Data »

Le plan s’appuie aussi sur un partenariat public-privé impliquant les écoles et les organismes de recherche, les acteurs publics et les industries et acteurs privés : Orange, La Poste, Axa, GDF, etc.

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Ruppert, Evelyne ; Kadri, Pierre-Sofiane. – L’open data est-il un leurre politique ? Entretien. - MyScienceWork, 08/07/14

La Porte, Xavier de. – Une société de données n’est pas une société statistique. – InternetActu, 07/07/14

Biseul, Xavier. – Le plan big data vise à créer 80 000 emplois d’ici 2020. – 01Net, 03/07/14

Faucheux, Olivia. – Public : la révolution du Big Data. – Acteurs Publics, 02/07/14 (vidéo)

Making the most of Data-driven Economy. – Commission européenne – Memo 14/455, 02/07/14

Carr, Dave ; Banner, Natalie. – Maximising the value of research data: developing incentives and changing cultures. – Impact of Social Sciences, 01/07/14

Kichin, Rob ; Carrigan, Mark. – The philosophy of Data Science (Series) – Rob Kichin « Big data should complement small data not replace it ». – Impact of Social Sciences, 27/06/14

Cassely, Jean-Laurent. – Pourquoi on notera bientôt nos comportements d’usagers, de consommateurs et d’être humain. – Slate, 17/06/14

Guillaud, Hubert. – Big Data : vers l’ingénierie sociale. – InternetActu, 20/05/14

Datascience et analyse situationnelle : dans les coulisses du Big Data (MOOC). – IONISx, 04/06/14-26/07/14

Big data et web sémantique : une opportunité pour les profeessionnels de l’information

A propos du système Prism, François Géré de l’Institut d’Analyse Stratégique l’a reconnu dans Libération : « En France nous faisons la même chose que les Américains […] Toutefois, nous réduisons le périmètre aussi bien géographique (essentiellement en Europe et en Afrique) que sémantique (le nombre de mots-clés) ».
Mots-clés, métadonnées, web sémantique, les documentalistes se trouvent ici en terrain connu !

Avec les « Big data » et leurs réservoirs énormes de données, un champ immense s’ouvre aux professionnels de l’information, la sélection et la qualification des métadonnées qui leur sont attachées, autrement dit l’indexation.
Bien sûr, d’importants progrès ont été réalisés en indexation automatique et en traitement automatique du langage (TAL), et avec les masses de données textuelles que l’on peu traiter, des rapprochements de termes peuvent s’effectuer et produire des modèles de description, comme l’explique Nathalie Aussenac-Gilles dans Graphéméride. « Pour faciliter la recherche d’informations précises, de points de vue, d’opinions [… ] il est nécessaire de caractériser la nature des informations et des connaissances véhiculées par les contenus […] ne pas rester au niveau des mots, donc de passer au niveau des concepts ».

Avec le web sémantique (ou web de données ou ‘linked data’), « les données de toutes formes produites par tous les acteurs se trouvent interconnectées, identifiées sans ambiguïté et reliées les unes aux autres » Hervé Verdier, Directeur d’Etalab. En ‘typant’ ces données dans des ontologies, le web sémantique « met en place une indexation des pages web, mais aussi potentiellement des concepts absents du web dont une description sur le web est possible (personne, lieu, date, élément abstrait, objet physique » Pierre Couchet, « A quoi sert le Web sémantique en histoire et philosophie des sciences et des techniques » Semantic HPST

Ces nouveaux thesaurus linguistiques s’appuient sur des ‘triplets’ : sujet, prédicat et objet.
« Concrètement, un thésaurus relie des concepts entre eux selon des relations précises : synonyme, homonyme, hiérarchie, terme associé. L’ontologie ajoute des règles et des outils de comparaison sur et entre les termes, groupes de termes et relations : équivalence, symétrie, contraire, cardinalité, transitivité… Ainsi, l’ontologie est une étape supérieure au thésaurus selon l’ontology spectrum. » – Définir une ontologie avec OWL. – Les Petites Cases 11/11/05
En taggant par exemple un fichier contenant une photo, on pourra non seulement caractériser la photo, mais si ces mots-clés sont partagés, on pourra regrouper des photos similaires. Grâce à cette organisation des connaissances, on pourra classer une photo du Château de Versailles, rejetée comme « monument de Paris », si l’on a l’information que « Versailles est ‘Acôtéde’ Paris ou que Versailles et Paris sont deux villes ‘SituéeDans’ l’Ile de France » Nathalie Assenac-Gilles.

Bien sûr, ces langages OWL (Ontology Web Langage) demandent une bonne familiarité avec l’informatique (XML) et la logique, sans parler de connaissances linguistiques, mais les bibliothécaires/documentalistes ont tout à fait leur rôle à jouer dans la construction de ces bases de connaissances. L’exemple de l’ontologie du vin réalisée à Stanford, cité par le WC3, le montre : on retrouve des mots-clés, des caatégories, des propriétés et des noms de lieux.

Les professionnels de l’information qu’ils (elles) sont pourraient aussi bien construire ces bases de connaissances (en collaboration avec des informaticiens) que servir d’appui aux chercheurs pour qualifier les résultats de la recherche. La BNF l’a d’ailleurs bien compris avec la réalisation avec le projet « data.bnf.fr« web sémantique

Géré, François ; Hofnung, Thomas. – « En France, nous faisons la même chose ». Libération, 1er juillet 2013

Couchet, Pierre. – À quoi sert le web sémantique, en Histoire et Philosophie des Sciences et des Techniques ?. – Semantic HPST, 13/06/13

Fabien Gandon – Le web sémantique. – Graphemeride, 15/04/13

Le Web de données à la BnF : data.bnf.fr

Berners-Lee, Tim et al. – A Framework for Web Science. – Foundations and trends in web science, vol.1:n°1, 2006

Définir une ontologie avec OWL. – Les petites cases, 11/11/05

OWL Web Ontology Language Guide. – W3C, 10/02/04

Ontology of wines

Bachimont, Bruno. – Engagement sémantique et engagement ontologique : conception et réalisation d’ontologies en Ingénierie des connaissances.- INA, 2000 (pdf)

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