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Présidentielle 2017 : quel bilan pour les civic-tech ?

1249b0949cb30954e2effc2017a51af1_originalCette élection présidentielle se présentait comme l’occasion d’expérimenter des technologies qui permettraient d’avoir une approche plus participative et plus pertinente que les campagnes précédentes. Les sondages traditionnels, qui ont montré leurs limites lors des derniers scrutins au Royaume Uni et aux Etats-Unis, seraient remplacés par l’analyses des mégadonnées et l’intelligence artificielle permettant de prédire les résultats au plus près du vécu de l’électeur. Et surtout, par l’utilisation massive de diverses plateformes de participation citoyenne et des réseaux sociaux.

Que ce soit avec  la plateforme citoyenne de la Primaire.org (qui permet aux citoyens de choisir leurs candidat(e)s et de co-construire les projets politiques), les comparateurs en ligne de programmes électoraux, les chatbots pour discuter sur les messageries instantanées ou les applications de réalité virtuelle, la campagne électorale a expérimenté un certain nombre de ces nouveaux outils ou services, les civic-tech.

Définition(s)

La newsletter Civictechno propose plusieurs définitions de ces dispositifs « à la croisée de l’innovation, d’un gouvernement ouvert et de l’engagement du citoyen » (Rapport de la Knight Foundation, 2013). On y retrouve le désir « de rapprocher les citoyens des collectivités et des Etats », de « rendre les gouvernements plus accessibles et plus efficaces » et de permettre « à des individus ou à des groupes d’influer sur la scène publique ».

Comme le rappelle Dominique Cardon dans son intervention  « Démocratie et internet » (Nouvelles citoyennetés), « Peu d’innovations technologiques ont autant été investies de promesses politiques que ne l’a été internet. ». La contre-culture qui a entouré les pionniers de l’internet a influencé cette articulation entre technologie et politique. L’infrastructure réticulaire et la décentralisation (le réseau distribué, idiot au centre, intelligent à la périphérie) remettent en cause la démocratie représentative. L’utopie libertaire des pionniers inspire les premières communautés virtuelles : l’’empowerment’ et les communautés électives devraient permettre de « changer la société sans prendre le pouvoir ».

Néanmoins, la démocratie représentative s’est aussi emparée de ces outils, notamment lors des campagnes électorales, comme par exemple lors de la campagne d’Obama en 2008 avec des réseaux de mobilisation de bénévoles et des financements de la campagne par micro-dons (badges de fierté).

La participation citoyenne civic-tech

Ségolène Royale avait initié cette idée en 2007 avec son site « Désirs d’avenir », devenue depuis desirs-davenir.eu, laboratoire d’idées, citoyen et participatif, qui fonctionne avec la page Facebook de la Ministre de l’environnement. L’objectif était de recueillir des idées, des expertises et des témoignages venant de la base pour élaborer un programme sans passer par le parti. Le résultat fut mitigé malgré la considérable production militante, comme le souligne Patrice Flichy  Internet et le débat démocratique, (2008).

On retroette participation militante dans l’élaboration de la Loi numérique, où 21 330 citoyens ont co-écrit le projet de loi, comme l’indique le document du Ministère de l’économie présenté par Axelle Lemaire.

Outre l’expérience de la Primaire.org qui a réussi à désigner une candidate à la présidentielle (Charlotte Marchandise n’a finalement obtenu que 135 parrainages sur les 500 nécessaires pour se présenter à l’élection), de nombreuses initiatives se sont multipliées pour inventer de nouvelles formes d’engagement citoyen.  D’autres mouvements ont mis en œuvre des plateformes participatives à commencer par des candidats (Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon). On les retrouve dans l’article du Monde : « Les civic-tech ou le B-A BA de la démocratie ».

MaVoix, vise les législatives et a pour objectif de « hacker l’Assemblée Nationale en faisant élire des citoyens volontaires, formés et tirés au sort qui voteront pendant 5 ans sur toutes les lois comme leurs électeurs le décideront. ». Quant à la ‘boite à outils’ citoyenne voxe.org, elle ne se contente pas de comparer simplement les programmes des candidats ; cette application permet aussi de s’informer sur la campagne, d’interpeler les candidats et aussi de se rencontrer IRL (dans la vraie vie) pour débattre d’un sujet, par exemple sur la valeur travail dans un café de Strasbourg. La Fabrique de la Loi (Medialab + CEE Sciences Po) permet d’explorer l’évolution des textes de loi au fil de la procédure.

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Les plateformes des candidats

Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon la France Insoumise est celui qui se présente comme le plus équipé au niveau numérique. Il dispose de deux outils pour interagir avec ses militants : la plateforme La France insoumise (plus de 500 000 participants) et la messagerie instantanée très sécurisée Discord Les Insoumis qui permet des conférences en ligne dans différents ‘salons’ pour discuter du programme. Enfin le portail Insoumis.online rassemble tous les outils et les réseaux sociaux où interviennent JLM et les insoumis : les sites internet proches de la FI ; les chaînes YouTube de JLM et d’autres militants et médias ; les comptes twitter des diverses militants et communautés FI ; les comptes Facebook, complétés par des jeux vidéo engagés et d’autres ressources (bande dessinée, banque d’images, outils de simulation et … concours de photos de chats et de chiens sur twitter !). Et évidemment l’’hologramme’ (en fait une projection vidéo) de Mélenchon qui lui a permis de tenir jusqu’à 6 meetings simultanément … !

Le candidat Benoît Hamon propose aussi des outils de participation : le Conseil citoyen où on peut participer au programme sur 10 thèmes (éducation, travail, santé, environnement, discriminations) et la plateforme Expression « ouverte à toutes les initiatives de la société civile, elle est alimentée par des textes, des vidéos, des photos, des films d’animation et des infographies pour éclairer les expérimentations et projets qui construisent aujourd’hui le monde de demain. ».

La plateforme Marine2017 est beaucoup plus classique : à part un compte à rebours pour le jour de l’élection, elle ne propose que des soutiens pour la candidate, sur la plateforme et sur les réseaux sociaux twitter et Facebook, accompagné par un lien vers le site : actualités, programme, blog de Marine Le Pen, vidéos, photos, boutique et formulaire de procuration en ligne ! Mais la plupart des militants proches du FN se retrouvent sur des fils de forums comme la ‘Taverne des patriotes’ ou  4chan liés à l’’altright’ américain sans oublier, bien sûr les médias russes.

Sur le site d’En Marche !, seul un fil d’actualités avec un moteur de recherche présente une revue de presse sur la campagne et les dernières déclaration d’Emmanuel Macron. En fait l’équipe informatique du candidat, dirigée par Mounir Mahjoubi, ex-directeur du Conseil national du numérique, est surtout occupée de contenir les piratages de ses serveurs et de faire la chasse aux ’fake news’ comme on l’a vu à la fin de la campagne avec l’affaire du compte aux Bahamas et les MacronLeaks où une somme de documents du mouvement En Marche ! a été publiée sur le forum  4Chan puis relayée sur les réseaux sociaux …

digital surveillanceL’effet bulle

Mais il existe aussi un côté obscur de ces instruments … Le dessinateur Joann Sfar en a fait récemment la cruelle expérience. S’apprêtant à voter Mélenchon, l’auteur du « Chat du rabbin » a été choqué par les prises de position du leader de la France Insoumise en matière de relations internationales (adhésion à l’Alliance bolivarienne, approbation du soutien de la Russie à Bachar El Assad en Syrie). Il a donc posté quelques dessins critiques sur les réseaux sociaux … Mal lui en a pris, les militants FI ont commencé à le harceler sur les réseaux sociaux « J’ai vu débarquer sur Facebook, Instagram et Twitter des centaines de pseudos dont je n’avais jamais entendu parler et qui venaient me « désintoxiquer ». J. Sfar explique ensuite la méthode des Insoumis : la création de centaines  de faux comptes twitter et de l’utilisation de la plateforme Discord pour planifier les attaques de ‘désintoxication’.

Ces réactions résultent aussi des ‘bulles de filtres’ (filter bubble) qui fonctionnent sur les réseaux sociaux. Ces algorithmes vous montrent surtout les pages des personnes avec qui on a le plus d’interaction. On reste dans sa bulle et on ne connaît pas les positions des autres groupes (ex : conservateurs contre libéraux). D’où les réactions en chaîne quand un autre sonde cloche résonne dans la bulle … C’est cet aspect psychologique qui a été exploité par la firme Cambrige Analytica, une société de communication stratégique utilisant l’analyse de données et le ‘sentiment analysis’ qui a influencé aussi bien le referendum britannique que l’élection de Trump aux États-Unis comme l’explique Carole Cadwalladr dans son article du Observer.

L’analyse Big data pour remplacer les sondages ?

Les sondages ont été incapables de prédire deux scrutins très importants en 2016. Jusqu’au dernier moment, les instituts de sondage soutenaient la victoire du « Remain » au référendum britannique sur le maintien dans l’Union européenne de même que Hillary Clinton était donnée victorieuse à l’élection présidentielle américaine.

Pour remédier à cette carence des outils traditionnels, un groupe d’étudiants du master spécialisé Big data de Télécom Paris Tech ont lancé le projet « Predict the President » qui avait pour objectif de « prédire le résultat du premier tour en mixant de nombreuses données (sondages, occurrences sur twitter et Google, cartes électorales, etc.) ». Le 18 avril, Le Point publiait leur prédiction (valable au 15 avril) : un duel Fillon-Le Pen ! Dix jours plus tard, les étudiants reviennent dans le Point sur leur prédiction. Même s’ils ont pu produire une deuxième estimation plus pertinente le 21 avril, ils tiennent à tirer les leçons de cette première estimation. Leur principale erreur a été de constituer des ‘blocs’ politiques. En intégrant « des données sociodémographiques sur plusieurs années … afin d’estimer les réservoirs de voix des grandes familles politiques ». Ils ont ensuite « ajusté les scores des données issues d’internet et les intentions de vote des instituts de sondage. […] Les données du web incluaient les recherches sur Google et le sentiment exprimé dans les tweets. ». Les étudiants reconnaissent que « l’estimation des grands blocs politiques souffrent du fait que les couleurs politiques des candidats sont difficiles à classer ». Emmanuel Macron classé au centre gauche (sans prendre en compte les voix captées au PS et à LR ?) et le score de Marine Le Pen reposant presque uniquement sur l’historique de cette « dynastie » de candidats …

Le projet a aussi souffert d’un biais avec la ‘sentiment analysis’ sur Twitter. Les tweets anti-Fillon étaient très nombreux et ont, en réaction généré beaucoup de tweets positifs, ce qui a surévalué les points positifs pour le candidat … La prise en compte du contexte semble très importante dans l’analyse très délicate de l’opinion sur les réseaux sociaux. Comme le souligne Eric Scherer (France Télévision), interrogé dans Télérama ces nouvelles méthodes d’estimation d’opinion n’ont pas vocation à remplacer les sondages, mais à agir en complément. « Le big data n’a pas su répondre à ces questions lors de l’élection, mais il ne faut pas l’enterrer pour autant car il est l’avenir des sondages. »… blogimage_KnightFoundCivicTech

Désintermédiation versus médias traditionnels

En dehors de cette initiative, cette campagne électorale a connu peu d’innovations technologiques. C’est ce que confirme Xavier de La Porte (France Culture), dans le même article de Télérama,  «Les deux grandes tendances de cette campagne sur Internet étaient déjà apparentes, il s’agit de l’intensification du fact-checking (vérification méthodiques des faits et des affirmations) et l’usage massif des réseaux sociaux quasiment en direct. ». Cela confirme la tendance à la désintermédiation, les mouvements politiques produisant eux-mêmes leurs propres produits d’information comme les chaînes YouTube de la France Insoumise au détriment des médias de même que les débats télévisés se doublent de discussions en direct sur les réseaux sociaux.

Si les civic-techs n’ont pas tenus les promesses que l’on espérait, « le numérique chamboule tous les espaces confrontés de près ou de loin à la question démocratique : les villes bien sûr, mais aussi les entreprises et organisations sous toutes leurs formes » comme le souligne Dominique Cardon. De plus, cette élection présidentielle comportait un facteur souvent oublié des analyses électorale, les émotions. Comme le souligne Martial Foucault du Cevipof, dans un article du Monde « La raison ne peut suffire. L’électeur, en tant que citoyen sentimental, est traversé par un ensemble d’émotions, allant des expériences, des souvenirs positifs ou négatifs aux réactions plus immédiates face à un événement. ». Malgré des avancées indéniables, le numérique n’est pas encore en mesure de prendre pleinement en compte ce facteur. 20inscritsCivicTheque-300x251

Flichy, Patrice. - Internet et le débat démocratique. – Réseaux vol.150:n°4, 2008/04 – via Cairn-info

Flichy, Patrice ; Bougnoux, Daniel ; Cardon, Dominique. - Internet, nouvel espace démocratique ? – Table-ronde animée par Caroline Broué. – La vie des Idées – Réinventer la démocratie – Granoble, 09/05/09

Cardon, Dominique ; Williamson, Audrey. – Internet, nouvel espace démocratique ? Entretien. – La vie des idées, 07/07/09

Cardon, Dominique. – La démocratie Internet : promesses et limites. – La République des idées, 2010

The Emergence of Civic Tech: Investments in a growing field. – Knight Foundation, December 2013

Projet de loi pour une République numérique : 21330 citoyens ont co-écrit le projet de loi/Axelle
Lemaire (ed.). – Ministère de l’économie, de l’industrie et du numérique ; Secrétariat d’Etat au numérique, 2016. (pdf).

Gombert, François. – C’est quoi la Civic Tech ? – Civictechno, 16/01/16

La Fabrique de la loi : les parlementaires font-ils la loi ?

La Primaire.org

Mavoix : nous sommes celles et ceux que nous attendions

Voxe.org : vous allez adorer les élections

Volontat, Adrien de. – La civic-tech invente la démocratie 2.0.- La Croix, 26/06/16

Cardon, Dominique ; Taboy, Thierry. – Démocratie et Internet. – Forum Nouvelles démocraties – Digital Society Orange, 15/11/16

Joann Sfar :  « Les méthodes des partisans de Mélenchon sont dégueulasses ». – Le Monde, 20/04/17

Schott, François. – Les « civic tech » ou le b-a ba de la démocratie 2.0.Le Monde, 26/04/17

Jeanticou, Romain. – Présidentielle et médias : La grande baudruche de l’innovation. – Télérama, 28/04/17

« Predict the President » : retour sur une prédiction. – Le Point, 29/04/17

Tual, Morgane ; Untersinger, Martin. - Macron et l’évasion fiscale : itinéraire d’une rumeur de 4Chan aux plateaux télé. – Le Monde, 04/05/17

Foucault, Martial ; Marcus, George E. ; Valentino, Nicholas ; Vasilopoulos, Pavlos. – Election présidentielle : « Nos émotions façonnent nos réaction à l’environnement ». – Le Monde, 06/05/17

Delmas, Aurélie. – « Macronleaks » : tentative de déstabilisation de dernière minute. – Libération, 06/05/17

Cadwalladr, Carol. – The great British Brexit robbery: how our democracy was hijacked. – The Guardian, 07/05/17

Fake news, désinformation, post-vérité : quel rôle pour les professionnels de l’information ?

truth-lies-wallpaper__yvt2-550x412La victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle aux Etats-Unis a fait émerger une nouvelle notion dans l’univers des actualités et de l’information : l’idée de ‘vérité alternative’. Dès son installation à la Maison Blanche, une polémique s’est développée autour du nombre de participants à la cérémonie d’investiture du Président : comme le rappelle l’article du Guardian, Kellyanne Conway conseillère à la Maison Blanche a défendu la version du porte-parole du Président Sean Spicer , « la plus importante cérémonie d’investiture en terme d’audience » en déclarant que celle-ci se basait sur des ‘faits alternatifs’ (alternative facts). Depuis, la ‘post-vérité’ triomphe aux Etats-Unis dans une atmosphère quasi-orwellienne où la « majorité des journalistes sont malhonnêtes » …

La fabrique des fake news et la contre-offensive des médias

L’utilisation des réseaux sociaux et de certains médias pour répandre ces faits alternatifs (« Le Pape François soutient D. Trump ») a été particulièrement importante lors de cette campagne électorale comme lors de la campagne pour le ‘Brexit’. On leur a surtout reproché l’usage de robots logiciels et d’intelligence artificielle (‘bots’) pour manipuler les électeurs. Mais comme le souligne le sociologue Antonio Casilli dans sa conférence sur Infobésité et fake News et algorithmes politiques (Numa, Paris) : aujourd’hui, les entreprises de désinformation sur le net sont loin d’utiliser uniquement des algorithmes et autres ‘chatbots’ pour influencer les internautes. Si Facebook a effectivement utilisé un effet de ‘bulle de filtre’ en faisant circuler un même type d’information à l’intérieur d’un cercle d’amis, (si quelqu’un est de droite, il ne va voir que des informations venant de la droite), la plupart des ‘Likes’ et retweets ont été effectués par des humains dans des ‘usines à click’ de pays émergents (Philippines, Mexique,etc.). Ce ‘digital labor’, comme le Mechanical Turk d’Amazone, est payé quelques centimes le click, un peu plus pour les femmes au foyer de l’Amérique profonde … !

A la veille de l’élection présidentielle en France, un certain nombre de médias et géants du Net se posent la question de vérification des informations. Plusieurs initiatives ont vu le jour depuis quelques semaines pour décrypter ces attaques, notamment le Décodex, outil mis au point par le Monde, mais aussi une alliance de plusieurs médias français avec Facebook et Google. Vreuz0Z4aYsXhAor0wG05Tl72eJkfbmt4t8yenImKBVvK0kTmF0xjctABnaLJIm9

Que valent ces outils et peut-on véritablement dénicher les fausses informations qui se multiplient sur la Toile ? Déjà un certain nombre de critiques sont portées à l’égard du Décodex. En cherchant à labelliser la crédibilité des médias en fonction de points de vue subjectifs (Valeurs actuelles a pignon sur rue, tandis que Fakir est une feuille militante), cet outil effectue un biais comme le souligne Vincent Glad dans son article dans Libération : « le Monde se donne le rôle de censeur et de vérificateur du web, de CSA de l’information en ligne ». C’est aussi le point de vue de SavoirCom1, cité par Blog Univesrdoc, blog de veille des chefs de projets à l’INTD-CNAM  « Le collectif SavoirComun1 (1) – un groupement de bibliothécaires engagé pour les libertés à l’ère numérique et la libre dissémination des savoirs – ne dénigre pas l’utilité de Décodex dans le contexte actuel, mais partage son inquiétude sur ce type d’application d’évaluation, qui gérée par des plate-formes privées, voire par l’Etat pourrait amener à des formes de censure. ». Le Monde par la voix de Samuel Laurent (Les Décodeurs) s’est engagé pour sa part à faire évoluer son outil, notamment en distinguant les informations factuelles des commentaires. Mais si certaines mesures ont été prises concernant les sites d’opinion (Les crises, Valeurs actuelles), apparemment cela n’a pas empêché la requalification d’un site comme Doctissimo auparavant classé en orange (site imprécis, ne citant pas ses sources), et passé en vert le 21 février … Serait-ce parce que le groupe Le Monde et Doctissimo lançaient ce jour-là le magazine Sens et Santé (voir Les Echos) comme le souligne Olivier Berruyer dans Les Crises ?

La désinformation dans l’histoire

L’IFLA, de son côté, nous rappelle que ce travail de vérification et de filtrage de l’information est le propre de professionnels de l’information avec son infographie, en collaboration avec Wikipedia, « How to spot fake news »  posté sur Facebook et twitter et explique sur son blog comment les bibliothèques peuvent aider leurs utilisateurs à trouver des faits qui ne sont pas alternatifs … L’exemple de Wikipedia avec ses millions d’utilisateurs qui vérifient les articles peut être une garantie de bonnes pratiques informationnelles tout comme les ‘peer reviews’ des revues scientifiques. Le rôle historique des bibliothécaires dans l’’information literacy’ (formation à l’information) est aussi rappelé dans l’article de Donald Barclay de Conversation « The Challenge facing libraries in the era of fake news ». La désinformation n’a pas commencé avec les réseaux sociaux. Barclay cite le cas de la campagne menée par l’industrie du tabac dans les années 1960 qui s’appuyant aussi bien sur la presse populaire que sur des pseudo-revues scientifiques, sans parler du soutien de Barry Goldwater qui assimilait la dénonciation des effets du tabac sur la santé à un complot communiste !

media_image3Antonio Casilli a aussi rappelé que la manipulation de l’information ne date pas d’hier : la propagande, largement utilisée au 20e siècle, a été créée par l’Eglise catholique au 15e siècle (De propaganda fidei : sur la propagation de la foi) ! Le reste des fausses nouvelles passaient par la littérature de colportage et les complots, souvent en lien avec des puissances surnaturelles, se retrouvaient dans les écrits apocryphes et les mystères ….

Depuis les années 1970, la complexification des sources et des supports de l’information (bases de données, microfilms, informatisation), a rendu crucial le rôle des bibliothécaires universitaires pour former l’esprit critique des étudiants. Cette formation ne se limite plus à localiser des ouvrages ou des documents sur des étagères, mais à » identifier, organiser et citer des informations ». Aujourd’hui avec le foisonnement de l’internet, il ne suffit plus aux étudiants de savoir distinguer une revue scientifique comme Nature d’un magazine grand public, ils doivent différencier les articles de périodiques véritablement scientifiques de ceux de revues ‘prédatrices’ ou pseudo-scientifiques … Sans parler des données et des résultats faussés par les chercheurs eux-mêmes !

Un défi pour les professionnels de l’information

Devant l’incertitude qui entoure la fiabilité des données et dans un environnement universitaire de plus en plus changeant, où les étudiants sont plus souvent créateurs de nouveaux savoirs que consommateurs d’information, l’ACRL (Association américaine de bibliothèques de recherche) a lancé son « Framework for Information Literacy in Higher Education », cette charte pour la formation à l’information dans l’enseignement supérieur reconnaît que l’évaluation de l’information n’est pas une chasse au trésor ou les ressources identifiées seraient ‘bonnes’ ou ‘mauvaises’. L’autorité est construite et contextuelle et fait appel aux enseignants et aux bibliothécaires pour une approche de l’autorité et de la crédibilité à partir du contexte de l’information et non pas dans l’absolu. Pour D. Barclay cette position est beaucoup plus stimulante pour les étudiants que d’accepter l’autorité d’une source sans discussion ou de réfuter toute autorité comme anachronique au nom de la post-vérité !

C’est une approche semblable qu’a pris le Collectif SavoirCom1 en considérant la question de l’information sous l’angle des ‘Communs de la connaissance’ : en prenant l’exemple de Wikipédia, il montre qu’»un espace de publication constitué comme un commun résiste mieux aux fausses informations ». Le collectif veut favoriser l’émergence d’une communauté de ‘vigilance informationnelle autour du Décodex » : elle permettrait que les outils de vérification soient eux-même vérifiables, que les règles de contribution et de régulation soient clairement énoncées, que les sites évalués puissent faire appel de leur évaluant en démontrant leur mode d’élaboration et de transmission de l’information et enfin que les acteurs de l’information (organes de presse ou prestataires de services informationnels) s’impliquent dans la formation aux médias et à l’information des citoyens. On retrouve ici l’importance de la co-construction de l’information et du contexte prôné par l’ACRL dans son Framework.

 

Framework for Information Literacy for Higher Education/Association  of College & Research Libraries. - Ala.org, 11/01/16

Swaine, Jon. – Donald Trump’s team defends ‘alternative facts’ after widespread protests. – The Guardian, 22/01/17

L’annuaire des sources du Décodex : mode d’emploi/Les Décodeurs.Le Monde, 23/01/17

Dorf, Michael C. ; Tarrow, Sidney. – Stings and scams: ‘Fake news’, the First Amendment and the New Activist Journalism. – Cornell Legal Studies Research Paper n°17602, 26/01/17

Alternative Facts and Fake News : Verifiability in the Information Society. - Library Policy and Advocacy Blog [IFLA Blog], 27/01/17

How to spot fake news ? IFLA in the post-truth society. – Ifla.org, 01/02/17

Delcambre, Alexis ; Leloup, Damien. - La traque ardue des « fake news ». – Le Monde, 02/02/17

Yeh, Alexandra.- Les citoyens n’ont jamais été aussi méfiants envers les médias.Méta-média, 03/02/17

Glad, Vincent. – Qui décodera les décodeurs ? De la difficulté de labelliser l’information de qualité. – Libération, 03/02/17

Barclay, Donald A. – The Challenge facing libraries in an era of fake news. – The Conversation, 05/02/17

Bounegru, Liliana. - Three ways in which digital researchers can shed light on the information politics of the post-truth era. – Impact of Social Sciences, 06/02/17

Ertzscheid, Olivier. – La vie en biais. – Affordance.info, 07/02/17

Controverses autour du Décodex, un outil contre la désinformation ?Docs pour Docs, 07/02/17

Seabright, Paul. – Les « fake news », « quelques gouttes d’eau dans une cascade de propagande ». – Le Monde, 08/02/17

Decodex : on s’engage dans une guerre contre les ‘fake news’. S. Laurent (Le Monde), F. Ruffin (Fakir), L. Merzeau (SavoirCom1) débattent. – Arrêt sur image, 10/02/17

Lacour, Sophie. - Image, ma belle image, montres-tu la vérité ? – Usbek & Rica, 10/02/17

Manach, Jean-Marc. - Il est trop tard pour s’alarmer d’une cyber-guerre électorale. - Slate, 14/02/17

« Fake news » : les profs américains ajoutent l’éducation à l’information dans leurs cours. – VousNousIls, 15/02/17

Décodex, la controverse. – Blog UniversDoc, 20/02/17

[Tellement prévisible] Décodex victime d’un conflit d’intérêts patents …Les-crises.fr, 21/02/17

 

 

 

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