Comment votent les « pauvres » ?

19 avril 2012 par Communication scientifique

Un projet coordonné par Nonna Mayer, CEE en partenariat avec PACTE (Grenoble) et  Centre Emile Durkheim (Bordeaux) (réseau TriElec).

Ce projet a été sélectionné par le Conseil externe de la direction scientifique de Sciences Po pour bénéficier d’un financement interne.

Résumé

VOTPAUVR est un programme de recherche fondamentale centré sur le rapport au politique et plus particulièrement au vote des catégories socialement défavorisées. Il s’inscrit dans le prolongement du projet POLINE. Ce dernier a permis de recenser les travaux existant sur la relation entre inégalités socio-économiques et politiques et de nouer des partenariats avec les  équipes travaillant sur ces thématiques et sur les effets de la crise économique dans une perspective comparative. POLINE a fait ressortir un angle mort, celui du « vote des pauvres ».

Les « pauvres » : un angle mort de la sociologie électorale

Les « pauvres » ne sont quasiment jamais pris en compte dans les enquêtes électorales ou alors de façon insatisfaisante  : seule la dimension du revenu est  régulièrement mobilisée. La crise économique et financière de 2008, les mesures d’austérité qui l’accompagnent ont renforcé les inégalités existant en France, accru le chômage et la précarité, fait croître la population vivant sous le seuil de pauvreté (8,2 millions en 2009 si l’on retient le seuil de 60% du revenu médian, gagnant moins que 954 euros mensuels). Elles rendent plus que jamais nécessaire l’exploration des conséquences politiques de la pauvreté et de la précarité. Ces conditions de vie favorisent-elles la démoralisation des populations concernées, l’abstention et le retrait, comme chez les chômeurs de Marienthal ? Poussent-elles au contraire à la révolte et à la protestation sociale, aux « mouvements de pauvres » décrits par Piven et Cloward ? Et si ces populations votent, votent-elles plutôt à gauche ou à droite, pour les partis en place et leurs politiques ou pour les partis protestataires et/ou extrêmes ? A ce jour nous n’avons pas les moyens de répondre à ces questions.

Si de nombreuses enquêtes permettent de définir des caractéristiques sociologiques et matérielles de la pauvreté, les questions politiques en sont souvent absentes.  L’enquête PIJS (Perception des inégalités et sentiment de justice) offre le panorama le plus à jour de la manière dont les inégalités économiques sont perçues en France un an après les débuts de la crise.
Mais elle ne comporte qu’un indicateur politique, la position sur l’échelle gauche/droite, déterminant d’ailleurs pour expliquer la sensibilité aux inégalités.
Si les grandes enquêtes comparatives comportent souvent un volet sur les inégalités, la plupart recueillent au mieux des préférences politiques ou partisanes, mais ne renseignent pas sur les choix électoraux proprement dits. Or, vote et refus de vote ne prennent leur sens que dans le contexte spécifique de l’élection, en fonction de la nature du scrutin, de l’offre politique et de la campagne. Il faut mentionner enfin l’existence de quelques enquêtes par sondages consacrés aux SDF pris comme miroir grossissant  de l’exclusion sociale,  telles les trois vagues de sondages CSA (1994-2006) conduites  par l’intermédiaire de la FNARS- Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale et plus récemment en 2007 l’enquête BVA pour Emmaüs/RTL/ Le Monde/La vie. Aussi intéressantes soient elles sur le vécu de la précarité elles ne permettent pas de comparer systématiquement leurs choix politiques à ceux du reste de la population.

Notre projet se propose de pallier ces manques. Il entend notamment introduire dans les enquêtes électorales 2012 des indicateurs plus fins de la situation socio économique des électeurs permettant de les classer sur des gradients de précarité et de vulnérabilité et d’évaluer comment ce positionnement est perçu et quelles sont ses conséquences politiques .
Ce volet quantitatif sera accompagné  par un volet qualitatif à base d’entretiens semi directifs auprès de personnes socialement défavorisées qui devrait permettre d’explorer plus en détail le rapport à la politique et au vote des plus pauvres, en profitant du contexte électoral de 2012. Le scrutin présidentiel offre l’occasion d’étudier ces comportements à un moment privilégié parce qu’il s’agit de l’élection la plus importante, fortement médiatisée suscitant un intérêt exceptionnellement élevé, susceptible de mobiliser les  populations  les plus à l’écart du jeu partisan.

Etat de l’art

Nos hypothèses empruntent à trois champs de recherche :
Le premier est celui de la participation politique. Dans la perspective de Nie et Verba il met en lumière le déficit de participation électorale et politique des personnes socialement et culturellement défavorisées, qui n’ont ni les ressources, ni les motivations nécessaires. C’est ce que souligne le rapport de la task force de l’American Political Science Association sur les conséquences politiques de la croissance des inégalités dans la société américaine  tout comme les travaux européens qui s’appuient sur les enquêtes ESS . La participation ne recule pas mais elle reste inégalitaire même dans ses formes protestataires .
Le second champ est celui de la sociologie électorale. Il met en lumière le déclin du vote de classe ouvrier, groupe en déclin numérique, de plus en plus fragmenté, le plus exposé à la précarité et au chômage, ainsi que la percée qu’y fait l’extrême droite . D’autres auteurs comme Oesch , ou Amossé et Chardon à l’INSEE élargissent les frontières du groupe ouvrier, prenant en compte les travailleurs non qualifiés dans les services. Ces « nouveaux prolétaires » se distingueraient de la classe ouvrière traditionnelle par la faiblesse de leurs revenus, de moindres perspectives de carrière, une moins bonne couverture sociale, et une surreprésentation des femmes et des immigrés.
Un troisième ensemble dans une perspective d’économie politique se penche sur les transformations de l’Etat Providence qui contribueraient à cette segmentation du marché du travail et à une « dualisation » progressive de la société . Aux insiders, travailleurs à statut bénéficiant de contrats à durée indéterminée et d’avantages sociaux conséquents, s’opposeraient les outsiders, travailleurs atypiques (mais de plus en plus nombreux),  peu qualifiés, mal payés, plus exposés au chômage et à la précarité, moins protégés socialement. Parmi eux les femmes, les personnes issues de l’immigration, mais aussi les jeunes, les familles monoparentales sont surreprésentées. Outsiders et nouveaux prolétaires des services cumulent les facteurs incitant au retrait politique. Ce serait une population moins organisée sur le plan syndical et professionnel, électoralement plus encline à l’abstention et, si elle vote, tentée par les partis extrémistes de gauche ou de droite .

L’enquête

Une phase préliminaire à l’enquête proprement dite sera une réflexion sur les manières de définir les pauvres et le choix des indicateurs. La pauvreté n’est pas seulement une notion comptable, il y a une zone grise en dessus et en dessous du seuil de pauvreté retenu, il faut tenir compte des conditions de travail et d’existence, des formes de précarité (insécurité en termes d’emploi, de revenu, isolement social) et d’exclusion des droits sociaux fondamentaux, du patrimoine. On s’appuiera notamment sur le score de précarité EPICES du Centre technique d’appui et de formation des Centres d’examen de santé de l’Assurance maladie (CETAF),  indicateur synthétique construit à partir de 11 questions tenant compte à la fois des difficultés financières, de la composition du ménage, du logement, de la protection sociale, de la sociabilité, des loisirs. Nous sommes aussi en discussion avec une chercheuse de l’Inserm travaillant dans le cadre de  l’enquete SILC sur les indicateurs européens de défavorisation (Carole Pornet, CHU de Caen). On s’intéressera aussi au phénomène du « non recours au droit » (non take up of social benefits), aux personnes qui ne bénéficient pas de droits sociaux fondamentaux (santé, logement), parce qu’elles n’y ont pas droit, ne connaissent pas leurs droits, ou ne veulent pas y recourir. Un des atouts du projet VOTPAUVR est d’inclure Philippe Warin, Pierre Mazet et Yves Saillard de l’équipe du réseau ODENORE (Observatoire des Non-Recours aux Droits et Services) qui étudient dans une perspective comparative les phénomènes de non-recours aux dispositifs de protection sociale et aux services publics. Leur questionnement porte sur les limites de l’intégration sociale par les politiques publiques et sur les relations entre non recours et citoyenneté sociale. Notre enquête prolonge leurs questionnements en intégrant la dimension électorale et partisane, en étudiant le recoupement éventuel entre « non-recours » social et non-recours politique. On prendra enfin en compte la perception subjective de la pauvreté et l’angoisse d’y tomber, pour soi et  ses enfants.

La phase de terrain proprement dite s’appuie sur un double dispositif.

Le premier est un volet qualitatif : une centaine d’entretiens approfondis (30 par site) auprès de populations en situation de vulnérabilité sociale, dans les agglomérations de Paris, Grenoble et Bordeaux, effectués dans les trois semaines précédant le 1er tour (2-13 avril) dans le cadre du réseau TriElec. Les personnes (françaises, âgées de 18 ans ou +) seront contactées d’une part via les associations caritatives (Secours populaire, ATD, Secours Catholique, Emmaus,, Abbe Pierre) d’autre part sur les lieux de distribution de repas.

Le second volet est quantitatif : inclusion d’un module de 10 minutes dans l’enquête post électorale par sondage coordonnée par Nicolas Sauger (Projet « Economie politique du vote » financé par la Ville de Paris) auprès d’un échantillon national représentatif de la population électorale française, permettant de classer l’ensemble de la population par niveau de précarité croissant et d’en mesurer les effets politiques. Trois types d’indicateurs seront privilégiés. La position socioprofessionnelle sera saisie de manière plus détaillée que dans les enquêtes électorales classiques. Il s’agit de repérer les clivages émergents qui traversant les lignes des classes traditionnelles, tenant compte non seulement de la profession telle que repérée par la nomenclature des PCS de l’INSEE, mais aussi du secteur, de la qualification, du degré de précarité de l’emploi, de la durée du travail, de sa nature et de son caractère plus ou moins routinier. La situation économique sera détaillée au delà du revenu, en distinguant selon la nature de celui-ci (salaire, bénéfice, revenu du patrimoine, aides), en cherchant à estimer au plus près le « reste à vivre » quand toutes les dépenses sont payées à la fin du mois, en tenant  compte de l’endettement ou de l’épargne, voire si possible non seulement du type mais du montant du patrimoine. On tiendra compte des  «  nouvelles » inégalités liées à l’âge, au sexe ou à l’origine, nouvelles au sens où elles prendraient plus d’importance par rapport aux clivages de classe traditionnels. Ce ne sont pas des inégalités tout à fait de même nature que les précédentes. Les inégalités de statut socioprofessionnel, revenu, diplôme concernent l’accès aux biens et aux ressources des membres d’une même société, l’« avoir ». Les autres relèvent de « l’être », le fait d’être une femme, un jeune ou une personne âgée, ou issu de l’immigration qui devient un facteur aggravant des inégalités d’accès aux biens évoquées, éventuellement sur le mode de la discrimination. Un des objectifs de l’enquête est de saisir l’articulation de ces divers types d’inégalités, la manière dont elles peuvent se cumuler, se compenser, leur incidence électorale. L’indicateur de précarité EPICES a été inclus avec des indicateurs de revenu et de profession classiques dans la 3ème vague des enquêtes TriElec sur les probabilités de vote (décembre 2011) coordonnée par Sylvain Brouard, qui permettra de tester son lien avec le choix électoral.

Valeur ajoutée européenne et/ou internationale

L’originalité du projet VOTPAUVR par rapport aux enquêtes électorales classiques est de prendre en compte des populations socialement défavorisées, généralement sous-représentées, voire absentes dans les sondages car plus difficiles d’accès ou si elles sont contactées, plus enclines à ne pas répondre. Aux difficultés économiques et sociales s’ajoute souvent une forme de discrimination et de mise à l’écart, en tant que pauvre ou demandeur d’aide sociale, l’humiliation et la honte renforçant souvent le retrait politique. Or la crise économique renforce leur nombre et leur frustration. L’autre atout du projet est l’innovation méthodologique, tant au niveau de l’approche de ces populations que de l’inclusion dans les enquêtes électorales d’indicateurs nouveaux tant pour saisir les transformations de la structure professionnelle (travail non qualifié) que les différentes formes de précarité et d’exclusion (score EPICES, indicateurs de déprivation). Notre projet attache enfin une importance particulière aux politiques sociales, la manière dont sont perçues et évaluées les diverses facettes de l’Etat providence,  aux attentes à l’égard de son action, aux relations concrètes des usagers avec ses divers services. Notre enquête, tant le sondage que le volet qualitatif par entretiens approfondis, permettra d’approfondir notre connaissance de ces populations, et de s’inscrire dans les recherches comparatives européennes qui commencent à se développer sur ce thème. Jusqu’ici elles ont peu mobilisé les chercheur.e.s en sociologie électorale. Cette inscription sera facilitée par la coopération amorcée avec Bruno Palier, spécialiste de l’Etat providence, et grâce à lui avec d’autres chercheurs en Europe, notamment  Silja Haüsermann, coordinatrice d’un projet du Fonds National Suisse pour la Recherche sur « Who’s in and who’s out? Dualization and the political representation of insiders and outsiders in Western Europe ». Notre enquête est conçue comme un point de départ d’une coopération plus étroite à l’avenir, avec notamment un projet d’enquête comparative européenne sur le clivage insiders/outsiders.
Impact potentiel
Le projet VOTPAUVR est partie intégrante du réseau TriElec, qui entend contribuer au renouvellement théorique empirique et méthodologique des recherches sur le lien entre vote et situation socioéconomique en France et  à une meilleure connaissance du comportement électoral des exclus et des pauvres,  des « outsiders » de la protection sociale et de la démocratie, trop peu étudiés à ce jour. Il entend faire de Sciences Po un pôle moteur de ce type d’étude dans une perspective à la fois pluridisciplinaire (économistes, historiens, sociologues et politistes) et comparative et profiter de l’élection présidentielle pour diffuser largement ses travaux.
 
 

2 commentaires pour “Comment votent les « pauvres » ?”

  1. Pornet dit :

    Bonjour,

    je viens de voir que mon affiliation est erronnée: je travaille au CHU de Caen et non de Rouen. Pourriez-vous SVP corriger cette erreur rapidement?

    Par ailleurs, je suis impatiente de discuter avec vous au sujet de vos travaux de recherche.

    En vous remerciant par avance, Bien cordialement,

    Carole Pornet

  2. Léa Morabito dit :

    Merci beaucoup pour cette précision, l’erreur a été corrigée.

    Nous nous excusons du délai de réponse et de correction, lié à un problème de maintenance du blog.

    Toutes nos salutations dans l’attente de futurs échanges.
    Bien cordialement,

    L’équipe de VOTPAUVRE.

 

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