Boucles étrangers et hiérarchies enchevêtrées

26 janvier 2010 par gensburgersarah

Les questionnements du programme rEr sont parfaitement illustrés par l’oeuvre du peintre Mark Lombardi. Celle-ci  évoque graphiquement les « boucles étranges et les hiérarchies enchevêtrées » de D. Hofstadter, c’est-à-dire  les interactions complexes  et souvent inattendues qui caractérisent notre modernité. Des acteurs, humains et non-humains, dialoguent, s’allient ou s’opposent. Les échelles territoriales classiques (local, régional, national, international) s’entre-mêlent, tout comme les rôles hiérarchiques attendus (citoyens, groupes, Etat, institution transnationale) ou la pyramide traditionnelle des normes (Constitution, loi, décret, règlement, norme pratique) sont bousculés dans l’action collective contemporaine. Penser la recomposition de l’Etat c’est prendre en compte ces phénomènes et essayer de comprendre comment ils déterminent de nouveaux cadres et ressources pour l’action.

C’est Donald Hofstadter, professeur d’histoire et de philosophie des sciences aux USA [1] qui a inventé l’expression « boucles étranges et hiérarchies enchevêtrées » dans son ouvrage Gödel, Escher, Bach, Les brins d’une guirlande éternelle (1979 – Prix Pulitzer 1980 – Paris, Dunod, 1985). Il s’agit de phénomènes de feed backs paradoxaux. Il désigne par là « les interactions entre des niveaux dans lesquels le niveau supérieur redescend  vers le niveau inférieur tout en étant lui-même en même temps déterminé par le niveau inférieur ». Ainsi le célèbre dessin du peintre Eischer montrant une main dessinant une main en train de dessiner[2].

« Selon lui, tout système constitué de règles et de pratiques, de conventions et de « coups », est susceptible de s’enchevêtrer dans la mesure où très rapidement s’instaurent des « méta-règles » ou « méta-conventions » régissant l’interaction des règles et des pratiques, ou des conventions et des coups ». Mais du fait même, un bouclage définitif du système paraît illusoire ; c’est ce que Hofstadter appelle la « gödelisation des systèmes : un système ne peut se fonder qu’en prenant appui sur un ensemble plus englobant »[3].

Hofstadter a appliqué son modèle « aux boucles étranges dans le gouvernement » (p. 101 s.). Il analyse en particulier la crise du Watergate. Le Président des USA dispose, en effet, dans certaines circonstances, du droit de ne pas obéir au Congrès. Faute de pouvoir recourir à une autorité suprême (« après s’être heurté la tête au plafond » comme dit Hofstadter « il ne reste plus qu’à en revenir à des forces qui semblent moins bien définies par les règles, mais qui sont néanmoins la source des règles de plus haut niveau : les règles de niveau inférieur, ce qui en l’occurrence signifie la réaction générale de la société (p. 102).


[1] – Né en 1945, il est aussi cognitiviste et informaticien. Il a peu publié dans des périodiques académiques, à l’exception des publications du début de sa carrière de physicien. Il préfère la liberté d’expression offerte par les ouvrages plus larges, rassemblant ses idées. En conséquence, son influence sur l’informatique est plus subtile et difficile à retracer — ses travaux ont inspiré divers projets de recherches sans être toujours cités formellement. Lorsque Martin Gardner cessa d’écrire sa chronique Jeux Mathématiques (Mathematical Games) dans la revue Scientific American, Hoftstadter prit la relève avec une chronique intitulée Thèmes Métamagiques, dont la version anglaise Metamagical Themas est une anagramme de « Mathematical Games ».

Il a inventé le concept de Critiques de ce livre (Reviews of This Book), un livre ne contenant que des critiques de l’ouvrage lui-même faisant référence l’une à l’autre. Il présenta ainsi son idée dans sa chronique Thèmes Métamagiques : « [il] ne s’agit que d’une fantaisie personnelle. J’aimerais voir un livre qui consisterait uniquement en une collection de critiques sur [ce livre] ayant paru (après sa publication, bien sûr) dans des journaux et magazines majeurs. Cela semble paradoxal, mais on pourrait l’arranger avec beaucoup de planification et de travail difficile.

[2] – L’ouvrage de F. Ost et M. Van de Kerchove a été le premier à mobiliser cette théorie pour l’analyse des transformations contemporaines du droit. Jalons pour une théorie critique du droit, Faculté Universitaires St Louis, Bruxelles, 1987, pp.210-218.

[3] – Ost et M. Van de Kerchove ibidem p. 214 et Hofstadter p. 775.

 
 
 

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