Francis Garnier, explorateur de l’Indochine et la confrontation Ferry, Clemenceau

25 janvier 2011 par dcolas

Commençons par une carte postale d’un monument probablement détruit depuis assez longtemps : elle montre la statue de Francis Garnier (1839-1873) sur une place à Saïgon.

Statue de Francis Garnier, Saïgon, Carte Postale, vers 1905, sur internet

Cette statue, sur laquelle j’ai très peu de renseignements, a une sorte de pendant à Paris en haut du boulevard Saint-Michel, entre le métro Port Royal et la rue d’Assas. Une statue qui est aussi un tombeau. (On trouvait aussi une statue de Francis Garnier à Saint-Etienne, sa ville natale, mais elle fut fondue par les Allemands pendant la Deuxième Guerre Mondiale).

Statue de Francis Garnier par Denys Puech, 1898, haut du Boulevard Saint-Michel, Paris. Sur la plaque "Francis Garnier. Indo-Chine, Mékong, Fleuve Rouge". (Cliché D. Colas)

La statue indochinoise est d’une grande simplicité par rapport à celle qui a été érigée à Paris, sans doute à une époque voisine puisqu’elle date de 1898, moment où la célébration d’une conquête considérée comme réussie pouvaient être glorifiés.

Cette statue parisienne a, en effet, été dressée en hommage posthume à Francis Garnier un militaire français, officier de marine, qui a conduit des expéditions en Indochine (mais aussi au Tibet et en Chine) au milieu du XIXe siècle, cherchant des connexions entre les fleuves et leurs sources, et qui a trouvé la mort à Hanoï en 1873, tué par des « indigènes », les Pavillons Noir. Très jeune Garnier, qui avait déjà participé à une campagne militaire en Chine et Indochine en 1860, publia un petit texte, De la Colonisation de la Cochinchine, où il affirmait que le colonialisme n’était pas étranger au « génie de la nation » et prônait le développement de la colonisation d’une région destinée à devenir selon lui un intermédiaire entre l’Europe et la Chine. Il se déclarait partisan d’une administration civile et non militaire de la colonie qui favoriserait son développement économique. Comme il l’écrivit dans un texte ultérieur il ne pensait pas que l’avenir de la France soit dans des guerres continentales mais plutôt dans une expansion coloniale asiatique.

Sur le terrain Indochinois Garnier cherchait à établir l’existence d’une connexion entre les fleuves indochinois et chinois. Mais il s’intéressait aussi aux monuments et il commença à étudier Angkor en 1866-1868 avec, entre autres le photographe Emile Gsell : elles servirent à des gravures sur bois qui illustrèrent l’ouvrage de Garnier, Le voyage d’exploration en Indochine, (Hachette, 1873) (Voir la notice Emise Gsell par J.-Y. Tréhin in F. Pouillon, Dictionnaire des Orientalistes de langue française, Khartala, 2008).  Militaire, explorateur, géographe, il était aussi un homme de combat et voulait assurer la présence de la France en Asie du Sud , au début d’une entreprise coloniale qui dans cette zone ne s’étendra décisivement qu’après ses voyages. Garnier à la suite de ses voyages d’exploration des fleuves indochinois rentra en France et après avoir participé comme officier à la défense de Paris lors de la guerre franco-prussienne reparti, après avoir demandé un congé, en Indochine à la tête de trois cents hommes et il péri lors d’un combat contre les Pavillons noirs qui le décapitèrent. Il avait eu le temps de rédiger plusieurs récits de voyage et dont certains furent publiés à titre posthume : des brochures mais aussi des ouvrages amples, illustrés qui contribuèrent à sa notoriété, comme celui-ce publié par une grande maison d’édition en 1885 et qui comprenait près de 700 pages. Ce livre a connu une première version dans un journal, illustré, intitulé  Le Tour du Monde et l’année même d’un débat vif à la Chambre des députés sur l’entreprise coloniale de la France en Indochine (voir l’échange Ferry, Clemenceau infra). (Livre consulté sur le site Gallica).

Et ce monument a été érigé bien après la mort Francis Garnier au moment où la IIIe République était fort avancée dans la colonisation, controversée vers 1885, de l’Indochine. Son principal artisan, Jules Ferry avait été attaqué notamment par Clemenceau. Alors que Jules Ferry justifiait la colonisation par une mission civilisatrice de la France, Clemenceau s’indignait que les sociétés asiatiques ne soient pas reconnues comme des La statue érigée en haut du Boulevard Saint Michel est un monument de propagande lourdement chargé de figures qui évoquent l’Asie : divinités dans des niches, animaux exotiques, cours d’eau sortant d’une urne (Garnier a remonté le Mékong). On a donc affaire à un hommage adressé à une sorte de martyr de l’entreprise coloniale, et s’il y des martyrs c’est que la cause est juste ! On peut noter une rhétorique spécifique : une femme porte un gouvernail qui, à la fois, évoque la politique, comme dans l’antiquité ou chez Rubens, mais aussi l’exploration des fleuves indochinois. Naviguer sur le Mékong est, à soi seul, un acte politique. Il est donc légitime que dans un monument de célébration civique à un héros qu’une femme tende vers le buste de Garnier une branche de laurier en hommage à ses vertus conquérantes.

Femme portant un gouvernail. Statue de Francis Garnier. A droite une femme appuyé sur une urne d'où coule de l'eau, symbole d'un fleuve (Cliché D. Colas)

Le dos du monument fait voir un globe terrestre.

Globe terrestre sur la statue de Francis Garnier. Les formes de l''Asie sont visibles. L'équateur est marqué. (Cliché D. Colas)

Ce globe est bien celui de la géographie (comme celui que l’on voit plus au sud sur les frontons du palais du Luxembourg) même s’il n’a pas de piédestal : la femme qui pose la main sur la sphère tient un compas, comme beaucoup d’autres, notamment sur la façade du Louvre. Ce globe est celui de la terre qu’il faut mesurer pour l’explorer et la conquérir et Garnier, membre de la Société française de géographie et officier de marine avait les deux compétences nécessaires. Mais la dimension militaire de l’entreprise est à peine visible : sa seule marque est dans l’uniforme dont est revêtu le buste de Garnier. Il ne s’agit pas de présenter la colonisation comme avant tout militaire puisque sont but le plus souvent avancé, notamment par Ferry, est la diffusion de la civilisation. Cartographier n’est-ce pas faire entrer dans le monde du savoir, métamorphosé l’inconnu en connu ?

On peut souligner la différence avec le monument où se trouve le groupe de Carpeaux dans la fontaine à quelques dizaines de mètres plus au sud qui célébrait (vingt ans avant) un monde divisé en continents mais sans la présence d’un maître cherchant à le dominer et qui faisait d’une femme noire le symbole de la libération. Et les quatre femmes du groupe de Carpeaux faisaient tourner l’univers tandis que dans ce monument à l’explorateur et colonisateur potentiel de l’Indochine la femme géographe est tendue vers le marin dans un mouvement d’hommage et d’admiration, comme toutes les autres qui sont à ses pieds. On peut aussi regarder le globe sur le monument à Garnier en relation avec celui qui se trouve au pied de Jules Ferry, dans la grande sculpture qui lui rend hommage dans le Jardin des Tuileries.

Statue de jules Ferry par Gaston Michel, Jardin des Tuileries. (Cliché D. Colas)

Le monument à Jules Ferry, vue de face, met en valeur son rôle dans la législation scolaire rendue obligatoire. La France confie un enfant, un garçon aux cheveux courts, portant un sarrau et un sac à une institutrice. Aux pieds de celle-ci un livre et un globe terrestre (comme celui que l’on peut voir aux frontons de quelques écoles primaires). L’institutrice n’est pas une géographe liée à la découverte de nouveaux fleuves qui bientôt seront dans des territoires sous protectorats français. Elle n’explore pas pour conquérir. Elle enseigne, pacifique. Mais si elle peut enseigner n’est-ce pas parce que Francis Garnier et ses semblables ont parcouru le monde ?

Monument à Ferry, détail, Tuileries (Cliché D. Colas)

En 1983 les cendres de Francis Garnier furent rapportés de l’ex-Indochine française sur un bateau militaire et elles furent placés lors d’une cérémonie officielle dans le monument qui avait érigé à sa gloire.

Mais ce monument est, en 2011, situé sur un terre-plein, à un carrefour de trois rues, et  il n’est relié aux trottoirs des avenues qui l’entourent par aucun passage protégé, aussi jamais personne ne s’aventure à travers la circulation pour aller le regarder. Qui rendrait hommage, au risque de se faire écraser par une ouature comme dirait Raymond Queneau, à l’explorateur d’une ancienne colonie dont la perte a été marquée par une défaite qui a blessé l’honneur patriotique de certains, tandis que les autres citoyens ne soutenaient pas cette entreprise impériale ?  Un artiste inconnu, un monument daté par son objet et sa rhétorique, une page tournée sans gloire possible de l’histoire nationale : le cénotaphe de Francis Garnier est lui-même un monument mort dans l’espace public.

Le monument à Garnier en haut du Boulevard Saint-Michel, à droite, la fontaine avec les Quatre parties du monde de Carpeaux (Cliché D. Colas)

Pour des informations plus nombreuses sur Francis Garnier lui-même, la compilation de liens par Google : http://www.google.fr/webhp?sa=N&hl=fr&tab=lw#q=Francis+Garnier&hl=fr&sa=G&prmd=ivnso&tbs=tl:1&tbo=u&ei=FlY_TZyNLImu8QPXgfXnBA&oi=timeline_result&ct=title&resnum=16&ved=0CIUBEOcCMA8&fp=ca043ec197ea9850

La politique d’expansion coloniale : Clemenceau contre Ferry. Deux théories sur la « globalisation ».

Bibliographie : très large, donc je ne retiens que Dominique Colas, Citoyenneté et nationalité, Folio, Gallimard, 2004 et surement :

Gilles MANCERON1885 : le tournant colonial de la République. Jules Ferry contre Georges Clemenceau, et autres affrontements parlementaires sur la conquête coloniale, La Découverte, mais je ne l’ai pas lu.

Ferry et la légitimation du droit à la colonisation pour les « races supérieures » et la réponse critique de Clemenceau lors d’un débat sur le vote de crédits pour la poursuite des entreprises indochinoises de la France (ce qui veut dire guerre contre la Chine)

Ferry le 28 juillet 1885

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M. Jules Ferry. Messieurs, je suis confus de faire un appel aussi prolongé à l’attention bienveillante de la Chambre, mais je ne crois pas remplir à cette tribune une tâche inutile. Elle est laborieuse pour moi comme pour vous, mais il y a, je crois, quelque intérêt à résumer et à condenser, sous forme d’arguments, les principes, les mobiles, les intérêts divers qui justifient la politique d’expansion coloniale, bien entendu, sage, modérée et ne perdant jamais de vue les grands intérêts continentaux qui sont les premiers intérêts de ce pays.

Je disais, pour appuyer cette proposition, à savoir qu’en fait, comme on le dit, la politique d’expansion coloniale est un système politique et économique, je disais qu’on pouvait rattacher ce système à trois ordres d’idées ; à des idées économiques, à des idées de civilisation de la plus haute portée et à des idées d’ordre politique et patriotique.

M. Jules Ferry. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… (Marques d’approbation sur les mêmes bancs à gauche – Nouvelles interruptions à l’extrême gauche et à droite.)

M. Joseph Fabre. C’est excessif ! Vous aboutissez ainsi à l’abdication des principes de 1789 et de 1848… (Bruit), à la consécration de la loi de grâce remplaçant la loi de justice.

M. Vernhes. Alors les missionnaires ont aussi leur droit ! Ne leur reprochez donc pas d’en user ! (Bruit.)

M. le président. N’interrompez pas, monsieur Vernhes !

M. Jules Ferry. Je dis que les races supérieures…

M. Vernhes. Protégez les missionnaires, alors ! (Très bien ! à droite.)

Voix à gauche. N’interrompez donc pas !

M. Jules Ferry. Je dis que les races supérieures ont des devoirs…

M. Vernhes. Allons donc !

M. Jules Ferry. Ces devoirs, messieurs, ont été souvent méconnus dans l’histoire des siècles précédents, et certainement, quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l’esclavage dans l’Amérique centrale, ils n’accomplissaient pas leur devoir d’hommes de race supérieure. (Très bien ! très bien !) Mais, de nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquit­tent avec largeur, avec grandeur et honnêteté, de ce devoir supérieur de civilisation.

M. Paul Bert. La France l’a toujours fait !

M. Jules Ferry. Est-ce que vous pouvez nier, est-ce que quelqu’un peut nier qu’il y a plus de justice, plus d’ordre matériel et moral, plus d’équité, plus de vertus sociales dans l’Afrique du Nord depuis que la France a fait sa conquête ? Quand nous sommes allés à Alger pour détruire la piraterie, et assurer la liberté du commerce dans la Méditerranée, est-ce que nous faisions œuvre de forbans, de conquérants, de dévastateurs ? Est-il possible de nier que, dans l’Inde, et malgré les épisodes douloureux qui se rencontrent dans l’histoire de cette conquête, il y a aujourd’hui infiniment plus de justice, plus de lumière, d’ordre, de vertus publiques et privées depuis la conquête anglaise qu’auparavant ?

M. Clemenceau. C’est très douteux !

M. Georges Périn. Rappelez-vous donc le discours de Burke !

M. Jules Ferry. Est-ce qu’il est possible de nier que ce soit une bonne fortune pour ces malheureuses populations de l’Afrique équatoriale de tomber sous le protectorat de la nation française ou de la nation anglaise ? Est-ce que notre premier devoir, la première règle que la France s’est imposée, que l’Angleterre a fait pénétrer dans le droit coutumier des nations européennes et que la conférence de Berlin vient de traduire le droit positif, en obligation sanctionnée par la signature de tous les gouvernements, n’est pas de combattre la traite des nègres, cet horrible trafic, et l’esclavage, cette infamie. (Vives marques d’approbation sur divers bancs.)

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http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/ferry1885.asp

Monument à Francis Garnier, détail (Cliché D. Colas)

Clemenceau le 31 juillet 1885

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M. Clemenceau : Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu’elles exercent, ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir de civilisation. Voilà en propres termes la thèse de M. Ferry, et l’on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation. Races supérieures ? races inférieures, c’est bientôt dit ! Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation, et de prononcer : homme ou civilisation inférieurs. Race inférieure, les Hindous ! Avec cette grande civilisation raffinée qui se perd dans la nuit des temps ! avec cette grande religion bouddhiste qui a quitté l’Inde pour la Chine, avec cette grande efflorescence d’art dont nous voyons encore aujourd’hui les magnifiques vestiges ! Race inférieure, les Chinois ! avec cette civilisation dont les origines sont inconnues et qui paraît avoir été poussée tout d’abord jusqu’à ses extrêmes limites. Inférieur Confucius ! En vérité, aujourd’hui même, permettez-moi de dire que, quand les diplomates chinois sont aux prises avec certains diplomates européens… (rires et applaudissements sur divers bancs), ils font bonne figure et que, si l’un veut consulter les annales diplomatiques de certains peuples, on y peut voir des documents qui prouvent assurément que la race jaune, au point de vue de l’entente des affaires, de la bonne conduite d’opération infiniment délicates, n’est en rien inférieure à ceux qui se hâtent trop de proclamer leur suprématie.

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M. Clemenceau : Je ne veux pas juger au fond la thèse qui a été apportée ici et qui n’est pas autre chose que la proclamation de la primauté de la force sur le droit ; l’histoire de France depuis la Révolution est une vivante protestation contre cette inique prétention.

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(Source : http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/7ec.asp)

 
 

Un commentaire pour “Francis Garnier, explorateur de l’Indochine et la confrontation Ferry, Clemenceau”

  1. BAUER Jacques-Henry dit :

    La statue de Francis garnier qui se trouvait sur une place à Saïgon est l’ouevre du sculpteur Tony Noël, grand prix de Rome en 1868.

    JH BAUER

 

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